22/11/2008

Avoir accès au site Internet « Europeana »

Le site Internet d’Europeana, la toute nouvelle bibliothèque numérique de la Commission Européenne, a été inauguré le 20 novembre dernier… et, victime de son succès, a du fermer ses portes quelques minutes à peine après son lancement ! Mais quand il rouvrira, tout le monde pourra-t-il y avoir accès ?
Texte
« Victime de son succès », comme le titrent quelques articles de journaux consultables sur Internet. A peine ouvert, le site Internet d’Europeana a provoqué un enthousiasme extraordinaire, au point qu’il a littéralement été pris d’assaut par les internautes, provoquant un blocage des serveurs et la fermeture de son accès. La moyenne de connexions s’est en effet située à vingt millions de clics à l’heure ! (chiffre : Courrier International) Un véritable triomphe, peut-on lire.

Un site multilingue.
Europeana sera accessible dans les 21 langues de l’Union Européenne. La présence de l’anglais, de plus en plus parlé dans le monde au détriment de langues considérées comme plus secondaires (prenons l’exemple de la situation du français dans les pays traditionnellement francophones, anciennes colonies ou autres, où l’apprentissage et la pratique de la langue de Shakespeare remplace à vitesse variable selon les cas, pour des raisons économiques évidentes, l’apprentissage de la langue de Molière) mais aussi la présence de l’espagnol, permettront aux citoyens de pays extérieurs à l’Europe (Afrique anglophone, pays d’Asie, Amérique Latine…) de venir eux aussi s’informer et se cultiver sur ce site originellement conçu pour concurrencer le projet pharaonique de bibliothèque privée lancé par Google. 
Un site Internet ne présentant pas de version en anglais ne pourrait de toute façon toucher qu’un public très restreint. De plus en plus de sites Internet présentent maintenant, en plus de la seconde version obligatoire en anglais, une troisième, voire une quatrième version.
Une des grandes richesses d’Europeana, en plus de son extraordinaire contenu, réside dans la grande quantité de langues disponibles pour la consultation du site. La présence des 21 langues de l’Union montre que chaque langue européenne est considérée d’égale importance, ce qui est très positif. Europeana est donc de ce fait une sorte d’ambassadrice de l’Union Européenne culturelle sur la toile, le reflet d’une Europe rassemblant des peuples très diversifiés mais ayant tous quelque chose en partage.
Ce choix de présenter le site dans toutes les langues de l’Union Européenne laisse également supposer que de nouvelles langues seront à l’avenir ajoutées si d’autres pays intègrent l’Union Européenne, comme par exemple le Turc si la Turquie est admise à l’avenir dans l’Union. Son patrimoine culturel sera également intégré.

Présenter le patrimoine de l’humanité.
On ne trouvera pas que du texte sur Europeana, ce qui montre une évolution par rapport aux premières bibliothèques numériques que l’on considère désormais comme des prototypes (Gallica, par exemple), mais offrira également la presse, des reproductions d’œuvres artistiques, de manuscrits, des photographies, des cartes, des films, de la musique… Une véritable mine d’informations !
Que le site ait été pris d’assaut dès sa mise en ligne est donc parfaitement compréhensible. Comment ne pas avoir envie de se précipiter sur un tel site Internet, qui offre déjà deux millions de documents à la consultation, et qui devrait d’ici 2010 rassembler dix millions de références ! (chiffre annoncé sur Wikipedia)
Ce que l’on peut donc considérer comme un site présentant et mettant à disposition une part importante du patrimoine culturel de l’humanité, car fédérant les collections de toutes les bibliothèques européennes, est donc actuellement, et temporairement, inaccessible. Sa page d’accueil annonce sa réouverture sur de meilleurs serveurs à la mi décembre, ce que tout le monde attend avec impatience. Mais si le savoir est librement mis à disposition, tout le monde pourra-t-il y avoir accès quand le site sera rouvert ?

Mise à disposition du savoir.
Que le site ait été pris d’assaut est également rassurant. On a en effet le sentiment que cette mise en ligne était effectivement attendue avec une réelle impatience. Ainsi, cet enthousiasme exceptionnel suscité par Europeana montre qu’Internet demeure toujours aux yeux de millions d’internautes le média tel qu’on le concevait à ses tout débuts, à savoir un lieu ouvert et convivial dans lequel se déroule une expérience passionnante de partage et de mise à disposition entièrement libre et gratuite des informations et des savoirs, c’est à dire un lieu où l’on va pour s’informer, se cultiver, apprendre, échanger et enrichir son esprit. On partage son savoir sans rien demander en retour, et on dispose du savoir librement mis à disposition par d’autres.
Cet Internet du libre partage des savoirs, malheureusement submergé de nos jours par l’Internet commercial, l’Internet de la consommation (sites de toute nature payants à la consultation ou sur abonnement, sites purement commerciaux d’achats en ligne, publicités intempestives qui surgissent sans prévenir et polluent nos écrans, sans parler des « dérives » venues s’incruster sur le web), cet Internet continuera donc d’exister et de se développer, parce que c’est en priorité à cela que le web doit servir.

Démocratiser réellement l’accès à la culture et aux savoirs.
Mais pour avoir accès à des sites libres et gratuits comme Europeana, encore faut-il pouvoir se connecter à Internet de façon illimitée et à petit prix, si ce n’est gratuitement.
Est-ce vraiment utile de le rappeler, puisque tout le monde le sait bien ? Pour beaucoup de gens, vivant dans des régions reculées, dans des pays émergents, ou n’ayant pas les moyens de se déplacer pour avoir accès à la culture là où elle se trouve, Internet est un excellent moyen, sans doute le meilleur, pour réduire les inégalités devant l’accès à la connaissance, et donc contribuer à réduire les inégalités tout court. L’éducation a toujours été un facteur primordial de développement, l’un ne peut aller sans l’autre.
Pas toujours possible, donc, de se déplacer pour aller admirer sur place les richesses du Louvre, par exemple. Grâce à Internet, et donc à des sites comme Europeana, on peut voir un tableau qu’on n’aurait peut être jamais vu autrement, ou lire un livre introuvable là où on habite. Une utopie devenue, dans son principe, réalité.
Cependant, pour que cela ne reste pas pour des millions de gens une pure utopie, c’est-à-dire pour réduire les inégalités face à l’accès à la connaissance, il faudrait aider à développer Internet partout, et baisser de façon très significative les tarifs d’abonnement, (que ce soit pour les personnes à faibles revenus dans les pays développés, ou pour les personnes des pays émergeants), dont on se rend compte, si l’on réfléchit à la question, qu’ils sont franchement hors de prix.
C’en est à se demander si aujourd’hui, les tarifs de nos abonnements sont élevés non pas à cause du prix de la technologie, ce qui peut se comprendre lorsqu’il s’agit d’une nouveauté, mais sont volontairement et artificiellement gonflés parce qu’Internet est devenu un outil de consommation, et non plus seulement un outil éducatif. 
Il faudrait au moins, pour compenser, avoir à disposition des connexions libres et illimitées dans les bibliothèques, surtout si leur entrée est payante !
Obtenir une connexion à Internet dans certaines bibliothèques donne l’impression de demander quelque chose de précieux et d’exceptionnel. Cela rappelle, dans une moindre mesure heureusement, ce qui se passait autrefois dans certains lieux où les ouvrages n’étaient pas en accès libre, mais relégués en sécurité dans la réserve. Je pense en écrivant cela à la bibliothèque de l’ancien Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie à Paris, où j’ai eu vaguement l’impression en m’y rendant un jour que le savoir était jalousement gardé et communiqué seulement si on avait une très bonne raison de vouloir y accéder. Pour obtenir un livre, il m’a fallu montrer patte blanche, remplir de façon très officielle une « fiche de communication d’ouvrage » et présenter ma carte d’identité ! Un cas extrême, évidemment, mais qui montre une certaine conception, totalement élitiste à mon avis, en tout cas révolue grâce à la libre circulation des connaissances sur Internet, de l’accès à la culture.
De grandes bibliothèques d’accès payant comme la BNF proposent la consultation d’internet, dans le cadre de cessions d’une heure trente ouvertes par les bibliothécaires depuis leur bureau d’accueil. Les bibliothèques municipales, dont beaucoup sont sous équipées en matière informatique, offrent l’accès au wifi, mais encore faut-il posséder un ordinateur portable récent. Beaucoup de personnes à très faibles revenus ne peuvent s’en acheter un.
Une bibliothèque qui, de nos jours, n’offre pas de connexion libre, gratuite et illimitée à Internet ne joue tout simplement pas pleinement son rôle de mise à disposition du savoir. Pour accéder aux bibliothèques virtuelles comme Europeana, il faut par conséquent pouvoir accéder librement à Internet dans les bibliothèques « réelles ». 
De même, si les sites comme Europeana sont théoriquement consultables dans le monde entier, que le monde entier ait donc la possibilité de se connecter pour les consulter. Cela sera fait, cela ne se fait pas suffisamment rapidement selon moi, cela demandera bien sûr des moyens énormes, mais ce n’est pas seulement une question de moyens, c’est aussi une question de volonté.
L’existence de sites comme Europeana, multilingues et au contenu d’une extraordinaire richesse, est une chose fantastique. Cependant, Internet, en temps qu’outil de partage des savoirs et outil éducatif, est devenu incontournable et indispensable, et l’accès à la culture et à la connaissance est également un droit fondamental, pour tous et partout. L’utopie n’est pas encore, de ce point en vue, devenue réalité.

22 novembre 2008