12/06/2009

Blessent mon cœur d’une langueur monotone…

Le 6 juin 2009 marque le 65ième anniversaire du Débarquement en Normandie. 
A chaque commémoration, les vétérans encore présents sont un peu moins nombreux. Mais ils viennent, ils sont là, de même que les habitants des régions de Normandie, tous ceux qui ont vécu cet épisode à la fois totalement dramatique et absolument incroyable de notre histoire, et qui peuvent encore témoigner. Alors n’est-ce pas inapproprié de négliger les commémorations, par exemple en n’y invitant pas la Reine d’Angleterre, de ce qui fut une tragédie humaine imposée par la nécessité absolue de retrouver enfin la liberté ?


« Cette année, nous accueillons une quinzaine de vétérans, âgés de 85 à 95 ans. […] La plupart m’ont dit qu’ils venaient chez nous pour la dernière fois. La charge émotionnelle n’a jamais été aussi intense. On assiste à la fin de quelque chose. Les vétérans veulent aller une dernière fois à la rencontre des familles. »
Ainsi s’exprime, dans un article daté du 28 mai 2009 du journal Ouest France, Jean-Marie Oxéant, maire de Vierville-sur-Mer dans le Calvados.
Comment ne pas être touchés, en effet, par le geste de ces hommes qui traversent, à chaque commémoration, la Manche ou l’Atlantique, parfois dans une chaise roulante comme la télévision le montra lors du 60ième anniversaire, pour venir se recueillir, se souvenir, se rencontrer, retrouver les habitants qu’ils ont autrefois libérés et, à travers eux, ceux de l’Europe entière, qu’ils ont sauvés du joug nazi ?
Que ferons-nous lorsqu’ils ne seront plus là pour nous raconter et nous faire revivre le sacrifice héroïque, n’ayons pas peur des mots, qu’ils ont consenti, eux qui étaient parfois si jeunes et idéalistes à l’époque, et dont beaucoup venaient de si loin qu’ils ne parlaient pas un mot de notre langue ?
C’est souvent en se rendant soi même sur les plages du débarquement ainsi que sur les autres lieux de mémoire de la région que l’on prend pleinement conscience de l’ampleur des événements. Depuis les immenses plages d’Omaha et d’Utah Beach, où percent encore parfois, ça et là, les pieux (1) que la vase n’a pas engloutis, jusqu’au paysage quasi lunaire, tant il est défiguré par les cratères de bombes, de la pointe du Hoc, en passant par les impressionnantes batteries allemandes telles celle de Crisbecq, le célèbre Pegasus Bridge, renommé ainsi par les Anglais qui parvinrent à prendre son contrôle, ou les dernières barges de débarquement, encore échouées sur les plages autrefois transformées en ports artificiels et qui continuent de rouiller lentement, on est stupéfait de constater qu’en Normandie, les stigmates du débarquement sont encore visibles, et les événements à ce point présents dans les mémoires. La Normandie vit toujours avec le débarquement du 6 juin 1944, que personne là bas n’a oublié, et qui changea à jamais le cours de l’histoire…

Les origines du débarquement.
"Vous devez préparer l’invasion de l’Europe car, à moins de porter le combat contre Hitler sur terre, nous ne gagnerons jamais cette guerre", annonça en octobre 1941 Winston Churchill au jeune Lord Mountbatten, qu’il venait de placer à la tête des « Opérations Combinées ».
Ces « Opérations Combinées » comptaient un corps de commandos, nouvellement créé, qui devait effectuer des opérations de faible envergure permettant de toucher ponctuellement l’ennemi. C’est ainsi que l’opération « Jubilée », visant la ville de Dieppe, fut créée, et mise en œuvre en août 1942. Il s’agissait de tester le Mur de l’Atlantique, dressé à partir de 1941 par des Allemands pas dupes, qui avaient bien compris qu’un nouveau front serait crée quelque part sur les côtes de l’ouest. Ce premier assaut, dans lequel furent sacrifiés 1500 hommes, échoua faute de renforts, mais permis d’observer les réactions ennemies, de recueillir des renseignements servant pour un futur débarquement, cette fois de très grande envergure.
Une fois le principe du grand débarquement décidé, se posa alors le problème du choix du lieu de ce débarquement. Les avis étaient partagés. Impossible, en tout cas, de débarquer sur les côtes atlantiques de France, en raison de la présence de nombreux U-Boots, les redoutables sous marins allemands, dans les parages. D’autres solutions furent envisagées, puis tour à tour rejetées.
Alors, puisque les Allemands étaient persuadés qu’ils débarqueraient dans le Pas de Calais, en raison de la proximité des côtes anglaises, et qu’ils les y attendaient de pied ferme, les Alliés décidèrent de débarquer en Normandie.

Les préparatifs.
Les industries américaines d’armement se mirent alors à tourner à plein régime pour fournir tout le matériel nécessaire. On appela le débarquement du nom de code « Opération Overlord ». Le premier souci fut l’acheminement des hommes et du matériel jusqu’en Angleterre. Il s’avéra extrêmement difficile de faire traverser aux navires de guerre un océan Atlantique truffé de U-Boots. Les pertes alliées (tout comme allemandes) furent importantes, et finalement les Alliés parvinrent à s’assurer cet indispensable couloir maritime.
Commença également le travail des avions de reconnaissance, envoyés pour photographier et cartographier les côtes françaises. Leurs photographies servirent également de base pour décider du type d’entraînement que devaient subir les soldats.
Et c’est alors que les Alliés, qui se savaient bien évidemment espionnés par les Allemands, montent une incroyable opération, nommée « Fortitude », dont le but était de désinformer les services de renseignements ennemis.
Ils alignent, sur les côtes anglaises situées juste en face du Pas de Calais, une très grande quantité de blindés gonflables et de canons en bois, et même des bateaux en bois ou en caoutchouc amarrés dans le port de Douvres, créant ainsi une véritable « armée fantôme » comme on l’appelle désormais, qui sera régulièrement survolée et photographiée par les avions allemands. Toujours pour faire croire à un débarquement dans le Pas de Calais, les bombardements Alliés s’intensifient dans cette région. La réussite est totale : c’est le branle bas de combat de l’autre côté de la Manche. Pendant ce temps, les préparatifs, les vrais, se poursuivent tranquillement en Normandie. L’entraînement des soldats Alliés s’intensifie et leur moral est au beau fixe.
Mais les Allemands ont aussi leurs leurres : les blockhaus, par exemple, sont souvent camouflés pour prendre l’aspect de paisibles maisons campagnardes, ce qui trompe les avions de reconnaissance Alliés.
Cinq plages sont choisies pour accueillir le débarquement, et renommées de noms de code : Omaha et Utah seront américaines, Gold et Sword anglaises, Juno principalement canadienne, mais aussi française. Des soldats de bien d’autres nationalités se joignirent également aux opérations.
Cinq ports anglais abritent alors les 5000 navires qui composent la colossale armada de l’opération Overlord, auxquels s’ajoutent 4000 péniches de débarquement pour faire la navette entre les bâtiments et la terre ferme. Et puisque tous ces navires ne sont pas stationnés au même endroit et qu’il faut coordonner les opérations, une vaste zone de regroupement de toutes les forces navales est choisie, en pleine mer. Elle est nommée "Piccadilly Circus". La totalité de l’armada y a rendez vous, avant se foncer ensuite vers les côtes françaises.
Comme prévu, quelques jours avant la date choisie pour le débarquement, la résistance française est informée, sur les ondes de la radio de Londres que s’efforcent de brouiller les Allemands, par la lecture du premier vers du poème « Chanson d’Automne » de Verlaine : « Les sanglots longs des violons de l’automne… », que le débarquement aura lieu dans la semaine.
Et voilà qu’une tempête imprévue se déclenche le 3 juin, compromettant la bonne marche des opérations ! Si le débarquement ne peut avoir lieu le 5 ou le 6, les prochaines conditions météorologiques favorables (temps, et en plus marée, qui doit absolument être basse) ne se produiront qu’en septembre ! C’est tout simplement impossible d’attendre jusque là. Alors, en dépit du mauvais temps qui s’éternise, Eisenhower donne son feu vert pour un débarquement le 6 juin.
Le deuxième vers du poème de Verlaine tombe alors sur les ondes : « Blessent mon cœur d’une langueur monotone. » : le débarquement aura lieu dans les quarante huit heures.
Ca y est ! Enfin ils arrivent ! La résistance française organise plusieurs centaines d’opérations de sabotage qui aideront beaucoup les Alliés, détruisant par exemple des lignes de chemin de fer, posant des mines anti chars sur les routes…

Le débarquement.
L’armada se met en marche le 5 juin, en pleine tempête, direction Picadilly Circus.
Les Alliés préparent en même temps le terrain par de nombreux bombardements des côtes, envoient des planeurs et larguent des parachutistes, par exemple ceux des 82ème et 101ème Airborne américaines, à l’intérieur des terres. Canardés en plein vol, handicapés par une mauvaise visibilité, les avions qui parviennent à s’en sortir sont obligés de se dérouter et 75 % des parachutistes seront largués loin de leur objectif.
De très nombreux parachutistes qui atterrissent sous les tirs ennemis le font malheureusement dans les champs que Rommel avait fait préventivement inonder. Ils ne parviennent à s’extraire de ces marécages. Ils s’empêtrent parfois dans leur parachute tombé sur eux, ou ne parviennent à reprendre pied en raison du lourd matériel porté sur leur dos, et se noient en quelques instants, souvent dans moins d’un mètre de profondeur. Les pertes humaines résultant de ces opérations aéroportées seront catastrophiques. D’autres auront plus de chance, comme John Steel, que personne n’a oublié, qui atterrit sur le clocher de l’Eglise de Sainte-Mère-Eglise, et reste accroché là haut, se balançant des heures à un pan de son parachute avant de pouvoir enfin être délivré.(2)
Pendant ce temps, les parachutistes britanniques et canadiens, qui ont également subi de très lourdes pertes, se battent âprement dans leurs secteurs pour une difficile conquête de morceaux de territoire.
A ce stade, alors que les milliers de navires de guerre font route vers les côtes françaises, les Allemands ne sont toujours pas conscients de l’imminence du grand débarquement. Ils ne peuvent non plus repérer les bâtiments lorsqu’ils approchent des côtes qu’ils surveillent, car un rideau de brume artificielle, créé par des vedettes envoyées en première ligne, enveloppe de façon astucieuse l’armada, la dissimulant totalement aux yeux de l’ennemi ! Et lorsque les milliers de navires percent enfin ce rideau de brume et font leur soudaine apparition juste devant les côtes, il est déjà trop tard pour les repousser. Les défenses allemandes entrent alors en action.
Il est difficile d’imaginer, sauf en regardant des photos et les quelques films d’époque et en lisant les témoignages des vétérans, l’appréhension des soldats Alliés, entassés à bord de leurs péniches de débarquement, alors qu’ils se rapprochent des plages dans une mer démontée, sous le feu nourri de leur ennemi, sans savoir s’ils seraient encore en vie une heure plus tard (3), tandis que les bombardements et le bruit qui en résultait donnaient aux côtes des allures d’enfer sur terre.
Dans les péniches ballotées par la tempête, le mal de mer gagne les soldats. Certaines péniches sont touchées par les tirs. D’autres chavirent, et les soldats coulent immédiatement à pic avec leur lourd équipement sans avoir la possibilité de sauver leur vie. L’enfer va se poursuivre à peine auront-ils posé le pied sur leur plage. Les premiers à débarquer seront ceux d’Utah Beach. Les soldats débarqués sur cette plage, ainsi que sur les plages anglaises, furent un peu mieux lotis que ceux d’Omaha, notamment en raison du soutien de chars amphibies dont ils ont bénéficié. Les soldats d’Utah ont également bénéficié du fait que la plage était moins fortifiée que les autres. Utah Beach fut rapidement sous contrôle Allié.
Les soldats canadiens débarqués à Juno subiront de lourdes pertes, mais ceux qui souffriront le plus durant ces premières heures du débarquement furent les soldats débarqués à Omaha, en raison du nombre important, et du peu de destruction des batteries allemandes. Ils ont subi un véritable carnage (90 % de pertes pour la première vague d’assaut), tout comme la compagnie de Rangers qui s’est élancée à l’assaut de la falaise de la pointe du Hoc, à côté de la plage d’Omaha, et qui devait escalader la falaise avec des grappins, des échelles ou même à mains nues, sous les tirs des soldats allemands postés en haut. Les Rangers qui ont réussi à monter jusqu’en haut découvrent avec stupéfaction que les pièces d’artillerie qu’ils devaient détruire, pour lesquelles tant d’hommes ont donné leur vie, étaient en fait des leurres… Les vraies étaient postées plus à l’intérieur des terres… La compagnie de Rangers est sur le point d’être décimée (il ne reste que 90 hommes sur 225)  lorsque les renforts parviennent enfin sur les lieux.
Plus de dix mille hommes périrent lors de ce débarquement gigantesque, désormais considéré comme la plus grande opération militaire de toute l’histoire contemporaine, peut être même de tous les temps.
L’écho de l’horreur des combats résonne toujours aujourd’hui, et pour longtemps encore, aux oreilles des promeneurs insouciants qui déambulent sur les longues plages que plus personne désormais n’appelle autrement qu’Utah, Omaha, Sword, Juno et Gold.

Notes.
(1) Appelés, notamment par les gens du pays qui ont connu cette période et à qui on a demandé de les planter, les « asperges de Rommel », ces pieux minés devaient empêcher l’atterrissage de planeurs et l’avancée des chars et des péniches de débarquement.
(2) Son mannequin en treillis, accroché plus tard avec un parachute au clocher de l’église par les habitants de la région pour honorer sa mémoire, est toujours là, attendant sous les yeux des touristes son hypothétique délivrance.
(3) Les soldats envoyés lors des toutes premières vagues d’assaut n’avaient que peu de chances de s’en sortir, et ils le savaient très bien.

Sources. 
Cet article ne pouvait malheureusement être exhaustif et donner toutes les infos sur le débarquement. Il a été élaboré en prenant principalement comme support des textes des deux sites internet suivants, à consulter si l’on souhaite de plus amples renseignements et approfondir ce chapitre de l’histoire.

Site très complet, peut être le meilleur site en français sur le débarquement du 6 juin 44, la bataille de Normandie qui a suivi, et la Normandie aujourd’hui (visite des plages et des autres lieux de mémoire). On peut également y lire des témoignages de vétérans. Importante bibliographie et filmographie. Le débarquement minute par minute...
De très nombreuses photos en noir et blanc des sites (blockaus…), beaucoup de cartes aussi. Ici aussi, le débarquement raconté minute par minute. Portraits de vétérans présents lors des commémorations, répertoire de liens internet, et bien plus encore…
Les photos insérées dans cet article sont dans le domaine public. La carte montrant Picadilly Circus a été trouvée sur ce site internet, et provient en fait du site 6 juin 1944.
 
De nombreux autres sites racontent le débarquement, parmi lesquels :
Wikipedia propose aussi une page html pour chacune des cinq plages.
La fondation D Day aux USA

12 juin 2009