Une fillette en danger



Il y a des années de cela, je monte dans un train, de retour d'un séjour dans les Alpes, et trouve la place qui m'était réservée. En face de moi est assise une jeune mère d'environ trente, trente cinq ans, accompagnée d'une fillette. Elle était plutôt hippie, car elle portait une de ces robes longues de coton coloré "made in India" comme on en trouvait autrefois dans les boutiques Pier Import.

Elle me salue, je la salue en retour, et nous commençons à papoter, de tout et de rien, comme c'est souvent le cas lorsqu'on rencontre quelqu'un dans un train ou un avion. Cette personne me raconte un peu sa vie aussi, et je lui raconte un peu la mienne. J'apprends que la fillette, sa fille, a six ans et qu'elle se nomme Karen. Cette gamine est absolument adorable, le genre que l'on ferait poser pour les catalogues de vente de vêtements pour enfants, et en plus, elle est marrante et attachante. 

Je tourne machinalement la tête et vois, assis à ma gauche, un couple d'environ la quarantaine (peut-être plus jeune mais ils paraissaient tous les deux avoir cet âge) qui fixe la petite avec une expression d'envie à peine dissimulée. On aurait dit un enfant dévorant des yeux un gâteau appétissant, mais qu'il n'a pas le droit de goûter. Ils ont l'air fascinés et ne la quittent pas une seconde du regard. Sur le coup, je les prends pour un couple en mal d'enfant, qui aurait tout essayé pour en avoir un et aurait échoué, mais soudain je remarque qu'ils sont, eux aussi, accompagnés d'une fillette, d'environ cinq ans, assise côté fenêtre, qu'ils délaissent totalement. Elle se fait si petite, cachée derrière les deux adultes, et elle reste tellement silencieuse, que je ne l'avais même pas vue !

Et là, je vois avec horreur un couple, non pas en mal d'enfant, mais en mal de l'enfant "idéal". De l'enfant "rêvé", qu'ils avaient espéré, mais pas eu. Leur petite fille n'est, à première vue, pas aussi jolie que la petite Karen, mais il me semble en fait que son aspect un peu ingrat vient plus du manque d'attention dont elle est victime que d'une réelle laideur. Ses cheveux ont visiblement subi une coupe "maison" (elle ressemble un peu aux deux frères après leur coupe de cheveux "artisanale" dans L'Argent de Poche de François Truffaut), elle n'est, en plus, pas du tout coiffée, porte des vêtements affreux alors que les parents ont l'air d'avoir les moyens de lui offrir des trucs un peu plus jolis (je sais bien qu'il ne s'agit pas de jouer à la poupée avec les petites filles et qu'il n'est pas non plus nécessaire de leur acheter des vêtements de marque, mais il y a des limites, et là, c'était vraiment l'extrême inverse) et puis elle a l'air déprimée, très mal dans sa peau. On dirait Peau d'Ane. Elle me fait vraiment de la peine.

C'est alors que la petite se lève, s'extrait de son siège, se dirige vers Karen, se plante devant elle comme un piquet, et se met, elle aussi, à la dévorer des yeux. On sentait bien à son attitude que si elle avait eu la possibilité, grâce à une baguette magique, de changer de peau et devenir cette petite fille que ses parents semblaient lui préférer, elle l'aurait fait immédiatement. Voyant la petite s'approcher, la maman de Karen encourage les deux fillettes à jouer ensemble mais, devant l'indifférence que manifeste malheureusement Karen à son égard, la petite, dont je ne saurai jamais le nom car elle n'a pas répondu lorsqu'on le lui a demandé (et les parents ne nous l'ont pas dit non plus !), retourne s'asseoir, l'air profondément déçue. 

Ses parents n'ont pas ouvert la bouche, mais l'expression de leur visage avait changé. Ils semblaient avoir eu honte de leur fille. Elle osait se montrer devant tout le monde, en plein jour ! Je ne sais pas si c'était ça qu'ils pensaient, bien sûr, mais c'est comme ça que j'ai ressenti et interprêté le regard plein de reproches et de gêne qu'ils lui ont lancé lorsqu'elle est retournée s'asseoir. Ils se sont ensuite immédiatement détournés d'elle et ont repris leur posture d'admiration envieuse devant la fillette de catalogue. De toute façon, chaque fois qu'ils jetaient un oeil sur leur gamine, c'était toujours un oeil froid, sans émotion, sans une trace d'amour ou d'affection. J'avais vraiment l'impression qu'ils pensaient : "non mais qu'est-ce qu'on a fait pour mériter une gamine pareille alors que d'autres ont la chance d'avoir eu des enfants mignons".

D'un côté du couloir central, une petite fille aimée, choyée, bien dans sa peau, pleine de joie de vivre. De l'autre, une petite fille visiblement pas aimée, délaissée, probablement rejetée, déprimée, et volontairement (je ne vois pas d'autre explication) rendue aussi laide que possible par des gens, ses propres parents (du moins je le suppose), qui avaient décidé que c'était ainsi qu'elle devait appraître aux yeux d'autrui. 

J'étais sidérée, dégoûtée par leur attitude, mais aussi inquiète pour cette gamine. Je me suis dit que cette petite était peut-être en danger. Pas en danger d'être battue, quoiqu'on ne peut jamais savoir, mais certainement en danger de développer une image désastreuse et dévastatrice d'elle-même (ça semblait déjà le cas !) et de subir durant toute son enfance du rejet et de la maltraitance psychologique. 

Arrivées à Paris, j'ai dit au revoir à Karen et sa mère, je n'ai même pas osé leur dire au revoir à eux, et je suis descendue du train. Le couple et l'enfant se sont également préparés et sont descendus, toujours sans dire un mot, sauf un ou deux trucs du genre "N'oublie pas ton sac". Ils n'ont pas adressé une seule fois la parole à leur petite fille durant tout le trajet.

Que peut-on faire dans ces cas là ? Pas grand chose, j'imagine. Rien du tout, probablement. Dans un cas comme celui là, on ne sait pas qui ils sont, on ne sait pas d'où ils sont, où ils vont, et puis même si on le savait, à partir de quand doit-on vraiment s'alerter et avertir les services sociaux, leur dire qu'on a un doute concernant la maltraitance d'un enfant ? On ne peut pas leur dire : "ben oui, je soupçonne ces parents de démolir leur gosse, parce qu'elle est coiffée comme un as de pique, habillée comme Cendrillon, parce qu'ils ne lui ont pas adressé la parole une seule fois dans le train, et dévisageaient une autre gamine" ! J'imagine mal les services sociaux se remuer sur la base de telles déclarations. 

Chaque fois que j'apprends aux nouvelles qu'un enfant a été maltraité, voire est mort de maltraitance, et il y en a régulièrement, je repense à cette gamine et je me demande toujours si ça n'a pas commencé comme ça, par deux parents qui ont fantasmé sur l'enfant parfait, un gamin qu'ils ont ensuite comparé avec ce qu'ils "avaient", et se sont ensuite vengés, ou défoulés, sur ce gosse de la déception ressentie à l'idée de l'avoir "raté", parce qu'il ne correspondait pas à leurs attentes et leurs espoirs (disons le carrément, à leur ambition). Ca peut être n'importe quoi : ils voulaient un garçon et ils ont eu une fille, elle présente des retards qui ne la valorisent pas (ou plutôt ne valorisent pas les parents, supposés être fiers de leur progéniture), elle n'est pas aussi jolie / il n'est pas aussi mignon qu'ils l'espéraient, il a des taches de rousseur et ils ont horreur de ça, ou alors à leurs yeux, il n'est pas assez comme ci, trop comme ça... 

Il doit bien y avoir des signes avant-coureurs de la maltraitance, des trucs qui devraient alerter, et qui devraient déjà justifier que la famille soit un peu (et discrètement) surveillée pour pouvoir intervenir si la situation venait à s'envenimer. 

A leurs yeux, mais aussi aux yeux de la société toute entière. N'est-ce pas elle qui décide, comme elle le fait pour les adultes, des canons de beauté pour les enfants ? Des critères sur lesquels on doit juger qu'un gamin est mignon ou pas ? C'est déjà débile lorsqu'il s'agit d'adultes, mais quand il s'agit d'enfants, là ça devient carrément monstrueux.

Tout comme les femmes qui doivent ressembler à des asperges anorexiques aux joues creuses pour être considérées comme belles, tout comme les hommes qui se doivent d'avoir des gros biceps et des plaques de chocolat partout sur le ventre, les enfants, eux aussi, sont victimes de stupides critères de beauté dont on ne sait d'ailleurs jamais qui les a inventés et imposés. Et à cause de ces critères de beauté arbitraires et dictatoriaux, des gamins sont condamnés, dès leur naissance ou presque, à être mal aimés. Sans que personne ne veuille, ou n'ose, l'avouer, bien sûr. Comment des parents pourraient-ils avouer qu'ils sont déçus par leur gosse, ou pire, qu'ils ne l'aiment carrément pas ?


L'image de cet article provient du site http://www.allo119.gouv.fr/


12 octobre 2016