25/06/2011

Le système de santé américain pousse un citoyen à bout

C’est l’histoire d’un mec, un Américain, au chômage, gravement malade, qui n’avait pas les moyens de se faire soigner et ne bénéficiait d’aucune couverture maladie. Vu sa situation, personne, évidemment, n’avait envie de s’intéresser à lui. Encore moins de lui venir en aide. Normal… Ne commencez pas à protester, cela s’explique et se comprend très bien : quand on n’a pas un sou, on est forcément un raté, un minable. Et quand on est minable, on ne vaut même pas la peine d’être soigné. C’est comme ça. Dans la vie, on n’a que ce qu’on mérite.
Alors, direz-vous, on fait quoi, quand on est gravement malade et que sa vie est en jeu ? Très simple. Si on a de l’argent, le problème ne se pose pas. Si on a une maison, eh bien on la vend. Logique… On tire ce qu’on peut de la vente forcée et urgente de sa maison, et on utilise l’argent pour payer ses soins médicaux. Après, on n’a plus rien, et on se retrouve à la rue. Vous êtes « homeless » ? Estimez vous heureux d’être en vie, au lieu de râler ! Et si on n’a pas de maison à vendre pour avoir une chance de rester en vie ? Eh bien tant pis, qu‘est-ce que vous voulez que je vous dise, moi ? Il fallait prévoir et mettre de l’argent de côté avant de tomber malade ! Quoi ? Vous n’aviez pas suffisamment d‘argent pour en mettre de côté ? Vous aviez déjà à peine de quoi « vivre » ? Ne me parlez pas sur ce ton, ça n’est tout de même pas de ma faute ! Vous dîtes ? Offrir une assurance santé gratuite pour tous ? Et puis quoi, encore ? C’est du communisme ! Ici, Monsieur, on est aux Etats Unis, pas en Union Soviétique ! Ici, au moins, tout le monde a ses chances de devenir riche un jour, c’est ça, le rêve américain, alors on ne va pas mettre ça en péril ! Le jour où vous serez riche, car ça pourrait bien vous arriver à vous aussi, vous pourrez vous faire soigner correctement. En attendant, continuez à espérer. Faites-vous tout petit, histoire de ne pas faire tache, et faites-vous un peu oublier, ne serait-ce que par politesse envers les autres. 
Et si on tire la mauvaise pioche et que l’on tombe gravement malade avant d‘être devenu riche et avoir les moyens de se faire soigner ? Que voulez vous, ça fait partie du jeu ! Il faut accepter les règles dès le départ, sinon vous ne jouez pas. 
Et dites vous bien qu’on peut tout à fait accepter de mourir plus tôt que prévu. Pas de quoi en faire un fromage, après tout. Pourquoi s’inquiéter ? Tôt ou tard, de toute façon, on y passe tous. Et puis, il faut bien mourir un jour de quelque chose. Comment, vous n’êtes toujours pas convaincu ? Si ?

Alors qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête de James Verone, citoyen américain de 59 ans, au chômage et gravement malade, lorsqu’il lui a pris l’idée totalement saugrenue, mi juin 2011, de refuser de continuer à souffrir en silence ? Certes, il est atteint, notamment, de deux disques fracturés et d’une excroissance à la poitrine, et alors ? Sans aucune couverture maladie, on ne peut se faire soigner, c‘est pourtant la règle ! A-t-il subitement perdu la raison ? Se croit-il au dessus des lois ? A-t-il cherché à se faire remarquer ? Quelle malpolitesse ! Quel culot ! Quelle arrogance, quel manque total de « savoir vivre » ! Figurez vous qu’il est allé jusqu’à braquer un dollar, oui, vous avez bien entendu, un dollar, dans une banque pour attirer l’attention sur son cas, se faire arrêter, puis bénéficier des soins gratuits offerts par la prison. Non mais sans blague ! Il se croit à l’hôtel, celui là, ou quoi ? Il n’a même pas utilisé la violence, en plus ! Il la tendu un papier à la caisse, sur lequel était écrit : « Ceci est un braquage, veuillez me remettre un dollar. » Puis il est allé s‘asseoir et a attendu tranquillement la police. 
 « Manipulation ! » a donc hurlé, forcément, le médecin de la prison de Gaston County, en Caroline du Nord, qui devrait faire, on s’en doute, tout ce qui est en son pouvoir pour que cet affreux manipulateur ne puisse pas se faire soigner. Il est déjà prévu de ne pas l’emprisonner aussi longtemps qu’il est d’usage en cas de braquage, son acte ayant d’ores et déjà été requalifié de « vol qualifié ». Pratique… A croire que James Verone aurait mieux fait, pour obtenir gain de cause, de braquer une grosse somme et devenir un véritable délinquant, au lieu de se contenter d’un simple acte non violent destiné, qui plus est, à sauver sa peau.

La coupe déborde. Les Américains pauvres, et ils sont des millions aux Etats Unis, sont à bout. Ils en ont marre de ne même pas avoir droit au minimum vital sous prétexte qu’ils n’ont pas d’argent, alors que d’autres, mieux lotis car le porte monnaie bien rempli, auront droit non seulement aux soins de première urgence, mais peut être même à la guérison. « L’argent achète la santé » n’est pourtant pas l’un des principes fondateurs de la nation américaine. Pas plus qu’ailleurs. Alors, à la stupéfaction de beaucoup d'Américains qui semblent trouver idéal le système de santé de leur pays, certains de leurs pauvres commencent à se manifester, ils se rebellent et se mettent à réclamer.
Près de cinquante millions d’Américains étaient sans couverture maladie aux Etats Unis en 2009, à l‘époque où Barack Obama a tenté de faire passer sa réforme sur la protection maladie. A peu de choses près la population totale de la France. Il s’est heurté à des réticences inouïes de la part de plus de la moitié des Américains, réticences incompréhensibles de ce côté-ci de l’Atlantique. En 2010, sa réforme a finalement réussi à s’imposer en passant par le trou de la serrure, mais elle est restée incomplète. Barack Obama n’a malheureusement pas réussi, en raison de la forte opposition que son projet a suscité chez les Républicains, à faire passer la totalité des points présentés. Certes, cette réforme apporte déjà une réelle amélioration puisqu’elle ne laisse plus que 5% des Américains sur le bas côté de la route, sans aucune assurance maladie, contre 15 % auparavant, mais 5 % d’Américains, cela représente tout de même vingt trois millions de personnes. 
La sécurité sociale reste payante, mais la réforme, intitulée Affordable Care Act (Loi sur les Soins Accessibles), ou plus exactement Patient Protection and Affordable Care Act, cherche à permettre à un maximum de citoyens de pouvoir en bénéficier. Elle traque également les abus et les refus de prise en charge en raison d‘antécédents médicaux. La réforme prévoit également qu’en 2014, le programme Medicaid sera étendu aux personnes dont le revenu atteint 133 % du seuil de la pauvreté. Car il existe déjà aux Etats Unis, en effet, une assurance santé réservée aux plus bas revenus. Le hic avec Medicaid, c’est que cette assurance santé est gérée par les Etats et non par le gouvernement fédéral. Chaque Etat fait ce qu’il veut, et définit donc ses propres critères d’éligibilité et le niveau de remboursement qu‘il souhaite mettre en place. On peut avoir droit à Medicaid dans tel état et pas dans tel autre, alors qu‘on est exactement dans la même situation de précarité. Certains Etats demandent également une participation financière pour divers soins. De plus, et ce quelque soit l’Etat, le critère de revenus n’est pas le seul pris en compte pour l’éligibilité au programme Medicaid. On peut donc être pauvre, et même très pauvre, et ne pas y avoir droit. Exemple : une personne propriétaire de sa maison, même si elle vit très en dessous du seuil de pauvreté, ne sera ainsi pas prise en charge par le programme, car sa maison (certainement pas une villa à Beverly Hills) peut être vendue afin de payer les soins médicaux.

Quand donc va-t-on cesser de parler, aux Etats Unis, de « health care market », autrement dit de « marché de l’assurance santé » ? Quand donc les Etats Unis vont-ils enfin parvenir à faire voter une réelle assurance maladie gratuite, comme cela existe dans certains pays du monde, sans que l’on assiste à la systématique levée de boucliers du camp républicain ? Une assurance maladie gratuite et universelle est pourtant le strict minimum qu’un Etat puisse offrir à ses citoyens pour assurer leur bien être, et parfois leur survie. Les Républicains ne voient-ils donc pas que cela ne va pas faire sombrer le pays dans le “communisme”, si tant est que tout soit en effet bon à jeter dans cette idéologie ? Ne comprennent-ils pas que la maladie, ça n’a rien à voir avec la sacro sainte liberté individuelle ou l’esprit d’entreprise, et qu’offrir une assurance gratuite ne relève que d’un acte d’humanité ? Du plus élémentaire sentiment d’humanité, qui fait qu’on ne laisse pas des gens crever comme ça, comme des chiens dans la rue, dans l’indifférence presque générale ?
Photo par NYyankees51 : Manifestation de partisans du Tea Party contre la réforme du système de santé. Washington, 12 septembre 2009.