24/05/2012

Chișinău la verte


La première chose qui frappe lorsqu’on arrive à Chișinău, une fois sortis de l’aéroport et passées les portes de la ville, est le bilinguisme quasi-total de la population. Chișinău est la capitale de la République de Moldavie, ancienne République Socialiste Soviétique de Moldavie jusqu’en 1991, et à ce titre, la population entière ou presque parle couramment russe, en plus du roumain. Nombre de panneaux, d’affiches, d’enseignes de la capitale moldave (nommée Кишинeв(Hhichiniév) ou Кишинёв (« Hhichiniov ») en russe) sont rédigés dans les deux langues. Les statistiques indiquent même que certaines personnes ne parlent que le russe de nos jours (et d’autres uniquement le roumain). Cela semble particulièrement le cas des personnes âgées, comme ces vieilles femmes toujours coiffées de leur foulards fleuris, qui s’expriment spontanément dans la langue de Pouchkine lorsqu’elles s’adressent à vous. Mais l’on entend également dans les magasins, les supermarchés, les trolleybus, les musées, des personnes plus jeunes, qu’elles aient la vingtaine, la trentaine ou plus, préférer le russe au roumain dans leurs conversations de tous les jours, sans que l’on sache avec certitude si elles font partie ou non de la forte communauté slave du pays. Invités quelques jours à Chișinău chez des amis moldaves, nous avons même la surprise de les entendre parfois, lorsqu’ils ne s’adressent pas à nous, commencer une phrase en roumain, la continuer en russe et finir les quelques derniers mots en roumain ! De quoi en perdre son latin !
Nous passons nos soirées et le week-end avec nos amis, et les jours de semaine à vadrouiller dans la ville. Chișinău est une ville en plein développement, une ville de forts contrastes. Les constructions modernes flambant neuves font désormais singulièrement de l’ombre aux anciens bâtiments à la stricte architecture soviétique, et détonnent carrément avec les vieilles maisons du vieux, et parfois du très vieux, Chișinău, dont une grande quantité aurait besoin d’une sérieuse rénovation. Les vieux trolleybus, qui semblent dater de quarante ou cinquante ans, sont peu à peu remplacés par des véhicules plus modernes… et nettement plus confortables !
Il ne faut pas chercher bien loin pour tomber sur ces bâtiments du Chișinău soviétique, reliques d’une période de l’histoire qui n’existe désormais plus qu’en Transnistrie, le petit bout de Moldavie sécessionniste. L’URSS envisageait apparemment toujours l’architecture avec l’idée de donner à ses bâtiments une allure aussi officielle, grandiose et intimidante que possible. Ici, le bâtiment du gouvernement moldave, autrefois siège du parti communiste soviétique local, là, le Palais National…
C’est en nous amusant à sauter au hasard dans des trolleybus (1) pour explorer la ville autrement que nous tombons, en traversant un parc situé à la périphérie de la ville dans lequel se trouve les halls d’expositions, sur le monument à la gloire de Lénine, déboulonné de l’avenue Ștefan cel Mare où elle trônait autrefois, à l’époque où l’artère se nommait encore Avenue Lénine, mais conservé et simplement déplacé. La statue est toujours fleurie de nos jours par des admirateurs anonymes.
Que la statue soit toujours fleurie n’est guère étonnant lorsque l’on sait que certains Moldaves (beaucoup de Moldaves ? En tout cas, peut-on lire, les russophones, et une partie des roumanophones) sont nostalgiques de la période soviétique, pensant que la vie était meilleure à cette époque, et que le parti communiste est toujours, à l’heure actuelle, très influent dans le pays, qu’il a d’ailleurs gouverné sans discontinuer de 2001 à 2009. Lorsque l’on observe les statistiques, même si elles datent un peu, on a d’ailleurs le sentiment que le parti communiste ne peut être battu que si ses adversaires forment une coalition. La situation politique moldave semblant d’ailleurs assez compliquée, laissons ici de côté cet aspect de la vie du pays, ce qui n’empêche pas, bien sûr, d’aller s’informer ailleurs. A côté de la statue de Lénine, un bâtiment arbore toujours sur sa façade les typiques bas-reliefs soviétiques glorifiant le travail et les vertus de l’effort et du partage.
 
Nous passons également en trolleybus devant le stade « Dinamo », désormais sérieusement défraîchi, et autres lieux aux noms évoquant la vie derrière l’ancien rideau de fer. Durant l’époque soviétique, le russe était la langue officielle. La langue roumaine n’était pas à proprement parler interdite, mais le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’était pas non plus encouragée. Tout a été « russifié », y compris par l’usage obligatoire de l’alphabet cyrillique au détriment de l’alphabet latin dans l’écriture du moldave. On peut lire dans Wikipedia, au sujet de la Moldavie soviétique, qu’il était obligatoire de parler russe pour entrer dans l’administration, et que les noms de lieux ont même été modifiés. Ce n’est qu’après l’énorme manifestation du 31 août 1989 à Chișinău que le roumain est redevenu langue officielle en Moldavie, en plus du russe. Aujourd’hui, une rue de Chișinău porte le nom de « rue du 31 août 1989 ».
C’est en nous baladant sur un marché du centre-ville, que personnellement j’aime à appeler le « marché russe » que nous découvrons nombre de stands vendant diverses reliques du régime soviétique : anciens passeport estampillés « CCCP » (l’appellation en russe de l’URSS), dont on se demande parfois, lorsqu’on les ouvre et que l’on y constate l’absence de visas, en quoi ils pouvaient être nécessaires à leur titulaire, mais aussi de très nombreux badges (les Soviétiques aimaient émettre des badges commémoratifs, notamment pour les grandes manifestations sportives, ou divers badges officiels, comme ceux commémorant la révolution de 1917, les 50 ans de l’URSS ou le 1er mai, badges à la gloire de Lénine, insignes des organisations de la jeunesse : Oktibrionok, Pionniers, Komsomol, badges des vétérans de la seconde guerre mondiale…) des médailles et uniformes militaires… On trouve aussi sur ce marché des stands vendant les très populaires poupées russes, des pièces de monnaie et vieux billets de banque moldaves, russes ou soviétiques… Les collectionneurs, nostalgiques ou non, ont le choix. Les stands vendant des peintures y sont également nombreux, de même que ceux proposant des broderies, foulards joliment fleuris... On voit aussi des joueurs d’échecs au « marché russe », et les passants ne manquent jamais de s’arrêter pour suivre la partie en cours, et parfois discuter les coups joués.
 
De nos jours, les Moldaves sont autorisés à demander auprès du gouvernement roumain la citoyenneté roumaine pour peu qu’ils aient un ascendant né citoyen roumain. Nous avons rencontré beaucoup de personnes ayant fait la demande de passeport roumain (parfois difficile à obtenir, nous dit-on, notamment si l’on ne porte pas un nom d’origine roumaine), ou ayant déjà obtenu la nationalité roumaine. Certains le font pour pouvoir voyager ou immigrer plus facilement dans l’Union Européenne (un certain nombre de Moldaves souhaiteraient par conséquent voir leur pays entrer dans l’Union Européenne), d’autres, peut-on lire, le feraient par peur de voir la Moldavie retomber sous l’influence russe. Quoi qu’il en soit, beaucoup de Roumains voient d’un très mauvais œil cette « distribution » de passeports, accusant leur gouvernement de vouloir encourager une immigration massive de Moldaves en Roumanie. Certains Moldaves sont toujours en faveur du rattachement de la Moldavie à la Roumanie, mais la majorité, comme l’atteste le résultat du referendum de 1994, ne veut pas en entendre parler. Rappelons également le problème déjà cité plus haut de la Transnistrie, région de Moldavie ayant autoproclamé son indépendance suite à la sortie de la Moldavie de l’URSS, désormais pays non reconnu par la communauté internationale (y compris la Russie), se considérant toujours soviétique et vivant comme tel, et cause de frictions avec la Moldavie.
C’est en flânant dans le centre et le vieux Chișinău que l’on commence vraiment à apprécier le charme un peu suranné et nostalgique de la ville. Les bâtiments y sont bas, d’architecture traditionnelle, et toujours plus ou moins cachés derrière une épaisse rangée d’arbres.
Aucune capitale ne semble pouvoir rivaliser facilement avec la capitale moldave pour le nombre de ses parcs et la quantité de ses arbres. Les parcs représenteraient la moitié de la superficie de la ville, quant aux arbres, il y en a partout, dans toutes les rues, sur les avenues, se succédant à un rythme régulier tous les trois, quatre ou cinq mètres, déployant au dessus de nos têtes un arc de verdure rafraîchissante. Il fait souvent extrêmement chaud l’été dans la capitale moldave, on nous parle de températures avoisinant fréquemment les quarante degrés, et lors de notre visite, au mois de mai, nous avons déjà subi des températures de l’ordre de trente degrés Celsius. C’est pourquoi nombre d’immeubles d’habitation modernes sont équipés de l’air conditionné.
Il règne à Chișinău une atmosphère détendue, et l’on est surpris de voir à quel point les gens prennent le temps de vivre. Le dimanche, les parcs sont les lieux de rassemblement des familles et de la jeunesse moldave. Comme partout, les jeunes patineurs s’y donnent rendez-vous, ainsi que des orchestres venus chaque dimanche faire valser les couples, ou proposer des airs traditionnels. Nous rejoignons une ronde endiablée (les rondes sont toujours endiablées) et dansons jusqu’à l’épuisement sur des airs folkloriques moldaves.
 
 
On peut revêtir un costume pour se faire photographier. (Il ne s’agit pas là du costume traditionnel.)
 Le travail dans les parcs est toujours effectué à la main.
 
Chișinău est une ville qui respire, même si le nombre de voitures y est élevé. Même sur les grandes artères de la ville, on n’a d’ailleurs pas l’impression de souffrir du bruit infernal qui est la caractéristique des grandes capitales comme Paris ou Londres. Dans la capitale moldave, les passants marchent à un rythme qui paraîtrait anormalement lent à l’habitant des autres capitales européennes, si habitués à se précipiter, même lorsqu’ils ont du temps devant eux.
Même s’ils sont attachés à leur véhicule, dit-on, les Moldaves ne roulent pas comme des dingues. De plus, contrairement à bien des pays d’Europe, il existe en Moldavie une tolérance zéro absolue en matière d’alcool au volant. Et elle est apparemment respectée. En revanche, il arrive parfois que les conducteurs de Maxi Taxis (1) se comportent comme les maîtres de la ville au volant de leur bolide. Beaucoup de Moldaves préfèrent s’en remettre aux trolleybus.
Si les chaussées sont la plupart du temps en bon état, les trottoirs le sont souvent nettement moins, et l’on a l’impression, lorsqu’on se promène dans le vieux Chișinău, d’une ville assez pauvre où l’argent disponible est prioritairement injecté dans la construction des nouveaux bâtiments d’affaire.
Le dimanche 20 mai s’installe au parc Ștefan cel Mare le « Festival de la Famille ». Un podium est monté sur lequel se succèdent divers artistes populaires ainsi que des spectacles montés par les enfants. Le parc est rempli de danses, de chants, de jeux et d’attractions diverses. Dehors, la circulation a été stoppée sur la grande avenue Ștefan cel Mare pour permettre l’installation de courses de kart. Cette animation est la bienvenue pour faire oublier que la capitale vient d’enterrer avec tristesse la grande cantatrice moldave Maria Bieşu, décédée le 16 mai 2012. La circulation a été perturbée dans la ville au passage du cortège funèbre. Le 20 mai est également l’« Olympic Day », journée pour soutenir la Moldavie et ses équipes sportives aux prochains jeux olympiques de Londres. De nombreux jeunes –et moins jeunes- se baladent en ville en arborant fièrement un tee-shirt aux couleurs de la manifestation, et des matches mettant en scène des faux lutteurs de sumo ont lieu devant l’opéra national.
C’est avec tristesse que nous quittons nos amis de Chișinău, et promesse est faite de revenir bientôt. La tête déjà pleine de souvenirs, nous repartons vers le petit aéroport de la ville pour prendre notre avion du retour. Changement à Vienne, puis deuxième décollage.
Environ une heure et demie plus tard, nous survolons Londres. C’est beau et carrément magique de voir la grande roue, la Tamise ou la House of Parliament d’en haut… Je pense alors que très bientôt, le Royaume Uni fêtera le jubilee de diamant de la Reine Elizabeth II, puis ce seront les jeux olympiques… Nous ne pourrons qu'avoir une pensée émue en voyant défiler, lors de la cérémonie d'ouverture, les équipes de Moldavie. Et nous parlons déjà à notre prochain séjour à Chișinău, avec peut être la possibilité de visiter les monastères environnants. Pourquoi pas lors du prochain Festival du Vin, qui se tient chaque année en octobre ? (C’est également au mois d’octobre qu’a lieu la fête de la ville.) La Moldavie est un pays traditionnellement viticole, les caves à visiter sont nombreuses, et les vins moldaves, comme le Cabernet, sont délicieux. Et le vin, en Moldavie, coule à flots. On trinque joyeusement pour toutes les occasions. Car ce qu’il y a de plus beau et de plus merveilleux en Moldavie, c’est sans nul doute l’hospitalité, le naturel et la sincérité des habitants de ce petit pays encore peu touristique (2), mais qui mérite vraiment que l’on y séjourne, et que l’on s’y attache.
 
 
(1) Il n’y a pas de métro à Chișinău, et quasiment pas d’autobus. En revanche, il existe ce qu’on appelle des Maxi Taxis, sorte de vans pouvant embarquer jusqu’à une douzaine de personnes.
(2) Les touristes russes, roumains puis ukrainiens y étant, de loin, les plus nombreux. Voir les statistiques sur le site du Bureau National des Statistiques moldave (cliquer sur « Number of arrivals of foreign visitors in the Republic of Moldova, by origin countries (2000-2010) »)
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