10/12/2009

L’épopée de la Dame de Fer

Elle défie les vents les plus violents, se moque de la foudre, elle a la tête dans les nuages et quatre pieds ancrés dans la réalité. Elle, c’est la Dame de Fer, le phare de Paris, qui rayonne depuis cent vingt ans maintenant bien au-delà de la portée des milliers de lumières colorées qui, chaque nuit, l’illuminent et l’embrasent pour offrir aux spectateurs émerveillés un tableau scintillant et féérique. La tour Eiffel aura fêté ses cent vingt ans durant cette année 2009 qui s’achève tout doucement. Prévue pour durer vingt ans seulement, elle est depuis longtemps déjà entrée dans l’éternité.

Paris, début des années 1880. Un concours est lancé pour la réalisation de trois bâtiments qui seront inaugurés en grande pompe lors de l’ouverture de l’Exposition Universelle de 1889, commémorant le centenaire de la révolution française. Depuis longtemps déjà, on rêve, et pas seulement à Paris, de bâtir une tour d’une hauteur vertigineuse, qui pourrait même atteindre trois cents mètres de haut. Mais aucune technique n’a jusqu’alors permis la réalisation d’un tel exploit.

Gustave Eiffel, un ingénieur d’une cinquantaine d’années installé à son compte, déjà fortuné et célèbre dans le monde entier pour les constructions métalliques qu’il a réalisées (des ponts et des viaducs, une gare, ou encore la structure intérieure, le « squelette », de la Statue de la Liberté, qui sera offerte en 1886 aux Américains) voit dans ce concours la possibilité de réaliser ce rêve et d’atteindre, grâce à la construction de cette tour presque utopique, le sommet de sa carrière. Les bureaux d’études des établissements Eiffel, qui emploient des ingénieurs, des architectes, des dessinateurs… se mettent immédiatement au travail pour que le projet fou puisse enfin voir le jour.
L’idée de la forme et de la conception générale de la tour ne vient pas d’Eiffel lui-même mais germe en réalité dans les cerveaux de deux de ses ingénieurs, Maurice Koechlin, Chef du bureau d’études, et Emile Nouguier, le Chef du bureau des méthodes, et d’un de ses architectes, Stephen Sauvestre, qui redessinera complètement la tour et lui donnera un petit air « Art Nouveau », un style artistique naissant à l’époque. Les dessins se succèdent, apportant chaque fois de nouvelles améliorations dans la conception. Gustave Eiffel supervise le travail et donne son avis. Semaine après semaine, dessin après dessin, la tour finit par trouver sa forme définitive. Au niveau des matériaux de construction, on hésite au début entre construire la tour en acier ou en fer, mais on abandonne vite l’idée de l’acier qui ne présente pas une bonne résistance au vent. Et la résistance au vent de la tour est l’obsession première de Gustave Eiffel.
La course contre la montre est lancée, et le projet officiel est déposé le 5 mai 1884. Gustave Eiffel s’engage à respecter un cahier des charges très précis, qui fait notamment mention d’un délai de construction et d’un budget total à ne pas dépasser.
Cependant, l’ingénieur n’est pas le seul participant au concours, et certains concurrents se révéleront de redoutables adversaires, tel Bourdet, l’architecte du Palais du Trocadéro, qui projette de construire, dans le but d’éclairer la capitale, un gigantesque phare en granit, d’une hauteur de trois cents mètres également. Bourdet bénéficie d’appuis solides auprès de plusieurs personnalités très influentes. Gustave Eiffel obtient quant à lui le soutien inconditionnel d’Edouard Lockroy, le Ministre du Commerce et de l’Industrie de l’époque, qui pèsera de tout son poids pour que soit retenu, parmi les projets des sept cents concurrents au concours, et surtout contre le projet de Bourdet, celui de Gustave Eiffel. En homme d’affaire avisé, Eiffel rachètera également à la fin de l’année 1884 le brevet déposé par Koechlin et Nauguier, et obtiendra de ce fait les droits exclusifs sur la tour, qui ne portera donc que son nom si elle est construite. De plus, il convoque régulièrement la presse pour lui faire part des avancées du projet et se faire de la publicité. Il aurait glissé à l’oreille d’un journaliste du « Petit Journal », venu l’interviewer, l’instruction suivante : « Faites bien savoir à vos lecteurs que nous sommes les seuls à pouvoir le faire. » Le journaliste souhaite soutenir Eiffel, mais le rédacteur en chef du journal, voyant l’appui de personnalités haut placées dont bénéficie Bourdet, préfère se ranger prudemment de son côté.
Le phare de Bourdet est cependant jugé irréalisable en raison de sa moindre résistance au vent, mais aussi du fait qu’un édifice uniquement construit en granit ne saurait atteindre de telles hauteurs. Le règlement définitif du concours sera publié le 1er mai 1886, favorisant nettement, grâce à l’action de Lockroy, le projet de Gustave Eiffel en stipulant carrément que : « Les concurrents devront étudier la possibilité d’élever sur le Champs de Mars une tour en fer à base carrée de 125 mètres de côté à la base et 300 m de hauteur. […] » C’est presque la description de la tour Eiffel elle-même qui est faite dans ce règlement. Bourdet n’abandonne pas la partie pour autant, change à la dernière minute son projet et propose désormais d’élever un phare construit avec ce matériau, qui respectera bien sûr les dimensions règlementaires.
Le poids final de la future tour Eiffel est estimé à 7000 tonnes, ce qui fait d’elle une construction d’une légèreté surprenante. Le projet est jugé crédible et réalisable, avec cependant une réserve émise sur le concept des ascenseurs, en raison des courbures de la structure. Les bureaux d’étude d’Eiffel doivent donc revoir leur copie sur ce point précis.
Les résultats du concours tombent le 26 mai 1886. Le projet de Bourdet est définitivement écarté et Gustave Eiffel termine troisième, ce qui lui donnera donc le droit de construire sa tour. L’emplacement obligatoire est donc le Champs de Mars, qui sert alors de terrain d’entraînement pour la cavalerie de l’Ecole Militaire toute proche, et les travaux commencent.
Le sol est sondé et là, catastrophe ! En raison de la proximité de la Seine, le terrain où doivent reposer deux des pieds de la tour, ceux placés du côté du fleuve, est une véritable éponge imbibée d’eau ! Impossible de faire tenir de solides fondations dans un tel marécage. On songe alors très sérieusement à renoncer à construire la tour. C’est alors que Gustave Eiffel a l’idée d’utiliser des caissons pressurisés pour permettre aux ouvriers embauchés sur le chantier de mener à bien leur tâche, qui s’avère déjà pour eux nettement plus difficile que prévue. Les ouvriers entreront dans les caissons étanches, et de l’air leur sera envoyé grâce à des pompes. Ils travailleront donc dans une bulle d’air. Cette technique est risquée : la pression dans les caissons sera de plusieurs atmosphères, et les pompes peuvent très bien tomber en panne. Afin de rassurer les détracteurs d’Eiffel, Lockroy, dont la confiance en la compétence de l’ingénieur est inébranlable, n’hésite pas à descendre lui-même dans l’un de ces caissons pour prouver leur fiabilité.
Seulement voila, on ne veut pas entendre parler de l’augmentation du budget que l’emploi de cette technique va inévitablement entraîner. Le refus est catégorique et sans appel. Lockroy risquera alors son poste en continuant à soutenir Gustave Eiffel qui, très calmement, annoncera qu’il sortira par conséquent les 250 000 francs supplémentaires (une fortune à l’époque) de sa propre poche. Les travaux redémarrent.
C’est alors qu’en février 1887, un collectif d’artistes se ligue contre Gustave Eiffel et sa tour qu’ils jugent hideuse, et dont ils pensent qu’elle va défigurer le paysage parisien. Parmi eux figurent de grands noms de la littérature et des arts en général tels que Guy de Maupassant, Alexandre Dumas fils ou Charles Gounot. Ils publient une première lettre de protestation qui sera suivie un peu plus tard de pamphlets féroces, dans lesquels on peut lire des expressions ou des arguments tels que : « art et histoire française menacés », « tour vertigineusement ridicule », « tous nos monuments humiliés », « lampadaire véritablement tragique », « squelette de Beffroi » (Paul Verlaine), « tuyau d’usine […] carcasse […] grillage infundibuliforme […] suppositoire criblé de trous » (Joris-Karl Huysmans). Guy de Maupassant affirmera même après l’inauguration de la tour qu’il y monte régulièrement pour y prendre ses repas au restaurant, car c’est le seul endroit de Paris d’où il ne la voit pas.
Gustave Eiffel est très affecté par cette lettre et par les autres réactions, et répond en mettant en avant l’intérêt scientifique qu’il a déjà perçu dans sa tour, mais également son intérêt militaire : « Non seulement la tour promet d’intéressantes observations pour l’astronomie, la météorologie et la physique, non seulement elle permettra en temps de guerre de tenir Paris […] » Les travaux se poursuivent.
La tour s’élève à une vitesse vertigineuse. Les 250 ouvriers embauchés sur le chantier titanesque travaillent sans relâche entre neuf et douze heures par jour, en fonction des saisons. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige ou que le soleil les assomme de chaleur, ils transportent et montent les lourdes poutres maîtresses et les poutrelles, forgent les boulons, martèlent en cadence les rivets pour assembler ce mécano géant. La moindre erreur dans la pose d’une des poutres, et la tour est condamnée. Les pièces d’assemblage ont été usinées au dixième de millimètre près. Elles sont toutes minutieusement vérifiées, et immédiatement renvoyées à l’atelier lorsqu’on a constaté le plus petit défaut de conception.
Le deuxième étage est achevé trois mois seulement après l’inauguration par Eiffel de la plateforme du premier, après qu’il ait gravi les marches de l’escalier nouvellement posé. Le tout premier feu d’artifice commémoratif est alors tiré du deuxième étage, et la construction du troisième niveau démarre.
Cependant, au-delà de ces premières festivités et du succès final qui s’annonce, Gustave Eiffel s’inquiète pour la sécurité de ses ouvriers. La tour elle-même a été conçue pour résister aux vents les plus violents, mais qu’en sera-t-il des ouvriers une fois montés tout en haut, à la merci de la moindre rafale et sans protection de sécurité pour les empêcher de basculer dans le vide ? De plus, au fur et à mesure que la tour s’élève vers le ciel, les ouvriers souffrent de plus en plus des très rudes conditions climatiques. L’hiver 1888 sera particulièrement pénible, les températures dégringolant souvent à moins trente degrés au sommet de l’édifice. Le vent glacial siffle dans les oreilles et les ouvriers ont les doigts complètement gelés. Gustave Eiffel prend des mesures de sécurité supplémentaires, mais le travail devient parfois si dangereux que les ouvriers sont contraints de le stopper en attendant que les conditions s’améliorent. Mais les délais de construction doivent impérativement être respectés, et le travail doit absolument se poursuivre.
Des mouvements de protestation et de revendication commencent alors à voir le jour. Les conditions de travail sont particulièrement dures à accepter lorsque l’on sait que la tour est une construction éphémère, condamnée par le règlement du concours à être détruite vingt ans plus tard. La première grève sera menée par Valentin Duval, un ouvrier dont le fils ainé, Maximilien, travaille avec lui sur le chantier, et qui se fera le porte parole du mouvement. Eiffel le reçoit, l’écoute, et accorde les augmentations de salaire réclamées. Les travaux reprennent. Eiffel sera en revanche intransigeant lorsqu’éclatera la deuxième grève, et ne cèdera plus à aucune des revendications. Par chance, aucun accident n’aura lieu durant la construction de la tour.
La tour Eiffel est enfin achevée ! Il est temps désormais de la doter des ascenseurs prévus. Le projet initial a donc été changé, et la conception des engins fut un véritable casse tête, d’autant plus qu’aucun ascenseur aussi grand n’avait jamais été conçu, et que les angles de la tour rendaient le problème encore plus ardu. Gustave Eiffel décide de faire appel à deux compagnies d’ascenseur différentes, la compagnie américaine Otis, qui se chargera des équipements des piliers Nord et Sud, et la compagnie française Roux et Combalusier, qui équipera les piliers Est et Ouest. Otis construit des ascenseurs rapides mais jugés peu sécurisants, Roux et Combalusier construisent l’inverse, à savoir des ascenseurs lents mais dont la fiabilité et la sécurité sont jugées satisfaisantes. Les deux compagnies se sentent en compétition et surveilleront de très près, durant les premières années de l’exploitation de la tour, les améliorations techniques de leur concurrent. Pas très au point, les modèles français initiaux furent remplacés en 1897, et surpassèrent alors le modèle américain. La compagnie américaine répliqua immédiatement en essayant de « doper » leurs ascenseurs qui finirent par être enlevés, et les deux piliers Nord et Sud restèrent sans ascenseur jusqu’en 1965 ! De nos jours, les ordinateurs ont remplacé les anciens systèmes hydrauliques, et gèrent automatiquement le fonctionnement des ascenseurs.
Le 31 mars 1889, le jour même où s’achève le délai règlementaire de construction, la tour est inaugurée par Gustave Eiffel qui hisse le drapeau tricolore jusqu’à son sommet sous l’ovation de la foule. La tour sera ensuite officiellement inaugurée à l’ouverture de l’exposition universelle. Elle est alors le plus haut édifice du monde, et le restera jusqu’à la construction du Chrysler Building à New York en 1930.
Un bâtiment de cette hauteur est forcément sensible aux conditions météorologiques. C’est ainsi que le 9 août 1889, alors que l’exposition universelle bat son plein, un orage très violent éclate et la foudre s’abat sur le sommet de la tour. Fort heureusement, le paratonnerre installé là haut, relié à la terre par un câble, remplit son rôle à la perfection, et il sera le seul élément endommagé de l’édifice. On ne déplorera pas de victimes non plus. La foudre frappera une seconde fois la tour en 1902.
Gustave Eiffel s’aménage un bureau au tout dernier étage de sa tour, et il y reçoit de très nombreuses personnalités. Le visiteur qui le marquera le plus sera l’Américain Thomas Edison, qui signe le Livre d’Or le 10 septembre 1889.
C’est grâce à la vocation scientifique de la tour, que Gustave Eiffel avait perçu dès le début et dont il se servit comme argument pour la sauver de la démolition prévue après les vingt années d’existence accordées, que la tour est encore là aujourd’hui. Un vote eut pourtant lieu à l’assemblée pour déterminer le sort de l’édifice. Une voix, une seule, fit basculer la majorité en la faveur de l’ingénieur et de sa construction.
Gustave Eiffel consacrera dans son bureau, qui surplombe tout Paris, les dernières années de sa vie à la science, utilisant sa tour pour effectuer de nombreuses expérimentations dans les domaines de la météorologie, de l’astronomie, de la télégraphie sans fil…
En 1903, les premières expérimentations de la TSF débutèrent grâce à l’installation d’une antenne géante, dont le coût fut totalement pris en charge par Gustave Eiffel lui-même. La tour servit de relai télégraphique pendant la première guerre mondiale, durant laquelle elle fut interdite au public. Les installations de TSF qu’elle abrita alors permirent d’orienter les taxis de la Marne, de capter des messages des troupes ennemies, et même de communiquer jusqu’en Russie !
La tour fut également fermée au public lors de la seconde guerre mondiale. Durant l’occupation, la résistance sabota les ascenseurs pour empêcher Hitler de monter aisément à son sommet pour y planter le drapeau nazi, ce qu’il souhaitait absolument faire pour le symbole que cela représentait. Le « Fureur » se dégonfla lorsqu’il vit le nombre de marches qu’il lui faudrait gravir pour accomplir cette tâche. Pour ne pas perdre totalement la face, il fit risette devant la caméra aux pieds de l’édifice. Des soldats grimpèrent alors au sommet à sa place, mais le vent arracha le drapeau au bout de quelques heures seulement. Il n’y eut pas d’autre tentative pour planter la croix gammée au sommet de la tour, et les ascenseurs se remirent miraculeusement à fonctionner après la libération.
La tour servit ensuite de relai de radio et de télévision, grâce aux antennes de plus en plus performantes qui furent installées à son sommet.

Gustave Eiffel s’éteignit en 1923, mais sa tour continua après lui d’être illuminée de mille feux. Des illuminations spéciales furent conçues lors de commémorations ou d’événements spéciaux, la toute première étant le phare bleu, blanc, rouge qui éclaira la capitale durant l’exposition universelle de 1889.
A partir de 1985, c’est de l’intérieur, et non plus grâce à des projecteurs placés sur le Champs de Mars, que la tour fut illuminée. Un magnifique éclairage scintillant suivi d’un des plus beaux feux d’artifices qu’ait connu Paris marquèrent le passage à l’an 2000, et depuis le 21 juin 2003, la tour scintille toutes les heures durant dix minutes dès la nuit tombée.
Cette année 2009 a donc commémoré, notamment par une exposition sur la tour elle-même, qui s’achèvera le dernier jour de l’année, et par un jeu de lumières féériques, les cent vingt ans de la tour Eiffel, cette construction longtemps restée utopique qui, après avoir essuyé tant d’insultes lors de sa construction, après avoir de justesse échappé à la démolition promise puis rendu tant de services aux Parisiens et à la science, a inspiré des artistes, notamment des poètes ou des peintres comme Robert Delaunay à partir des années 1920, et est devenue de nos jours le symbole de Paris, le phare de la capitale qui attire chaque année des millions de visiteurs, venus du monde entier pour la voir et l’admirer. Alors, bon anniversaire à la Dame de Fer !

Sources de cet article.
La Seine, qui coule aux pieds de la tour Eiffel, inépuisable source d’inspiration.
Absolument tout ce qu’on peut trouver en surfant sur la vague d’Internet.
La photo présentée est le tout premier dessin, l’acte de naissance de la tour Eiffel, réalisé par Maurice Koechlin le 6 juin 1884.

10 décembre 2009