L'inconnu du 17ème arrondissement.

Il y a une dizaine d'années, en 2005 pour être précise, j'accompagnais une amie dans le 17ème arrondissement pour un examen médical où elle craignait de se rendre. Arrivée au bas de l'immeuble, elle me fit savoir que tout allait bien et qu'elle pouvait monter seule. 

Je l'attendais donc dans la rue en faisant les cent pas lorsqu'un inconnu d'un certain âge vient vers moi, avec l'idée évidente de m'adresser la parole. Je ne saurais dire quel âge il avait exactement, la cinquantaine passée en tout cas, la soixantaine peut être. 

"Excusez moi Mademoiselle ? (j'ai toujours fait beaucoup plus jeune que mon âge)
- Oui ?
- Quel musée vient d'ouvrir ses portes à St Paul ?
Je m'attendais à tout ("vous voulez prendre un café ?" etc) mais pas à ça. Je réfléchis une seconde ou deux, et réponds la première chose qui me vient à l'esprit, sans trop savoir si j'ai bon ou pas.
- Le Mémorial de la Shoah ?"


Le visage de cet homme a alors exprimé une émotion incroyable, à laquelle je ne m'attendais pas non plus. Je ne sais pas s'il était surpris ou heureux d'avoir entendu la bonne réponse, celle qu'il espérait, celle qu'il voulait entendre. Je ne sais pas non plus s'il posait cette question à toutes les personnes qu'il croisait dans la rue. J'ai cru qu'il allait même pleurer, et pourtant il souriait de bonheur et me regardait avec une sorte de reconnaissance dans les yeux, presque de la tendresse. 

"Il faut y aller, vous savez ! C'est important !
- Je vous promets que j'irai."

Il m'a regardée de nouveau en souriant, le regard plein de bonté, et puis, sans dire un mot de plus, il est parti. Il est parti aussi vite qu'il est venu, et m'a laissée bouche bée, sans voix, interloquée et même assez émue.

Je ne sais pas si ce Monsieur était Juif car je ne lui ai pas posé la question. Une chose est sûre, il se sentait très concerné. Comme tout le monde devrait l'être, et pas seulement les Juifs. 

J'ai mis près de dix ans à tenir ma promesse et me rendre au Mémorial de la Shoah. Ce n'est pas que je n'avais pas le temps, et encore moins que je me fichais de tenir ma promesse. Mais moi qui suis tellement sensible que la simple vue d'un petit animal mort sur le bord de la route me fait parfois pleurer, j'appréhendais de voir des choses bouleversantes. Je n'ai jamais pu supporter de voir plus de deux minutes et demi des documentaires sur les camps de concentration, et j'avais déjà été très touchée par certaines choses vues au Mémorial de Caen et à l'ambiance générale qui règne à Oradour sur Glane, que j'ai eu l'occasion de visiter. Mais j'avais promis à ce Monsieur de m'y rendre, et je savais que tôt ou tard, je tiendrais cette promesse.


Je ne saurais dire quand exactement, un an ou deux plus tard ? Je ne sais plus. J'étais assise dans le bus et je regardais d'un air distrait le paysage parisien. Sur le siège en face de moi, un gamin d'environ treize ou quatorze ans lisait un livre. Tout à coup, il relève la tête et m'interpelle :

"Madame ? (pour les gamins, j'étais plutôt une Madame) Vous avez lu ce livre ?
Il me montre la couverture.
- Non, qu'est-ce que c'est ?
- "J'ai pas pleuré" par Ida Grinspan. 
- De quoi ça parle ?"

Il me raconte alors, en deux mots, l'histoire vraie d'Ida Grinspan, une jeune fille juive de quatorze ans qui a été déportée au camp d'Auschwitz. Elle a réussi à survivre, aujourd'hui elle est vieille et elle est venue l'autre jour parler à son collège. C'est comme ça qu'il a connu son livre, et il me recommande de le lire, parce que c'est vraiment émouvant. 

Je me suis alors rappelée, une fois encore, la promesse faite à "l'inconnu du 17ème" d'aller visiter le Mémorial de la Shoah, et me suis sentie un peu honteuse de ne pas encore l'avoir fait.
Et puis le temps est passé...


En 2013, alors que nous étions déjà installés en Angleterre, je raconte à mon compagnon ma rencontre avec cet homme mystérieux sur ce boulevard du 17ème arrondissement. Je lui dis que j'ai promis d'effectuer cette visite, et que plus de huit ans plus tard, j'ai honte de ne toujours pas avoir tenu cette promesse. Je veux absolument tenir cette promesse. Nous décidons alors de visiter ce mémorial lors de notre prochaine visite à Paris.

Il y a bien sûr des choses qui m'ont fortement émue dans ce musée, comme la robe (ou était ce un pull, visiblement je me suis dépêchée d'oublier ce détail) qui appartenait à cette toute petite fille déportée, qui n'est pas revenue. Voir là, enfermé dans cette vitrine, ce petit vêtement qui témogne de toute la souffrance de cette enfant innocente, m'a bouleversée. 

Nous nous sommes ensuite dirigés vers la librairie, et en vaquant entre les rayons, je tombe sur le livre d'Ida Grinspan "J'ai pas pleuré". Inutile de dire que je l'ai acheté. Et, comme pour la visite du Mémorial, j'ai mis des années à me décider à le lire. Peur de fondre en larmes à chaque ligne. 

Ce n'est que ce mois ci, pendant les quelques jours que je me suis accordés pour Noël, que je me suis décidée à lire "J'ai pas pleuré". Et, comme le gamin de l'autobus, j'en recommande fortement la lecture. 

Je lirai d'autres témoignages de rescapés de la Shoah car, comme l'a dit l'homme qui m'a abordée sur ce boulevard du 17ème, alors que j'attendais une amie angoissée par la perspective d'un examen médical, c'est important. J'en lirai d'autres aussi parce que je me rends compte qu'il y a beaucoup de gens qui nient cette histoire, ou qui veulent la minimiser, et que ça doit être insupportable pour les rescapés de ces massacres qui sont encore en vie aujourd'hui. Tout comme doit l'être pour eux la mise dans le domaine public de Mein Kampf, comme s'il s'agissait d'un livre anodin, comme s'il ne pouvait plus, comme il l'a pourtant fait dans les années 30, influencer les esprits faibles et les gens déjà remplis de haine. 
C'est une insulte pour les anciens déportés de rééditer ce livre, de le rendre facilement accessible à tous. Je suis persuadée que ceux qui croient que cela ne comporte aucun risque, que les temps ont changé, que personne ne se laissera influencer, se trompent lourdement. "L'intérêt historique" étant leur argument, qu'ont-ils à répondre si on leur dit que l'histoire n'est pas un sujet sans danger, dans le sens où elle est justement ce qui est le plus nié, déformé ? Ou alors ils s'en fichent de ce qui peut arriver, et ne veulent pas l'avouer ouvertement. 
Je ne pense pas qu'il est "temps d'oublier tout ça" comme disent certains, comme si le seul fait que l'on veuille conserver intacte la mémoire de ce qui s'est passé les dérangeait, les mettait mal à l'aise. 

C'est en réaction à tout cela que j'ai décidé de m'intéresser de plus près à la shoah et de me documenter sur la question. Je veux faire partie de ces personnes qui ne prendront jamais cela à la légère, qui ne minimiseront jamais. 

Il y a plusieurs passages du livre d'Ida Grinspan qui m'ont particulièrement interpellée.

"Sur mon souci de témoigner, il est faux de dire que nous ne voulions pas parler : ce sont les gens qui se lassaient très vite de nos récits. "

"Notre plus grande tristesse, à nous rescapés, c'est qu'Auschwitz et ses millions de victimes n'aient pas servi de leçon, de vaccin à l'humanité. On croyait ferme qu'après la Shoah aucun génocide ne serait plus possible, envisagé. Déception totale !"

"A quoi les camps m'ont-il rendue le plus sensible, le plus durablement ? Au racisme sous toutes ses formes. Nous naissons égaux en droit. Le danger totalitaire n'est jamais écarté de façon certaine."

"L'avenir dépendra de l'information donnée sur le passé. Nous avons la chance de vivre en république, en démocratie ; les jeunes doivent être préparés à préserver ces libertés des tentations totalitaires. Car si les hommes sont différents, ils sont totalement égaux devant la loi. Ils ont les mêmes droits, et leur différence est un enrichissement pour chacun d'entre nous."

"L'oubli serait aussi intolérable que les faits eux mêmes"


Ainsi, je lirai à l'avenir d'autres témoignages de rescapés des camps, et de Juifs rescapés de la shoah, mais je le ferai "à petite dose", si j'ose m'exprimer ainsi. 

Ayant visité le Cambodge en 2012, j'ai rencontré là-bas et en France un certain nombre de rescapés du régime de fous des Khmers rouges, qui m'ont raconté, le plus souvent avec pudeur, ce qui leur était arrivé, ce qui m'a amenée à lire pas mal de témoignages sur la question. Au bout d'un moment, ça m'a rendue presque malade, et je ne supportais plus de lire une seule ligne sur la question tellement ce que je lisais était horrible. Une sorte d'overdose en quelques sortes. Je n'ai même pas pu terminer le livre sur la prison S21. Ce qui m'amène à penser qu'il vaut mieux pour moi y aller "à petites doses". 

C'est parce que je me connais et que mon hypersensibilité me joue souvent des tours que j'ai toujours eu peur de m'intéresser de près à la shoah. Mais les récits que j'ai lus sur le régime des Khmers rouges étaient eux aussi horribles, et si j'ai fini par laisser tomber, arrêter de les lire, je pense aussi qu'il faut essayer de dépasser la peur et contrôler son hypersensibilité, car sinon cela revient un peu à mettre la tête dans le sable et refuser de l'en sortir.


C'est souvent à partir de rencontres inoubliables que l'on commence à s'intéresser à un sujet, à vouloir approfondir. Des rescapés du régime des Khmers rouges en 2004. Un an plus tard, ce Monsieur âgé qui m'aborde sur ce boulevard du 17ème arrondissement, puis cet adolescent dans un bus parisien, qui me recommande, à moi la passagère qu'il ne connait pas et ne reverra jamais, de lire un livre. 

J'ai rencontré des rescapés du régime Khmer rouge, et je n'oublierai jamais ces personnes. Je me suis parfois demandé si l'inconnu du 17ème était lui même un rescapé des camps. Je ne pense pas, ou alors il était bébé ou très jeune enfant à l'époque. Ou alors, tout comme moi, il paraissait nettement moins que son âge. En tout cas, je ne l'oublierai jamais. 
En dehors de lui, peut être, je n'ai jamais rencontré de rescapés de la shoah et des camps de concentration (puisque tous les internés de ces camps n'étaient pas Juifs) et je le regrette. 
Je les rencontrerai donc uniquement à travers leurs témoignages. Un jour, ils seront tous partis, et ces témoignages auront alors une valeur encore plus inestimable. 

Et à ceux qui prétendent pouvoir refaire l'histoire et raconter des bobards sur les camps de concentration, nier les faits, j'ai simplement envie de leur dire : "C'est eux qui y étaient. Pas vous."



4 janvier 2016