30/03/2010

Le syndrome de Paris


Paris ! Ville de rêve et de lumière, capitale mondiale de la mode et du luxe, où les femmes françaises, réputées dans le monde entier, ressemblent à ces mannequins à l’élégance impeccable que Myeko contemplait tandis qu’elle tournait soigneusement les pages au papier glacé de son magazine japonais. Paris romantique, où les amoureux s’enlacent et s’embrassent tendrement sur les bancs publics ou sur les quais de la Seineéclairés par des lumières tamisées…
Paris, ville du bon goût, de la cuisine raffinée, ville du grand Art que l’on rencontre à tous les coins de ses petites rues pavées, ville des monuments grandioses et chargés d’histoire qui imposent le respect, des cafés montmartrois à la décoration encore « début de siècle » où l’on aime s’attarder jusque tard dans l’après midi pour regarder déambuler, depuis la terrasse où l’on sirote un verre de grand vin, les mythiques Parisiens. Paris, ville rayonnante peuplée de gens élégants et cultivés, d’intellectuels charmants et charmeurs… Ville radieuse et fascinante, ville-phare devenue la première destination touristique du monde, ville-aimant pour laquelle on ne pouvait qu’éprouver une attirance inconditionnelle et une passion démesurée.
Lorsque Myeko, qui n’avait encore jamais quitté son Japon natal, prit la décision de concrétiser son rêve et de venir faire ses études de stylisme à Paris, elle suscita immédiatement l’admiration, les encouragements et le soutien de sa famille et ses amis. Partir seule et demeurer quelques années loin du Japon, coupée de ses repères habituels, ne lui faisaient pas peur, même si son Français était encore approximatif. Les amis français qu’elle se ferait sur place l’aideraient à améliorer son niveau. Elle allait, grâce à l’argent régulièrement envoyé par ses parents, trouver un logement, une petite mansarde romantique peut-être, d’où elle aurait une vue imprenable sur les toits de la capitale. Elle allait s’inscrire à l’université, travailler dur et concrétiser ses projets, avant de rentrer au Japon, son diplôme en poche et la tête remplie des souvenirs heureux d’une expérience de vie réussie.
Lorsque Myeko, qui n’avait encore jamais quitté son Japon natal, débarqua un soir morose et pluvieux de septembre dans la capitale mondiale de la mode et du bon goût, le choc fut immense. Elle comprit que rien n’allait se passer comme elle se l’était imaginé. Le premier contact qu’elle eut avec Paris et les Parisiens fut cette bousculade pour entrer dans le wagon de métro qui reliait l’aéroport au cœur de la ville, et cette femme d’une quarantaine d’années qui poussa du pied sa valise en ronchonnant, puis la toisa d’un air méprisant en émettant une espèce de claquement de langue agacé, agrémenté d’un « non » de la tête.
Autour d’elle, les passagers semblaient perdus dans leurs pensées ou écrasés par le poids des soucis. Puis il y eut cette autre femme qui se mit à la dévisager d’un œil glacial et la détailler de la tête aux pieds. Cela dura ainsi jusqu’à ce qu’enfin, elle descende. Myeko s’efforça de voir dans son attitude davantage de curiosité que de mépris, mais cette absence totale de politesse, à laquelle elle n’était pas habituée, la mit très mal à l’aise.
Malgré ses nombreuses excuses, elle parvint difficilement à se frayer un chemin pour descendre à la station Luxembourg. A peine arrivée à Paris, elle avait déjà cette impression effrayante d’avoir atterri dans une jungle où la notion de rapports de force avait définitivement supplanté celle de rapports humains.
Myeko sortit un papier de sa poche, sur lequel était inscrite l’adresse de l’hôtel devant l’accueillir pour quelques nuits. Elle voulut demander son chemin aux passants et appela quelques personnes en leur tendant son bout de papier. Certains firent semblant de ne pas la voir, d’autres firent « non » de la tête, un homme enfin consentit à l’aider et jeta un rapide coup d’œil sur l’adresse. Puis il se mit à la regarder bizarrement, lui demanda d’où elle venait, et lorsque Myeko lui apprit qu’elle était japonaise, il sembla soudain très intéressé, et se courba à plusieurs reprises devant elle en répétant : « konitchiwa ! konitchiwa ! », puis il lui parla des Japonaises et l’invita avec insistance à boire un café. Myeko résolut de trouver l’hôtel par ses propres moyens. Elle arriva finalement, éreintée et à bout de souffle, devant la porte de l’établissement, se présenta à l’employée qui lui remit les clefs après lui avoir fait répéter trois fois son nom en fronçant les sourcils, puis elle se dirigea vers l’ascenseur, monta dans sa chambre, déposa sa valise dans un coin et s’effondra sur le lit.
Cela faisait maintenant trois mois que Myeko était installée à Paris, et ses illusions sur la grande capitale de ses rêves s’étaient envolées les unes après les autres. Tout d’abord, sa recherche de logement avait tourné au cauchemar. Elle avait dû affronter l’hostilité et la méfiance des agents immobiliers, parfois les railleries ou la drague de certains. Un autre n’avait pas hésité à l’arnaquer, lui demandant de payer des frais dont elle apprit par la suite qu’elle n’avait pas à s’acquitter. Au prix de nombreuses visites inutiles, qui lui montrèrent la réalité parisienne sous la forme de chambres complètement défraîchies, avec des toilettes collectives et parfois très sales au beau milieu du palier, ou de studettes tristes et humides dont l’unique fenêtre donnait sur une courette étonnamment sombre, au prix de grosses avances sur le loyer, elle avait fini par trouver un studio convenable et propre. Puis, une fois accomplies les démarches d’inscription, compliquées à souhait, dans son établissement d’enseignement supérieur, elle avait enfin pu souffler un peu, envisager l’avenir sous un angle différent et retrouver l’espoir de rencontrer enfin ce Paris dont elle avait tant rêvé. Le répit avait été de courte durée. La réalité de la vie parisienne, plus sournoise que les tracasseries liées aux décourageantes démarches administratives, avait rapidement pris le dessus.
La saleté de la ville l’avait choquée dès son arrivée. La puanteur du métro la saisissait à la gorge chaque fois qu’elle y mettait les pieds. Elle n’en revenait toujours pas de la vision de cet homme urinant en pleine rue contre un mur.
Les Parisiens l’avaient beaucoup déçue. Ils étaient souvent très déplaisants, grognons et incroyablement malpolis. Cette ville semblait avoir oublié ce qu’était un sourire. Dans les magasins, les vendeuses disaient rarement bonjour les premières, elle était mal accueillie, regardée avec une curiosité insistante, ou avait la désagréable impression d’être surveillée à peine franchi le seuil de la boutique. Cela la rendait paranoïaque, et elle n’osait plus s’attarder trop longtemps dans les rayons de peur de se faire remarquer. Quelques temps plus tard, elle en était arrivée au point où cette pression la faisait ressortir du magasin au bout de quelques secondes seulement.
Myeko ne parvenait à comprendre les Français, du moins ceux qu’elle avait rencontrés. Les hommes français, même ceux qui disaient adorer le Japon et dévorer plusieurs mangas par semaine, et qui se vantaient d’avoir énormément d’amis japonais, avaient souvent une vision complètement déformée de la Japonaise. Victime du mythe de la Geisha, elle était l’objet de nombreux fantasmes et se faisait constamment draguer. Personne ne semblait vouloir prendre en compte son réel intérêt pour la France et les Français, ni son envie de s’intégrer. Ici, on n’accueillait pas les étrangers.
Elle avait du mal à se lier avec ces Françaises à l’apparence soignée mais qui parlaient avec tant de vulgarité. Elle avait du mal à supporter l’impatience des gens qui les poussait à se couper constamment la parole, mais ce qui lui pesait le plus chez les Parisiens était leurs imprévisibles sautes d’humeur, leurs comportements lunatiques. La veille on vous invitait à « prendre un pot », vous aviez l’impression de faire partie du cercle des intimes, le lendemain on passait devant vous en vous ignorant totalement, ou bien on vous disait à peine bonjour. On n’arrivait jamais à savoir pourquoi. Myeko avait longtemps culpabilisé, se demandant ce qu’elle avait dit ou fait pour être ainsi jetée au rebut avec une telle dureté, jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’elle était loin d’être la seule à être traitée de cette façon.
La discrétion ne semblait pas exister ici. Des gens se mettaient spontanément, sans la moindre retenue, à lui raconter leur vie, parfois dans les détails les plus intimes de leur vie de couple. Ensuite, ils semblaient contrariés qu’en retour elle ne fasse pas de même.
Les Français parlaient fort, et parlaient d’eux-mêmes en permanence, commençant nombre de leurs phrases par un « moi, je » retentissant. Myeko avait ce sentiment dérangeant et humiliant à la fois que les Français se sentaient supérieurs, se pensaient uniques au monde et que, pris individuellement, les Parisiens s’adoraient et adoraient par-dessus tout s’écouter parler. Ils donnaient l’impression de s’admirer en permanence dans un miroir, de se croire en permanence en représentation sur une scène de théâtre, parlant plus pour le plaisir de parler et d’être le centre de la conversation que parce qu’ils avaient réellement quelque chose d’important à exprimer. D’un autre côté, on lui demandait souvent, de façon directe et finalement assez brutale, d’exposer son avis. Elle devait avoir un avis tranché et définitif sur tout. « Qu’est-ce que tu penses de l’Empereur du Japon ? », « Qu’est-ce que tu penses du dernier Woody Allen ? », « Tu es pour, ou contre, la nouvelle loi sur… », « Si tu étais Française, tu serais de droite ou de gauche ? », etc. Et lorsque, se faisant violence, elle finissait par émettre un avis, annonçant par exemple timidement qu’elle se serait plutôt sentie de droite, on l’interrompait, on la rectifiait, on corrigeait cet avis qui n’était pas celui que les autres attendaient. Ils détenaient la vérité. Ils savaient. Elle, non.
Cette fausse assurance qu’ils se plaisaient à étaler tranchait radicalement avec sa discrétion et sa modération naturelles, et avec son éducation qui lui commandait de parler peu, ne pas exprimer ouvertement ses opinions ni ses désaccords, éviter les polémiques. En conséquence, elle passait aux yeux des Français pour une Japonaise bien gentille, mais un peu coincée, un peu niaise, qui n’avait visiblement pas grand-chose à dire. Sa gentillesse et sa politesse, elle l’avait compris, risquaient ici de devenir ses pires ennemies.
De peur de paraître stupide, et parce que les Français se moquaient souvent, et sans aucune finesse, d’elle, de son physique et surtout de son accent, grand classique de l’humour français, Myeko en vint peu à peu à redouter le contact avec les autres. Mais c’était pour rire, ajoutaient-ils, abasourdis de voir qu’elle ne comprenait pas leur humour lorsque, par exemple, ils l’imitaient sans la moindre délicatesse. Elle fut bientôt la proie de crises d’angoisse et d’un grand sentiment d’insécurité chaque fois qu’elle devait rencontrer ses nouvelles connaissances. Qu’allait-il encore lui arriver aujourd’hui ? A force de provoquer des réactions d’incompréhension, elle finit par se sentir inférieure, rejetée, détestée puis, peu à peu, persécutée.
Huit mois après son arrivée à Paris, Myeko ne sortait plus de chez elle que pour se rendre à ses cours, et en cas d’absolue nécessité. Et lorsqu’elle sortait, elle fréquentait désormais de préférence les Japonais et les lieux japonais de la capitale, alors qu’au départ, son intention avait été de s’immerger totalement dans la culture française et la vie parisienne, au point de mettre un point d’honneur à n’acheter que des cosmétiques français, ne voir que des films français, de goûter à tous les fromages et se mettre à boire du vin. Elle ne regardait plus la télévision, de peur de tomber encore sur un de ces reportages qui se focalisaient volontairement sur les aspects négatifs de son pays, comme le suicide de tel chef d’entreprise, la compétition scolaire, les adolescents qui s’enfermaient dans leur chambre, ou le fait que certains hommes dans le métro avaient les mains baladeuses. Comme si rien de tout cela n’existait en France.
Un an après son arrivée à Paris, Myeko s’était enfoncée sans même s’en rendre compte dans une profonde dépression. La perte totale de ses repères, la saleté déprimante de la ville et surtout la dureté des rapports humains avaient eu raison de son enthousiasme initial. Elle avait renoncé à nouer de vrais liens avec les Parisiens. Le respect et la politesse, l’entraide et l’amitié désintéressée semblaient n’être ici que des mots. Elle ne fréquentait quasiment plus l’université, elle avait peur de sortir, de prendre les transports en commun, et il lui arrivait maintenant de rester cloîtrée plus d’une semaine chez elle sans donner signe de vie. Elle oubliait parfois même de manger et, bien qu’elle ressentît de la honte et de la culpabilité à ne pas avoir été capable de s’intégrer, elle ne pensait plus qu’à rentrer au Japon.
Elle avait bien essayé un jour de confier son mal être et ses difficultés d’adaptation à une camarade de cours, mais celle-ci avait pris un air ahuri, et rétorqué que bon, c’est vrai, Paris était une ville très sale, bon, c’est vrai, les Parisiens étaient désagréables, râleurs et se plaignaient tout le temps, que les gens ne se parlaient pas, ou très peu, qu’ils étaient froids et distants, mais que bon, Paris était comme ça, avec ses bons et ses mauvais côtés, et c’était à elle de s’y faire. D’ailleurs, elle avait plein d’amis Japonais qui avaient très bien réussi à s’adapter, alors pourquoi pas elle ? Que faisait-elle là, si elle n’aimait pas la vie ici ? Pourquoi ne rentrait-elle pas au Japon ? Qu’est-ce qu’elle s’imaginait, en venant vivre ici ? Il fallait qu’elle se réveille, on n’était pas au pays de Candy, ici ! Et puis, il ne fallait tout de même pas exagérer, Paris n’était pas si terrible que ça ! Pour commencer, c’était une ville magnifique. Et puis Paris… Ah, Paris ! Paris serait toujours Paris…
Comme cette jeune Myeko imaginaire, dont le prénom a été emprunté au livre pour enfants de Kay Haugaard La Petite Fille au Kimono Rouge (1), ils sont plusieurs dizaines de Japonais chaque année, étudiants ou expatriés à être atteints d’un mal que le Docteur Ota, psychiatre japonais installé à Paris et travaillant à l’Hôpital St Anne, a le premier défini, il y a vingt ans, sous l’appellation de « syndrome de Paris ».
Le syndrome de Paris, qui a fait l’objet d’une nouvelle de Philippe Adam (2) suivie de son adaptation cinématographique par la réalisatrice Sae Shimai, dans laquelle est décrite la descente aux enfers de Chiharu, jeune étudiante japonaise dont je me suis inspirée pour inventer le personnage de Myeko, est une forme très spécifique du syndrome du voyageur -bien qu’il n’ait rien à voir avec celui auquel Stendhal fut confronté, lié à un choc émotionnel devant la beauté d’un monument, ou le syndrome de l’Inde, lié au mysticisme et à la spiritualité, qu’a décrit dans son livre Régis Airault (3)-, qui semble ne toucher que les Japonais, et surtout, si l’on en croit certaines études faites à son sujet, les jeunes filles de bonne famille. Il surviendrait au bout de trois mois de séjour dans la capitale et, contrairement aux autres catégories de syndromes du voyageur, prend la forme d’une dépression qui peut même conduire, dans les cas les plus graves, au suicide.
Le syndrome de Paris est habituellement décrit comme une incapacité à gérer la déception ressentie lorsque la réalité du séjour contredit trop cruellement l’image fantasmée que l’on avait de Paris. Autrement dit, les Japonais et Japonaises atteints de ce syndrome auraient une image complètement idéalisée de la capitale française, et tomberaient dans une grave dépression après avoir constaté que la réalité était tout autre. « Pas de Van Gogh, ni de top modèle à chaque coin de rue de la capitale. Pas de quoi pourtant en tomber malade. », conclut l’auteur d’un court article paru en 2004 dans Libération, qui ne voit visiblement le problème que dans sa superficialité. C’est peut être vrai pour les touristes de passage, mais que dire des Japonais qui résident plusieurs années sur le territoire français ? Leur syndrome de Paris ne vient-il que d’une simple déception face à cette réalité ? Peut-on réellement croire que les Japonais si fragiles qu’ils en sombrent dans la dépression en constatant que Paris ne ressemble pas à la carte postale qu’ils avaient imaginée ?
Certains pensent en effet que les victimes de ce syndrome, jeunes filles fragiles, trop gâtées, non préparées aux libertés occidentales, étaient prédisposées à l’attraper. D’autres doutent de l’existence même de ce syndrome, ou semblent le tourner en dérision, se moquant par la même occasion les Japonais dans leur ensemble : « Notre société ferait donc disjoncter les ressortissants du pays du Soleil-Levant ? » interroge avec ironie l’article de Libération.
Dans tous les cas, la faute semble toujours revenir aux Japonais eux-mêmes, et à eux seuls. La faute des agences de voyage japonaises qui vendent du rêve aux voyageurs, la faute de leurs magazines qui leur vendent des mensonges, la faute des expatriés qui ont eu la naïveté de les croire. La faute de la culture japonaise, parfois considérée comme bizarre, en tout cas trop radicalement différente de la nôtre. On croit les Japonais fermés, peut être du fait de leur histoire, alors qu’ils sont au contraire extrêmement ouverts aux autres et curieux de leurs cultures. On leur prête volontiers des problèmes de communication qui, par conséquent, les rendraient inaptes à s’adapter à un « réel » schéma de communication. C’est oublier que les Japonais ont un mode de communication tout simplement différent du nôtre. Ils décrivent d’ailleurs cette capacité qu’ils ont de communiquer entre eux de façon non verbale, c’est-à-dire sur un mode qui nous échappe totalement en Occident, qui nous « passe au dessus de la tête », et que nous ne prenons pas au sérieux. L’attention que l’on porte aux autres donne en effet cette aptitude à comprendre et décoder les non-dits, les regards et les silences éloquents.
C’est oublier qu’il est réellement difficile de vivre à Paris pour qui n’y est pas habitué. On dit même qu’il faut être né à Paris pour aimer vraiment cette ville et supporter d’y faire sa vie. Les Parisiens, dont je fais partie, se remettent très rarement en question, et sont habitués aux mauvais côtés de leur ville -saleté à laquelle ils ne prêtent même plus attention, malpolitesse qui ne les choque plus, même si elle les agace sur le moment. Ce renoncement à la politesse et au respect dans la vie de tous les jours, cette indifférence face aux inconnus et cette résignation devant la mauvaise qualité des rapports humains leur permet au moins de passer outre ces désagréments et être en mesure de voir les bons côtés, car il y en a, qui se cachent derrière cette façade morose et inhospitalière qui, elle-même, se cache derrière une autre façade, celle de la beauté de la ville. Cette difficile habitude ne peut être prise par une personne arrivant d’un pays où les rapports humains sont radicalement différents, où l’humilité, le respect et la politesse sont des valeurs incontournables, un des fondements mêmes de la vie en société. Le gouffre est si immense qu’il constitue un obstacle souvent infranchissable à une bonne intégration, et si finalement l’habitude se prend, c’est sans doute au prix d’une grande souffrance, d’une grande violence perpétrée sur soi-même afin de parvenir au renoncement total, même s’il ne doit durer que le temps du séjour, d’une partie de soi et de sa personnalité. C’est peut être possible pour des expatriés issus de cultures proches de la nôtre. C’est moins vrai, voire même totalement impossible, pour de nombreux Japonais. Chaque année, l’Ambassade du Japon, qui a dû mettre en place une ligne d’écoute spéciale pour les victimes du syndrome de Paris, est obligée de rapatrier en catastrophe au Japon plusieurs de ses ressortissants.
Ainsi, de nombreux Parisiens ne comprennent pas, ou nient carrément, ce syndrome de Paris, qui semble à leurs yeux n’être qu’une réaction complètement démesurée face à des déceptions puériles, ou devant des petits tracas de la vie quotidienne auxquels toute personne normalement constituée et psychologiquement équilibrée doit parvenir à s’adapter. On aurait tord de ne pas prendre davantage en considération ce syndrome de Paris, qui pourrait d’ailleurs être pour les Parisiens une excellente occasion de prendre conscience de leurs défauts et se remettre en question, peut être même de parvenir à s’améliorer ?
Si l’on n’essaye pas de se mettre à la place des expatriés, notamment les Japonais, si l’on n’essaye pas des les comprendre, et si l’on n’entreprend pas cette démarche de se regarder enfin avec objectivité, c’est, une fois encore, choisir de ne voir le problème que dans sa superficialité, ou se boucher carrément les yeux, peut être pour mieux se déresponsabiliser ? Car, pourquoi existe-t-il, finalement, ce syndrome si particulier lié à la vie dans notre seule capitale, qui n’existe pas ailleurs et qui dépasse de loin les simples difficultés d’adaptation, la plupart du temps passagères, inhérentes au statut d’expatrié ?
(1) La Petite Fille au Kimono Rouge raconte les difficultés de la petite Myeko, émigrée avec sa famille aux Etats-Unis, sa nostalgie du pays natal, la façon dont elle apprend peu à peu à se sentir une vraie Américaine. Ce livre a été publié pour la première fois aux Etats-Unis vers la fin des années 60, puis en France lors d’une première édition chez Fernand Nathan dans la collection « Rouge et Or », et a marqué depuis lors de nombreuses générations d’enfants.
(2) Adam, P. Le Syndrome de Paris. Ed Inventaire Invention.
(3) Airault, R. Fous de l’Inde. Edition Payot.


30 mars 2010