27/04/2011

J’ai dix ans, et je vis à Pripyat

Aujourd’hui, c’est le printemps. Nous allons enfin tourner le dos à l’hiver et sa neige qui recouvre tout ! J’aime l‘hiver, parce qu’on fait des batailles de boules de neige, mais j’aime aussi quand le soleil recommence à chauffer la terre, et que les massifs fleurissent à nouveau. J’aime surtout la place Lénine et ses trente trois mille roses ! Mais j’oubliais ! Je ne me suis même pas présentée ! Je m’appelle Irina, j’ai dix ans, et je vis à Pripyat, en Ukraine, dans l’Oblast de Kiev. J’ai décidé de commencer un cahier journal parce que j’aime bien écrire. J’écrirai chaque fois que j’aurai un peu de temps.
Je vais bientôt quitter le statut d’Oktibrionok pour devenir Pionnier. J’attends avec impatience le grand jour ! Je porterai fièrement autour du cou le Galstouk rouge des Pionniers, et le Bantik blanc de cérémonie dans mes cheveux.
Mon école est très belle, et j’aime beaucoup Elena Nikolaevna, mon institutrice. Elena Nikolaevna nous parle souvent de Pripyat, et nous dit que nous avons beaucoup de chance de vivre ici. Mardi, nous avons même eu une leçon entière sur notre ville. Pripyat est une très belle ville. Nous avons beaucoup de magasins, comme le Bériozka ou la Coopérative Motorist, des centres sportifs, de nombreux jardins d’enfants, car ici, il y a beaucoup, beaucoup d’enfants, des écoles, des hôpitaux, cinq bibliothèques… Pripyat est une « atomograd », une cité de l'atome, car elle a été construite (en 1970) pour loger les travailleurs de la centrale atomique Vladimir Ilitch Lénine. D’abord ceux qui l’ont construite, et ensuite ceux qui y travaillent. On l’appelle aussi la centrale de Tchernobyl. Elle fait partie de notre vie, et nous en sommes très fiers. Elle se trouve seulement à trois kilomètres d’ici, ce qui est pratique pour les gens qui y travaillent ! Elle est si proche qu’il paraît qu’on peut même la voir, au loin, si on monte sur les toits des immeubles.



Papa et Oncle Igor y travaillent tous les deux. Les pères ou les oncles de mes amies y travaillent aussi. Babouchka vit à Tchernobyl, pas très loin d’ici. Nous allons souvent la voir. Elle adore cuisiner les champignons qu’elle ramasse ici et là dans la forêt, et elle les cuisine très bien. A chaque fois, nous nous régalons.
Ma famille est venue vivre à Pripyat en 1975, au début de la construction du bloc 4 de la centrale. Sacha avait un an, et moi je suis née l’année d’après, dans la clinique où travaille Maman. Ensuite, Olga est née (maintenant elle a sept ans) et puis Andreï (il a cinq ans).
Nous, les habitants de Pripyat, nous sommes des privilégiés. Nous avons la chance d’avoir un appartement moderne, uniquement pour notre famille. Nous avons même la télévision. Je vis au troisième étage de la résidence numéro 2, avenue de l’Amitié Internationale, près de la grande librairie. Mon amie Tania habite le même immeuble que moi, alors nous partons chaque matin ensemble pour aller à l’école. 


Dimanche 6 avril.
Aujourd’hui, je suis allée, comme tous les dimanche matin, m’entraîner au gymnase d’Energuétik, notre 
Palais de la Culture. La gymnastique me fait beaucoup de bien, car je suis de santé fragile. L’entraînement a duré trois heures, et je suis rentrée à la maison très contente parce que j’ai fait des progrès. L’entraîneur nous a dit que nous ne devons pas travailler en nous comparant aux autres, mais en nous comparant à nous mêmes. Il n’y a pas de concurrence ni de jalousie entre nous. Nous devons nous battre contre nous mêmes pour atteindre le plus haut niveau, dans l’intérêt de l’équipe, et ne jamais baisser les bras ou renoncer devant la difficulté. Le courage et la persévérance sont aussi des vertus que nous devons cultiver ! « Toujours prêt ! », comme l’annonce la devise des Pionniers (1), même s’il ne s’agit pas de gymnastique mais de Lénine.
Quand je suis rentrée, il n’y avait personne à la maison. Sacha était à la piscine,



tandis qu’Olga et Andréï étaient chez Oncle Igor. J’ai donné à manger à Mourka, qui s’est mise à ronronner de plaisir devant sa gamelle, puis je suis allée regarder la télévision. Quant à Papa et Maman, ils étaient déjà partis au 
cinéma Prométeï, rue Kourchatov. J’aurais bien aimé aller voir le film avec eux, mais ils n’ont pas voulu m’emmener, car ce n’est pas un film pour les enfants. Ce film vient de sortir, il s’appelle « Lettres d’un homme mort ». Je sais de quoi ça parle parce qu’on nous l’a dit à l‘école. C’est l’histoire d’une catastrophe dans une centrale atomique américaine. Elena Nikolaïevka a dit que ça n’arrivera jamais en Union Soviétique, parce que nos centrales atomiques sont bien supérieures à celles des Américains. Les nôtres ne sont pas construites sur le même modèle, elles sont très solides et très modernes. 


Vendredi 18 avril 1986.
Je suis un peu déçue, ce soir, car Papa devait nous emmener au restaurant Polesie demain midi, puisqu’il n’y aura pas école deux samedis de suite, mais il vient d’apprendre qu’il devra exceptionnellement rester à la centrale pour travailler. Il pourra se libérer samedi prochain, mais ce jour là je ne le verrai pas car je suis invitée à l’anniversaire d’Assia. S’il fait beau, on ira faire un pique nique et jouer dans le grand parc de la ville, non loin du Palais de la Culture et du 
parc d’attractions. On ne peut pas encore utiliser les jeux car il n’ouvrira que dans treize jours, lors des cérémonies du 1er mai. J’ai hâte de monter sur la grande roue et faire des auto-tamponneuses ! 




Je ne vois pas beaucoup Papa car il travaille beaucoup. Je ne sais pas grand-chose sur son travail, car il ne m’en parle jamais. Je sais seulement que depuis trois ans, il est employé dans le bloc 4. Avant la construction du bloc 4, il travaillait au bloc 2. Parfois, je surprends une conversation entre lui et Maman, quand ils sont dans la cuisine. Il n’aime pas qu’on écoute, mais moi j’adore espionner, je trouve ça très amusant. Je me cache derrière la porte entrebâillée, et j’écoute. Malheureusement, je ne comprends pas tout ce qu’il dit. L’autre jour, il a parlé de tests qui allaient bientôt avoir lieu dans son secteur, mais je n’ai rien compris. A table, Maman lui raconte son travail d’infirmière à la clinique. Dès fois, elle soigne les travailleurs de la centrale, par exemple quand ils tombent et qu’ils se font mal. Un jour, Papa est tombé dans un escalier, il est allé à la clinique et Maman lui a mis un plâtre sur le pied. On a fait des dessins dessus, et ensuite on l’a gardé.
Babouchka est née à Tchernobyl, et elle y a toujours vécu. Elle dit parfois que rien ne pourrait lui faire quitter sa maison, et qu’elle veut mourir chez elle, dans son lit. Pourquoi je pense à elle, tout à coup ?


Vendredi 25 avril 1986.
Je n’ai pas beaucoup de temps pour écrire ce soir, parce que j’ai eu beaucoup de devoirs : une leçon de géographie, deux exercices de maths, un exercice de grammaire, et pour finir une poésie de Mikhaïl Yourievitch Lermontov, « Le Voilier ». Je la sais déjà par cœur :

Le Voilier. Ce voilier tout blanc, solitaire, qui dans le brouillard bleu s'enfuit, qu' a-t-il besoin d'une autre terre ? Qu'abandonna-t-il après lui ? Son mât sur l'onde vagabonde, s'incline et grince dans le vent. Hélas ! point de bonheur au monde, ni derrière lui ni devant. Pour le porter la mer est belle, le soleil brille au firmament... Mais lui réclame, le rebelle, l'orage, cet apaisement. 

Lundi, je vais lever le doigt pour me faire interroger, et tenter d’avoir un 5.
Ce soir, à table, Sacha a dit que quand il sera grand, il travaillera également à la centrale, au bloc 4. Comme Papa. Evidemment, Andreï s’est écrié : « moi aussi ! » Chaque fois que Sacha dit quelque chose, Andreï ajoute : « moi aussi ! » Maman dit que c’est normal, c’est parce qu’il est encore petit, alors il veut prendre exemple sur son aîné.
Il a fait très beau aujourd’hui. C’était la première vraie belle journée de l’année. Si demain le temps est aussi beau qu’aujourd’hui, notre pique nique sera très réussi. J’irai aussi cueillir quelques fleurs pour les offrir à Maman à mon retour.


Samedi 26 avril 1986.
Cette nuit, j’ai ouvert la fenêtre parce que j’avais très chaud. J’avais tellement chaud que je n’arrivais pas à dormir. J’étais enfin partie au pays des rêves quand j’ai brusquement été réveillée par une espèce de « boum ! », comme s’il y avait eu une explosion quelque part. Je ne sais pas pourquoi, mais ma première réaction a été de regarder mon réveil. Il était très exactement une heure vingt trois du matin (2). J’ai regardé Olga, mais elle dormait. Pendant un instant, j’ai eu envie de la réveiller pour lui demander si elle avait entendu, puis je me suis dit que si elle dormait, ça voulait dire qu’elle n’avait rien entendu. Je suis allée à la fenêtre, mais je n’ai rien vu de spécial dehors. Tout était calme. Mais tout à coup, j’ai eu une drôle d’impression, comme s’il se passait quelque chose de pas normal. D’habitude, la nuit, Mourka se promène dans la maison, elle joue et fait plein de bêtises, mais là, on ne l’entendait plus. Il n’y avait que le tic…tac…tic…tac… de l’horloge du salon. Je ne l’avais jamais entendu aussi fort. On aurait dit un cœur énorme qui battait. Même Olga, qui ronfle toujours beaucoup, avait l’air de ne plus respirer. C’était comme si tout le monde était mort dans la maison. J’ai eu peur, alors je suis vite retournée me coucher et j’ai essayé de me rendormir. J’ai quand même laissé la fenêtre ouverte, en espérant qu’il n’y ait pas de nouveau du bruit dehors.
Quand je me suis réveillée très tôt ce matin, j’ai demandé à Papa et Maman s’ils avaient entendu le boum, mais ils m’ont dit que non. Ils pensent que j’ai rêvé, mais moi je sais que je n’ai pas rêvé. La preuve, je me suis levée, et j’ai même regardé l’heure. Ils m’ont répondu que ce n’était pas une preuve, et qu’il fallait que je me dépêche de me préparer pour mon pique nique avec mes amis.
Finalement, on est allés pique niquer aux alentours du 
toboggan éléphant. On glisse sur sa trompe, c‘est très amusant. C’est un petit toboggan, alors je ne l’utilise plus, mais Olga et Andreï l’aiment beaucoup. Il y avait beaucoup de mamans avec leurs bébés dans les landaus bleus, et plein d’autres enfants qui couraient partout. C’était une très belle journée, et on a passé une excellente après midi.
Mais, vers la fin de l’après midi, j’étais en train de courir pour attraper Sergueï quand soudain j’ai été prise de vertiges. Ca tournait, ça tournait… Autant que sur un manège ! Et voilà que mon nez s’est mis à saigner ! Je me suis allongée par terre pour que mon vertige s’en aille, et aussi pour arrêter le sang en mettant la tête en arrière. Ca a bien marché, alors je me suis relevée, je me suis essuyé le nez et je suis retournée jouer avec les autres. Après, je suis rentrée avec Tatiana. Malheureusement, j’ai oublié de cueillir les fleurs !
En rentrant, on a vu un char dans la rue, et il y avait des militaires un peu partout. Ils portaient des masques et avaient l’air de mesurer quelque chose avec une petite boîte. Des gens les regardaient d’un air étonné, puis ils passaient leur chemin. Tania et moi, on a entendu un des militaires dire à un autre : « Les instruments doivent être cassés, c’est pas possible que ce soit aussi grave ! » J’ai tout raconté à Maman, et elle m’a dit qu’il était normal de voir des chars et des militaires à Pripyat, c’était sûrement pour empêcher les Américains de venir espionner notre centrale, puis elle a ajouté : « tu peux me passer la boîte de sel, s’il te plait ? »
Ce soir, j’étais très fatiguée. Je ne pensais pas que courir dans le parc allait me fatiguer autant ! Dans la cuisine, Papa a dit tout bas que des rumeurs couraient à propos d’un incident à la centrale, mais qu’on ne savait rien de plus. J’ai tout entendu. A table, je n’avais pas faim du tout, mais Maman a insisté pour que je mange le Bortsch qu’elle avait préparé. Après le dîner, j’ai eu soudain envie de vomir, et je suis allée aux toilettes pour rendre le Bortsch. Je n’ai rien dis à Maman, sinon elle m’aurait grondée.
A vingt et une heures, on a regardé Vrémia à la télévision (3), puis il y a eu un film. Je ne l’ai pas regardé car je suis allée me coucher. Une fois au lit, j’ai eu de nouveau la nausée et j’ai encore vomi. Cette fois, j’ai bien été obligée d’appeler Maman. Elle m’a demandé d’un air sévère combien de gâteaux j’avais mangés au pique nique. Elle a changé la couverture, puis elle m’a donné des médicaments en me disant que si je n’allais pas mieux demain, elle m’emmènerait voir le médecin à la clinique des enfants.
Cette nuit, je garderai encore la fenêtre ouverte pour dormir. Un peu d’air frais me fera du bien…


Dimanche 27 avril 1986.
Ce matin, j’ai été réveillée à huit heures par un bruit d’hélicoptère. Je me suis penchée à la fenêtre pour voir, et il y en avait quelques uns qui survolaient la ville. L’un d’eux est passé juste au dessus de l’immeuble. Ça a fait un de ces bruits ! Et tout à coup, j’ai de nouveau été prise de vertiges, mais beaucoup moins forts qu’hier. Comme je me sentais encore fatiguée, Maman a décidé que je resterais à la maison aujourd’hui. A onze heures, j’allais beaucoup mieux, alors je lui ai demandé l’autorisation d’aller au gymnase pour essayer de rattraper mon retard dans l’entraînement. Elle m’a dit : « tu es sûre ? », puis elle m’a donné son accord. J’ai mis mes affaires dans mon sac de sport, mais au moment où j’allais ouvrir la porte pour partir, Oncle Igor est arrivé comme un fou, et il a raconté à la vitesse d’une mitraillette qu’il y avait eu un grave accident à la centrale, que des centaines de bus venaient d’arriver à Pripyat pour nous emmener, et que nous avions deux heures pour nous préparer à évacuer ! Toute la ville devait être évacuée ! Quarante cinq mille personnes ! Nous étions sous le choc ! Comment pouvait-il y avoir eu un accident grave alors que ni la télévision ni la radio n’en avaient parlé ? Tout à coup, ça a été le branle bas de combat dans la maison. Papa a enfilé sa veste en s’écriant : « Je vais chercher Sacha à la piscine ! ». Oncle Igor est reparti, en courant lui aussi. « Ira, Olga, Andreï, prenez chacun votre sac de sport, et mettez y des vêtements ! Dépêchez vous ! » a ordonné Maman.
J’ai rouvert mon sac de sport, j’ai enlevé mes affaires de gymnastique puis je l’ai rempli de vêtements. J’ai mis aussi mon cahier journal et mon stylo. Je suis ensuite allée contrôler ce qu’Olga et Andreï avaient mis dans leur sac, et j’ai grondé Olga parce qu’elle n’avait pris que des poupées. Je les ai toutes retirées, et j’ai mis des vêtements à la place. Olga s’est mise à pleurer
Quand Papa est revenu avec Sacha (il avait encore les cheveux tout mouillés), il a raconté qu’il avait parlé avec des militaires. Ils lui avaient dit de ne pas s’inquiéter, que tout allait bien, que c’était juste un incident sans gravité et que l’évacuation ne durerait que trois jours. Il ne fallait donc prendre que le strict minimum. On était drôlement rassurés ! Nous avons allumé la radio et entendu le message annonçant l’évacuation de la ville, qui confirmait que l’on ne serait déplacés que pendant trois jours. Maman s’est moquée d’Oncle Igor qui avait cru à un accident grave, et nous avons terminé tranquillement nos préparatifs. Le message a également averti qu’il fallait prendre quelques provisions, et a demandé à la population d’être prête à deux heures précises. Le seul problème, c’est qu’il était interdit de prendre nos animaux avec nous. On s’est demandé comment on allait faire pour laisser Mourka toute seule pendant trois jours, mais on n’avait pas le choix, et puis on ne pouvait pas ouvrir la porte et la laisser partir, parce qu’on ne l’aurait jamais retrouvée. Maman a trouvé une solution. Elle a mis un grand bol d’eau par terre, beaucoup de nourriture dans une grande assiette, puis elle a pris une autre assiette, est allée chercher mon réveil dans ma chambre, et un grand bout de ficelle. Elle l’a attachée d’un côté au réveil, et de l’autre côté à la boîte de nourriture, renversée sur l‘assiette. Elle a mis le réveil sur onze heures, et m’a expliqué que le mécanisme, en sonnant cette nuit, ferait tourner la grosse clé à l’arrière du réveil, et que la ficelle allait s’enrouler autour de la clé. Petit à petit, la boîte allait monter, et la nourriture tomberait dans l’assiette. « Il faut espérer que le système fonctionne, et que Mourka aura suffisamment à manger pour trois jours, mais je pense que ça ira. Elle n‘a pas beaucoup mangé depuis hier, de toute façon. » a dit Maman.
A deux heures de l’après midi, comme convenu, on est tous descendus dans la rue. Une interminable colonne de bus jaunes attendait les gens devant les immeubles. Certaines personnes avaient l’air tristes, d’autres semblaient inquiètes et parlaient fort, et des enfants pleuraient. On est montés dans notre bus, et on est allés s’asseoir au fond.
Quand les autobus ont été pleins, le chauffeur a fermé la porte et a démarré. On a commencé à rouler dans la ville. Il n’y avait plus personne dans les rues. On aurait dit que Pripyat s’était endormie.
Je me suis mise à penser à Mourka, enfermée toute seule dans l’appartement, et j’ai eu un mauvais pressentiment. En plus, ça m’a rappelé une histoire assez bizarre que Sacha m’a racontée l’autre jour au sujet d’un chat, le chat de Monsieur Chrodineguèr (4). On l’enfermait un matin dans une boîte, et une minute après on ne pouvait pas dire s’il était mort ou vivant. Mais je n’ai pas compris pourquoi.
On a traversé toute la ville. Personne ne savait où on nous emmenait. J’avais envie de poser des questions à Papa ou Maman, leur demander pourquoi on n’était pas partis chez Babouchka, mais j’ai eu vaguement l’impression qu’il valait mieux que je me taise. C’était vraiment impressionnant, presque effrayant, de voir ces rues complètement vides. Comme si Pripyat était devenue une ville fantôme, comme si le temps s’était soudain arrêté. Dans le bus, les visages étaient fermés ou anxieux. Beaucoup de gens regardaient par les fenêtres, et il régnait un silence de mort.
On est passés devant le café Olympia, le stade Avanguard, l’immeuble de Ludmila, sur l’avenue Stroïtelei, le Palais des Pionniers…
Quand on est sortis de la ville, Andreï s’est retourné et a agité sa main pour dire « au revoir » à Pripyat. C’est en le voyant faire ce geste que, brusquement, j’ai compris. J’ai levé les yeux vers Papa et je l’ai regardé. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Je ne l’avais jamais vu pleurer avant aujourd’hui. C’est alors que le poème de Lermontov m’est revenu en mémoire et, comme une radio qui se serait mise en marche toute seule, je l’ai entendu se réciter très distinctement dans ma tête. Ce voilier tout blanc, solitaire, qui dans le brouillard bleu s'enfuit, qu' a-t-il besoin d'une autre terre, qu'abandonna-t-il après lui…
Soudain, une dame s’est levée de son siège. Elle est allée voir un monsieur qu‘elle connaissait : « Dîtes la vérité, Alexandre Pétrovitch. Dîtes ce que vous pensez vraiment. Quand allons-nous pouvoir rentrer chez nous ? » Le monsieur a répondu, en hochant la tête : « Quand ? Dans mille ans, si tout va bien. » Il est resté silencieux quelques instants, comme plongé dans ses lointaines pensées, puis il a ajouté : « Mille ans… Dix mille ans… Qui sait ? Peut-être jamais. »



Les personnages de cette histoire sont bien sûr fictifs, mais la description de la ville de Pripyat et la chronologie des événements sont authentiques. 




Pripyat en vidéos.

AVANT…
поймём потом. Rares images soviétiques sur Tchernobyl et la ville de Pripyat. Années 70 (1975 ?). Signification de la vidéo (approximatif) = Voix off : « présentation » des réalisations / Chanson. / Première interview : un ouvrier du bâtiment exprimant sa fierté d’avoir posé la première pierre, et de voir maintenant la grandeur du résultat. / Deuxième interview, la personne dit, en gros, que la centrale construite ici n’a pas altéré l’air ambiant, qu’on attrape toujours du poisson, qu’il y a d’énormes quantités de champignons et de baies… et qu’il est sûr que la centrale n’abîmera pas la nature. / Voix off : nous sommes fiers de ce que nous avons construit… etc… etc…








APRES…
Pripyat 2009. Visite au cœur de lazone interdite de Tchernobyl. De nos jours, vingt cinq ans après l’accident, la ville de Pripyat est toujours contaminée. Les personnes qui s’y rendent pour la filmer et la photographier ne doivent y rester que pendant un temps limité, et leur taux de radioactivité est contrôlée à la fin de la visite. Vitrine et fierté du régime soviétique dans les années soixante dix et début quatre vingt, touchée de plein fouet par la contamination radioactive et évacuée seulement trente sept heures après la catastrophe du 26 avril 1986, la ville de Pripiat a ensuite été volontairement saccagée par l’armée pour empêcher les habitants de revenir récupérer leurs biens, désormais fortement contaminés. Pripyat est aujourd’hui une ville fantôme, qui demeurera à jamais inhabitée.









D’autres photos de Pripyat…

(Maj avril 2018 : les liens ci-dessous sont trop anciens et sont désormais brisés. Je tâcherai de retrouver les photos sur Internet)


Panorama…


Masques à gaz de l’armée.

A l’école.

Murs.

Au théâtre.

Un livre. (« Kiev, Capitale de l’Ukraine Soviétique. »)

Le jardin d’enfants…

Et un petit oiseau, échoué par hasard à Pripyat…




Notes et quelques liens.


(1) 
Insigne des Pionniers.

(2) A l’époque Soviétique, l’heure en Ukraine (ainsi qu’en Biélorussie, et dans les républiques baltes) était la même que celle de Moscou. Ce n’est plus le cas de nos jours.

(3) Vrémia (Le Temps) est le nom du journal du soir sur la première chaîne de la télé soviétique. Voir ce très intéressant 
documentaire de 1979 sur le fonctionnement de la télévision en URSS, le type de nouvelles sélectionnées pour faire la une du journal du soir, comment est organisée la propagande (ouvertement reconnue)… Mais aussi sur les côtés positifs, comme la chaîne d’éducation. Extraits du journal et de diverses émissions.

(4 
Le chat de Schrödinger)

Pripyat.com



Source des photos insérées dans cet article.

Entrée de la ville. Auteur : Artemi Titov.

La centrale, vue des toits de Pripyat. Auteur : Jason Minshull

La piscine. Auteur : Timm Suess.

Les auto tamponneuses. Auteur : Justin Stahlman.

La grande roue
. Auteur : Justin Stahlman.