20/04/2009

Jacques Tati, un printemps de fête

C’est par un parcours fléché jalonné d’objets familiers aux admirateurs de Jacques Tati et emblématiques de chacun de ses films que la Cinémathèque Française célèbre, depuis le 8 avril et jusqu’au 2 août 2009, les 102 ans de l’immortel cinéaste, dans son exposition intitulée « Jacques Tati, deux temps trois mouvements. » retraçant la carrière de ce génie du cinéma français.


Rien a priori ne pouvait prédire le destin cinématographique de Jacques Tati. Tour à tour encadreur après avoir repris l’entreprise familiale puis sportif de haut niveau, Tati semble, à la lecture de sa biographie, s’être lancé dans le mime et le Music Hall sur une sorte de coup de tête, contre l’avis familial d’ailleurs. Abandonnant en effet son métier en pleine crise des années trente, il connaîtra à ses débuts des années très difficiles.
Après le Music Hall, dans lequel avait également débuté Charlie Chaplin lorsqu’il était enfant, suivront une carrière d’acteur de cinéma interrompue par sa mobilisation durant la seconde guerre mondiale, sa rencontre après la guerre avec Fred Orain, Directeur des célèbres Studios de la Victorine à Nice, puis ses débuts de réalisateur avec un premier court métrage en 1946, « L’Ecole des Facteurs », où apparait pour la première fois le personnage de François. Sa carrière, qui sera jalonnée de gros succès mais aussi de difficultés, est désormais lancée.

Accessoires et personnages typiques.
Les accessoires sont de première importance dans les films de Tati. On ne peut envisager François le facteur sans son vélo, ni Monsieur Hulot sans sa raquette de tennis, ou sans… sa pipe…
De même, les personnages de Tati n’appartiennent qu’à ses films, tant ils sont typiques, un brin caricaturaux, certains un peu cocasses, mais toujours très attachants. Tati joue dans le burlesque, à la manière de ses prédécesseurs et maîtres tels Buster Keaton, qu’il a personnellement rencontré, ou Laurel et Hardy.
Voici quelques symboles de l’univers de Jacques Tati, qui racontent ses films et les représentent.
Un postier, un vélo, un manège et des marmots…
Son premier long métrage, « Jour de Fête », tourné en 1947 à Sainte Sévère avec comme acteurs les habitants du village, et sorti en 1949 en raison du rejet dont il avait fait preuve de la part des financiers et des distributeurs, n’a pas été accueilli avec grand enthousiasme par la critique, contrairement à l’accueil que lui a réservé le public, qui a su reconnaître en Tati le grand cinéaste qu’il était. 
« Jour de Fête » met en scène François le facteur, postier dans un petit village où s’installe une fête. Après avoir vu un film (bourré d’humour « tatiesque ») sur les tournées express des postiers américains, il ne peut s’empêcher d’essayer de les imiter, pédalant comme un forcené sous les acclamations des paysans qui l’encouragent de leurs « Allez Françoué ! Comme en Amérique ! », avant de réaliser qu’il est bien mieux de prendre le temps de vivre.
« Pour c’qu’elles sont bonnes, les nouvelles, on a bien le temps d’les recevoir ! » lui fait remarquer avec ce bel accent du terroir la doyenne du village, toujours accompagnée de son inséparable petite chèvre, et qui traverse le film de part en part comme elle a dû traverser la vie, en observant les autres avec sagesse, et sans se presser.
Jacques Tati, expérimentateur et visionnaire, avait tourné « Jour de Fête » en deux versions : l’une en noir et blanc et l’autre, qui devait être la copie principale, en couleur, selon un tout nouveau procédé qu’il souhaitait essayer. Mais la pellicule ne put être développée, et c’est finalement la copie de secours en noir et blanc qui fut montrée. « Jour de Fête » sera malgré tout considéré comme le premier film en couleur du cinéma français, et sera plus tard restauré dans sa version couleur, en conservant l’esprit que souhaitait lui donner Tati.

Un vacancier, une éprouvette, des transats et une raquette…
« Les Vacances de Monsieur Hulot », en revanche, est bien accueilli par la critique. Le film lance le désormais célèbre Monsieur Hulot, toujours avec son chapeau, son pantalon trop court, son imperméable… et sa pipe… et que l’on retrouvera dans deux autres films : « Mon Oncle », et « Playtime ».
Hulot, avec son éternelle maladresse qui fait de lui un grand enfant, trouble la quiétude des vacanciers d’une station balnéaire en une série de gags involontaires plus hilarants les uns que les autres.
Alors que les dialogues étaient bien nets et compréhensibles dans « Jour de Fête », c’est dans « Les Vacances de Monsieur Hulot » qu’apparaissent ces bribes de dialogues, placardées sur les images comme de drôles d’étiquettes sonores, qui contribueront à faire la renommée du cinéaste. Le comique n’est plus seulement dans le visuel, mais est exploité jusque dans le son.

Un cube, un jet d’eau, des coquetiers et des tuyaux…
« Mon Oncle » est peut être le film le plus drôle de Jacques Tati. Monsieur Hulot, personnage toujours aussi marginal et décalé, rend visite à sa sœur et son mari industriel, fièrement installés dans une maison ultra moderne d’une banlieue aseptisée, sorte de cube sans âme composé d’un salon vaguement meublé d’un canapé et de fauteuils « coquetiers », d’une cuisine entièrement automatisée, et d’un jardin de pelouse rase et de graviers que l’on ne peut librement traverser, mais où le chemin à parcourir obligatoirement pour rejoindre la maison est matérialisé au sol par une signalétique tortueuse, à l’origine de plusieurs scènes comiques.
Le contraste est encore plus saisissant dans ce film entre Hulot et son environnement que dans « Les Vacances… ». Seul le jeune neveu Gérard semble vraiment comprendre et apprécier cet oncle qui bouleverse sa vie ennuyeuse et remet en question la froideur et la rigueur de son existence pour y apporter un peu de fraîcheur, que ne fournit pas la fontaine « poisson » du jardin, de fantaisie et de poésie. Bien entendu, Hulot commet toutes sortes de maladresses qui font le bonheur du spectateur, comme lors de la scène hilarante de la fabrication des tuyaux dans l’usine « Plastac ». Les deux personnages de l’oncle et de son neveu forment un tandem attachant, immortalisé en photo sur le vélo de Hulot.
Dans ce film, les « étiquettes sonores », en plus de l’effet comique qu’elles produisent, accentuent l’impression de futilité et de vacuité de personnages évoluant dans une société de consommation matérialiste naissante à l’époque, et synonyme alors de bonheur parfait. Tati n’était pas seulement un comique, il était également un observateur attentif de son temps, et un réel visionnaire.
« Mon Oncle » sera un triomphe à sa sortie, et recevra, entre autres récompenses, l’Oscar du meilleur film étranger en 1959. La voie est désormais libre pour Tati, les producteurs lui font confiance, et il peut voir plus grand encore. Son ambition pour son prochain film le mènera malheureusement à sa perte.

Des buildings, des bureaux, des fauteuils et un resto.
Pour son film suivant, « Playtime », Tati fait construire une ville entière, faite de buildings de verre, de béton et d’acier, avec ses rues, ses feux tricolores (qui fonctionnaient !) et ses trottoirs de macadam si fidèlement reconstitués que l’on voit à un moment du film des ouvriers en train de les creuser ! Même si bien sûr cette ville n’est qu’un modèle réduit, le montage de ce décor, qui sera détruit à la fin du film et ne servira donc pas pour d’autres réalisations, engloutira des millions de francs. Avec une partie du public qui boudera le film à sa sortie, « Playtime » ruinera Jacques Tati et brisera sa carrière. Plus personne ne voudra par la suite produire ses films. Après avoir connu tant de déboires financiers que certains de ses courts métrages étaient restés inachevés, Jacques Tati ne se relèvera jamais vraiment de cette ultime épreuve, et ses deux derniers films, « Trafic » et « Parade » ne lui feront malheureusement pas remonter la pente.
Playtime est pourtant un excellent film, à la hauteur de son ambition, bourré de finesses et de détails à découvrir derrière les premiers plans, bourré de gags subtils et originaux, certains mis en évidence, d’autres qu’il faut parfois « choper » au moment où ils passent à l’écran, mais c’est justement cela qui fait aussi la force de Jacques Tati : loin d’ennuyer son spectateur, il le pousse au contraire à voir et revoir ses films afin d’essayer de découvrir un savoureux élément comique ou un détail croustillant qui lui auraient échappés lors de son précédent visionnage.
Le film se passe dans une ville froide et moderne, où tout est « nickel », où la vie monotone se déroule comme si elle était écrite à l’avance sur une partition irréprochable. Arrivent alors Monsieur Hulot et une armée de joyeuses touristes américaines, fraîchement descendues d’un car…
On est frappé par les couleurs utilisées au tout début du film, certaines scènes ne comportant que du noir, beaucoup de gris, déjà présent dans « Mon Oncle » et une sorte de bleu foncé très métallique. Seules quelques taches de couleurs vives sont disséminées ici et là, contrastant de façon qui se veut discrète mais qui s’avère en réalité très comique avec l’uniformité du lieu : la lumière jaune qui surgit brusquement lorsque s’ouvrent les portes de l’ascenseur, les petites lumières multicolores qui clignotent sur la « machine à communiquer » du concierge, les points rouges de la Légion d’Honneur fixés sur chacun des vestons des portraits accrochés aux murs de la salle d’attente, les chapeaux piqués de fleurs, fraîches ou fanées, des touristes américaines… La couleur et la joie de vivre s’insèreront progressivement dans le film où règne aussi, à la fin, une ambiance de fête. 
Tous les personnages sont importants, et aucun ne reste jamais inactif. Chaque personnage a un rôle à jouer, et peut successivement passer, d’une scène à l’autre, du statut de figurant à celui de personnage principal d’un instant, porteur d’un gag. Même Hulot peut faire de la figuration. Il n’a d’ailleurs pas de rôle déterminé dans ce film sans réelle histoire, et est même absent de nombre de ses scènes. Mais il se passe toujours quelque chose aux quatre coins de l’écran.
Un exemple de cette richesse dans la mise en scène est la scène vraiment drôle qui montre en plan fixe, depuis la rue, les baies vitrées de l’immeuble où vit l’ami de Hulot. Derrière chaque carré de verre s’expose une famille, et se déroule à la vue de tous une scène de vie différente. On peut sans risque de se lasser revoir plusieurs fois cette séquence en se concentrant successivement sur chaque salon, ou sur l’ensemble de l’immeuble. On se régale à chaque fois.
Des transats, une cabine de bain, une raquette, un chapeau… c’est dans cet univers magique, fait de fantaisie, de poésie et d’humour, que l’exposition de la Cinémathèque nous invite à entrer. Tout au long de ce parcours en forme de clin d’oeil, on découvre également des éléments de la vie personnelle du réalisateur, de nombreuses photos de ses films, de la correspondance, des plans de travail... Une ligne d’écrans de télévision propose six séquences explicatives de Tati et de ses films, en abordant des thèmes comme l’Amérique, les hommages rendus par d’autres grands cinéastes comme François Truffaut, ou de courtes interviews de personnalités telles que David Lynch ou Jean Claude Carrière.
« Jacques Tati, deux temps trois mouvements. », une exposition à voir absolument, pour découvrir ou redécouvrir un des plus grands cinéastes français. Le plus grand, peut être.
Ne pas rater aussi la reconstitution de la villa Arpel, la maison de « Mon Oncle », au « 104 », mais également des expos photos, des conférences, la projection de ses films, et certaines manifestations en province.
Nom d’une pipe, voilà une expo qui va faire un tabac ! (1)
Le programme complet des manifestations sur le site internet de la Cinémathèque Française.

Lire aussi les autres articles parus sur Agoravox et Orsérie sur Jacques Tati et
ses films, par ordre chronologique de parution =

(1) « Nom d’une pipe », « faire un tabac » = expressions courantes de la langue française, très prochainement interdites d’emploi au nom de la loi Evin contre le tabagisme, en raison des termes hautement subversifs qu’elles contiennent.

20 avril 2009