06/04/2009

Faudra-t-il refermer définitivement Lascaux ?



Surnommée la Chapelle Sixtine de la préhistoire, la grotte de Lascaux est, depuis sa découverte en 1940 et son ouverture au grand public, l’objet d’attaques de micro-organismes et de parasites. Fermée en 1963 par Malraux, elle fit dès lors l’objet de toute l’attention de scientifiques qui se relayèrent à son chevet, mais également l’objet de toutes les négligences. Après des années de souffrance, la grotte est aujourd’hui en péril. Devra-t-on la fermer définitivement si l’on veut essayer de la sauver ?

Un peu d’histoire et de géographie…


Lascaux est une grotte située dans la vallée de la Vézère, en Dordogne. Creusée dans une colline calcaire, elle mesure 250 mètres de long. Un plan très détaillé peut être consulté sur ce site.



On sait que ses peintures, qui n’ont pas été datées avec une extrême précision, ont été réalisées entre 18 000 et 15 000 environ avant notre ère. Ainsi, les œuvres datent du Magdalénien, voire même du Solutréen.



Les colorants utilisés par les hommes de l’époque étaient à base de fer et de manganèse. Les traits noirs sont à base de charbon. On n’a pas retrouvé que des peintures à Lascaux, mais aussi des objets, comme des pointes de sagaies en bois de cerf. 



Lascaux est un témoignage inestimable de la vie de nos ancêtres préhistorique, et une des plus belles grottes d’art pariétal (lien) du monde.




Découverte de la grotte.



Le 12 septembre 1940, quatre enfants se promènent avec leur chien. Soudain, la bête disparaît dans un trou, auparavant obstrué mais dégagé par la chute d’un arbre. C’est en partant à sa recherche qu’ils découvrent la grotte. Ils avertissent immédiatement leur instituteur, Monsieur Léon Laval. La découverte est considérée comme si importante que la grotte est classée parmi les monuments historiques dès le 27 décembre 1940.



Les visites d’exploration et d’étude commencent. La grotte sera ensuite ouverte au grand public en 1948. Le public montrera un engouement sans précédant pour ce lieu extraordinaire, avec une moyenne de mille visiteurs par jour !



1948 est également l’année où d’importants travaux ont lieu pour améliorer les conditions de visites. Après avoir élargi l’entrée du site, de gros travaux de terrassement sont entrepris, le niveau et la nature des sols est modifié, et un éclairage électrique très puissant, à base de gros projecteurs, est mis en place pour éclairer et mettre en valeur les peintures. Un escalier est construit pour accéder plus facilement à la salle des taureaux. Finalement, le site est fermé par une lourde porte de bronze.




Premières attaques, premières dégradations.



Dès 1955, on constate que certaines peintures se décolorent en raison du fort taux de gaz carbonique dégagé par les visiteurs, qui acidifie l’atmosphère Avec une moyenne de mille visiteurs par jour, c’étaient en effet 2 500 litres de dioxyde de carbone et 50 kg de vapeur d’eau qui étaient dégagés chaque jour. Certains jours d’été, le nombre de visiteurs pouvait monter jusqu’à 1800 ! De plus, sans système de ventilation, l’air devenait rapidement irrespirable.



On installa donc en 1957 un tout premier système de ventilation, afin de renouveler l’atmosphère et tenter de stabiliser la température et l’humidité. Les travaux eurent lieu de nuit, pour que les visites puissent continuer à un rythme effréné durant la journée. Le système de ventilation s’avéra insuffisant.



En 1960, on constata l’apparition d’algues sur les parois de la grotte. Celles-ci s’étaient développées à cause du taux de gaz carbonique, mais aussi des températures trop élevées notamment en raison de la chaleur diffusée par les projecteurs électriques. On appela cette prolifération la maladie verte.



A la même époque arriva la maladie blanche, causée elle aussi par l’excès de gaz carbonique. Il s’agissait de voiles de calcite, c’est-à-dire une croissance de cristaux, qui se développaient et recouvraient les parois en de nombreux endroits. Si ces voiles de calcites n’avaient pas été traités, on ne pourrait plus voir les peintures aujourd’hui, a dit Marc Gauthier, Président du Comité Scientifique (1).



Des filtres à ozone furent alors installés, mais les maladies qui rongeaient les parois continuèrent leur œuvre destructrice.




Fermeture de la grotte.



C’est alors que Malraux, Ministre des Affaires Culturelles de l’époque, prit la décision radicale de fermer la grotte en 1963. Cette décision fut très impopulaire. On dissimula volontairement au grand public le fait qu’en réalité, on pouvait continuer à la visiter sur demande, au rythme « compte goutte » de cinq personnes par jour, cinq jours par semaine, pour une durée n’excédant pas quarante minutes et seulement après avoir marché dans un pédiluve rempli de désinfectant. 



Même si bien sûr la priorité absolue était donnée aux scientifiques, le public pouvait donc théoriquement déposer une demande de visite, mais il fut couramment admis que Lascaux était désormais définitivement fermée au grand public, qui se rattrapa vingt ans plus tard, quand fut ouverte en 1983 Lascaux II, une grotte proche du site originel, où furent reproduites de façon parfaite les véritables peintures.



On décida alors en 1965 de démonter le système de ventilation et de poser un système d’air conditionné, afin de recréer dans la grotte les conditions climatiques qui existaient avant son ouverture en 1940, et qui avaient préservé les œuvres pendant des millénaires. Durant le long sommeil de Lascaux, la terre se chargeait en effet d’absorber l’excédant d’humidité qui se manifestait à certaines périodes de l’année, et cette régulation naturelle avait été complètement altérée lors de l’ouverture. Avec le système d’air conditionné, l’air était dirigé vers un point froid sur lequel il se condensait, ce qui évitait toute condensation sur les parois elles mêmes. Il n’était nécessaire de le faire fonctionner que durant les pics d’humidité. Le système fonctionna correctement, mais il devint vétuste avec le temps et, en 1999, on prit la décision de le remplacer. Et c’est là que les gros problèmes commencèrent…




Deuxième attaque…



En 2000, fut posé le second système d’air conditionné. Il devait automatiser la régulation de l’air en le poussant à l’aide d’énormes ventilateurs vers le point froid.



Malheureusement, il s’avéra vite que l’énorme machine, qui n’avait pu être entrée dans la grotte qu’au prix de nouveaux travaux d’élargissement des accès, était totalement inadaptée. Prévu pour fonctionner dans un supermarché, le monstre surdimensionné s’avéra beaucoup trop puissant et résista mal à l’humidité, tombant en panne seulement quinze jours après son installation, qui se fit à la va-vite, sans précautions sanitaires, par des installateurs pressés ne respectant pas la consigne qui leur avait été donnée de désinfecter leurs bottes, quand ils entraient dans la grotte, pour détruire tout micro-organisme et spore… et qui ne refermèrent pas toujours non plus la porte derrière eux.



Les partisans d’un système de ventilation plus modeste furent horrifiés par ce choix d’employer les grands moyens pour venir à bout des problèmes de régulation climatique, et l’avenir allait leur donner raison.



Dès 2001, on constata l’apparition dans la grotte d’un champignon, le Fusarium Solani, qui s’accrochait en filaments et endommageait gravement les peintures. Ce champignon est extrêmement résistant, et de plus potentiellement toxique pour l’homme. Le sol, puis les peintures en furent couverts, au point que la restauratrice d’art Rosalie Godin, appelée en urgence sur les lieux en août 2001, déclara avoir eu l’impression qu’il avait neigé dans la grotte !



On essaya alors de traiter les dommages avec un fongicide. Mais le Fusarium a la particularité de vivre en symbiose avec une bactérie, Pseudomonas Fluorescens (lien), qui se fit un malin plaisir de dégrader le fongicide. On ajouta donc à la solution un antibiotique, puis on imprégna des compresses dans le mélange obtenu, que l’on appliqua neuf mois durant sur les parties à traiter. On versa également de la chaux vive sur le sol pour le stériliser. Malheureusement cela eut également pour conséquence de faire grimper la température, et donc de contribuer à modifier encore plus l’équilibre fragile du climat intérieur.



Certaines personnes sont persuadées que le Fusarium Solani est entré à Lascaux accroché aux bottes des installateurs. De plus, selon l’article du Time Magazine (cité dans les sources), personne ne voulut reconnaître sa part de responsabilité dans la prise de décision administrative de choisir cette machine.



En 2002, un premier comité scientifique fut mis en place à l’initiative du Ministère de la Culture, mais aucune communication ne fut faite à la communauté archéologique au sujet des décisions prises. Des rumeurs commencèrent donc à circuler sur le véritable état de la grotte, rumeurs qui parvinrent aux oreilles de Laurence Léauté Beasley, épouse du sculpteur américain Bruce Beasley, et organisatrice de séminaires d’art et d’anthropologie qui incluaient des visites à Lascaux. Elle mobilisa un groupe d’artistes internationaux sensibilisés aux splendeurs de la grotte, et cela aboutit à la création de l’International Committee for the Preservation of Lascaux (http://www.savelascaux.org), qui s’est notamment battu pour faire cesser le silence des autorités françaises sur l’état de la grotte. L. Léauté Beasley a fait venir en 2006 une équipe du Time Magazine dans la grotte, ce qui a été possible car on avait alors annoncé que les problèmes avaient été complètement résolus.



En 2006, on était en effet plus ou moins venu à bout du Fusarium Solani, mais des filaments réapparaissaient régulièrement, et une équipe fut chargée de surveiller la grotte et enlever chaque nouveau filament à la main.




Troisième attaque !



En 2004, une nouvelle attaque de champignon a lieu. Cette fois ci, il ne s’agit plus du Fusarium, mais de deux autres champignons, Ulocladium Atrum et Glomastix Dichromospora, qui produisent des taches noires de mélanine sur les peintures (du « bronzage » en quelques sortes) dont les scientifiques ne sont pour l’instant pas parvenus à venir à bout, malgré les puissants anti-mousse utilisés, et même dans les endroits où les champignons ont été éliminés. Pour les éliminer, on a utilisé un produit employé avec succès sur certains temples d’Angkor au Cambodge et sur une église de Rome, mais qui était testé pour la première fois en milieu souterrain. Il a fallu recommencer l’opération en 2007 car les taches s’étendaient à nouveau. Pour l’instant, aucune méthode n’a réussi à les éradiquer totalement.




Et maintenant des insectes !!



Des petites colonies d’insectes ont été repérées récemment, preuve qu’un nouvel équilibre biologique est en train de se mettre en place à Lascaux. 




L’avenir de la grotte.



L’UNESCO, qui avait classé en 1979 Lascaux sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité, a mis en février 2008 la France en demeure de remédier aux problèmes de détérioration de la grotte, faute de quoi le site risque d’être ajouté à la liste des œuvres en péril. Une décision, si elle est prise, qui serait bien embarrassante pour la France.



En 2008, Christine Albanel, Ministre de la Culture, s’est rendue à Lascaux et a annoncé le remplacement du système d’air conditionné, une aide de un million d’euros et la tenue d’un symposium à Paris les 26 et 27 février 2009, réunissant de grands experts. On peut consulter les textes, déclaration, le programme et, fin 2009, les compte rendus de ce symposium sur ce site.



« Lascaux n’est pas en danger de mort » ont déclaré le 16 mars 2009 sur France Inter, dans l’émission « La Tête au Carré », Marc Gauthier, Président du Comité scientifique, et Jean Clottes, président de la Fédération internationale d’art rupestre.
Cependant, certains scientifiques en sont au point où ils se demandent s’il ne vaudrait pas mieux refermer définitivement Lascaux, et en interdire définitivement l’accès, même aux spécialistes. Entrer à Lascaux pour la traiter met également la grotte en péril, comme lorsque les températures grimpèrent après l’épandage de chaux vive. Entrer à Lascaux pour quelque motif que ce soit semble la mettre gravement en danger.



Refermer la grotte est peut être ce qui finira par arriver. On a déjà procédé à une modélisation virtuelle de la grotte, afin de prévoir les changements sans être obligé d’envoyer d’observateurs à l’intérieur, et désormais, plus personne n’entre dans la grotte de Lascaux pour la visiter ou l’étudier, mais seulement pour la traiter. Une seule personne, un contrôleur climatique, est d’ailleurs autorisée à le faire actuellement. Il a très récemment signalé que la circulation d’air ne se faisait plus. Cela pourrait provoquer une nouvelle attaque de champignons et endommager à nouveau ce site exceptionnel.



« Le compte à rebours pour sauver Lascaux », titre un article du Figaro, dans lequel il est dit que la grotte lutte désormais pour sa survie…



Après des années de gestion anarchique des visites, après les erreurs monumentales commises au niveau des décisions prises pour sa conservation, après des attaques successives par des algues, des champignons, des bactéries, et des taches, après des négligences de toutes sortes, il est peut être temps en effet, si toutefois cela est possible, de laisser la grotte de Lascaux tranquille, la refermer définitivement et l’autoriser à replonger enfin, tout doucement, dans son sommeil éternel. 




(1) Invité à l’émission « La Tête au Carré », sur France Inter le 16 mars 2009.




Une pétition pour sauver Lascaux a été lancée en 2007.





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Un Auroch. (Wikipedia)




Un cheval (Wikipedia)





Sources.




- Le site officiel de la grotte de Lascaux.



- Un article de wikipedia qui fait la part belle à la description de la grotte.



- Cet article du Figaro insiste sur le caractère urgentissime de sauver Lascaux.






Deux articles disponibles sur ce site :






Les articles de Time Magazine et d’Archaeology insistent sur les négligences et la “politique de l’autruche” si on peut dire, des autorités françaises. De nombreux autres articles sur ce site, en français ou en anglais.




- Deux articles du magazine scientifique en ligne Futura Sciences :






- Tout sur le récent symposium.
P.-S.

Image(s):


6 avril 2009