Connaissez vous l'histoire de Radio Caroline ?






C’est l’histoire non pas d’un mec (quoique…) mais de plusieurs mecs, pirates des ondes de leur état. Les pirates dont il s’agit ici sont de l’espèce qui ne cherche nullement à nuire à autrui, mais au contraire à lui apporter du bonheur et une bonne dose d’énergie positive.

Nous sommes en 1964 en Grande Bretagne. A cette époque, les compagnies de disque et la BBC ont le contrôle absolu et le monopole sur ce qui est diffusé à la radio. Silence radio, c’est le cas de le dire, ou presque, sur la pop et le rock, qui n’ont pas la cote sur cette radio très officielle, au grand dam des amateurs de ces genres musicaux…



Un rapide retour en arrière s’avère nécessaire pour comprendre les raisons du monopole du gouvernement britannique et de la BBC.

En 1920, lorsque les tous premiers programmes de TSF furent diffusés en Grande Bretagne, le gouvernement britannique se rendit immédiatement compte du potentiel de communication que pouvait apporter cette nouvelle technologie, et décida de placer la radio sous contrôle absolu de l’Etat. La BBC fut créé dès 1922. Il fallait alors payer une licence pour pouvoir posséder un poste de radio, comme on le fait toujours aujourd’hui avec les redevances télévisuelles, et bien sûr, le contenu des programmes était strictement contrôlé. Les auditeurs britanniques ne pouvaient écouter que la BBC, puisqu’il n’existait rien d’autre, et visiblement, au fil des ans, une grande partie d’entre eux trouvèrent assez rasoirs les programmes éducatifs que diffusait la radio, car la demande de programmes plus populaires ne fit qu’augmenter. Mais la BBC ne répondit pas à cette demande et continua paisiblement à diffuser, en plus de ses quelques émissions musicales, des discours, conférences, cours, pièces de théâtre, conseils de cuisine…

Des programmes en anglais émanant de stations basées à l’étranger furent alors diffusés sur le sol britannique, ce qui fit grincer beaucoup de dents du côté du gouvernement, et de la BBC aussi bien sûr. L’audience de ces radios étrangères augmenta régulièrement. On peut citer parmi elles Radio Lyon, Radio Normandie*, basée à Fécamp, que toute l’Angleterre du sud recevait, Londres y compris, et Radio Luxembourg. Bien que la chose fut parfaitement légale, le gouvernement britannique de l’époque sortit alors ses griffes et prit d’énergiques mesures non pas pour faire taire ces radios concurrentes, puiqu’elle n’en avait pas la possibilité, mais pour leur mettre un maximum de bâtons dans les roues. Ainsi, les journaux britanniques furent « invités » à cesser d’imprimer les programmes de ces radios, à qui l’on fit payer des droits de diffusion énormes, et la BBC invitée également à ne pas embaucher quiconque aurait travaillé pour ces radios continentales, ou eu affaire, de près ou de loin, avec elles.

Cela n’empêcha pas ces radios étrangères de voir leur audience continuer de grimper de manière considérable. Un seul exemple : 45% des Britanniques qui écoutaient la radio le dimanche étaient branchés sur Radio Luxembourg. La BBC n’arrivait à intéresser que 35% d’entre eux.
La BBC ne retrouva son monopole qu’en 1939 quand la guerre se chargea de faire taire les radios concurrentes.

Les années 50 virent le déferlement, enfin presque, du rock and roll américain en Europe. La BBC, pas totalement hermétique, s’ouvrit à ce nouveau genre, en lui accordant deux courtes émissions par semaine, mises sous la supervision de présentateurs confirmés et très, très convenables, qui se comportaient à l’antenne, peut-on lire, comme des maîtres d’école parlant à un parterre de gamins.

L’autre possibilité pour écouter du rock était de se tourner vers Radio Luxembourg, la seule station continentale à avoir survécu à la guerre. Cependant, les grandes compagnies de disque s’occupaient de la programmation sur cette radio que les Britanniques ne parvenaient pourtant à capter que le soir, et ne diffusaient bien sûr que les artistes qu’ils produisaient. Pas ou peu de place, donc, pour les nouveaux venus sur la scène britannique, impreignés de musique américaine qu’ils avaient adaptée à leur propre culture.

Notons que le monopole de la BBC fut cassé pour la branche télévision en 1954 avec la création, appuyée par Winston Churchill, de la chaîne ITV. Mais ce monopole demeura intact pour la branche radio de la compagnie.



Nous sommes donc maintenant en 1964 et, comme je le disais plus haut, les Britanniques payent une redevance sur leur poste de radio, mais n’ont toujours pas leur mot à dire sur ce que cette radio diffuse.

Ronan O'Rahilly, jeune producteur irlandais de vingt-quatre ans, nouveau sur le marché du disque, vient de créer son propre label indépendant, puisque personne ne veut enregistrer ses artistes. Georgie Fame est l’un des artistes qu’il produit. En toute logique, O'Rahilly débarque un jour à la BBC avec le disque que son artiste vient d’enregistrer, croyant pouvoir le faire jouer. Il lui faut peu de temps pour se rendre compte que les ondes sont littéralement verrouillées par les grandes maisons de disque. Sa visite à Radio Luxembourg ne s’avèrera pas plus concluante, puisque, on l’a également vu plus haut, les grandes maisons de disques y avaient là aussi le monopole de la programmation, et que de toute façon la grille des programmes était complètement saturée.

C’est alors que germe dans son esprit frustré l’idée complètement dingue de créer une radio pirate. C’est donc aussi l’histoire d’un mec, un seul, car O’Rahilly est vraiment LE personnage charismatique de cette histoire, et sans lui, rien ne serait sans doute jamais arrivé.

L’idée d’une radio pirate n’est certes pas nouvelle, et les Hollandais le font d’ailleurs depuis 1960 avec Radio Veronica, en compagnie de la toute première radio pirate britannique, CNBC, qui émet quelques heures chaque jour depuis le même bateau, le Borkum Riff, et que le producteur australien Allan Crawford a lui aussi son propre projet, baptisé Project Atlanta. Pas question bien entendu de faire émettre ce genre de radios depuis la terre ferme. Radio Veronica émet au large des côtes hollandaises, en eaux internationales où s’applique la loi du pays où est enregistré le bateau. Radio Caroline, dont le bateau sera enregistré à Panama, fera donc de même.

Le nom « Radio Caroline » vient d’une photo de JF Kennedy regardant danser ses deux enfants, dont sa fille Caroline, dans le salon oval de la Maison Blanche. Cette petite fille aurait été perçue par Ronan O'Rahilly comme un élément perturbateur de la bonne marche du gouvernement.

Ronan O'Rahilly achète alors un ancien ferry danois, le Fredericia, rebaptisé MV Caroline (mais les anciens de Radio Caroline, qui participent parfois à des conférences en Grande Bretagne, continuent de l’appeler Fredericia), qu’il va transformer en Irlande en station de radio équipée en matériel dernier cri. Il ira ensuite l’ancrer dans les eaux internationales, donc, au large des côtes britanniques de l’Essex, et il se lance, en compagnie d’Allan Crawford (à qui il a proposé ses services pour finir d’équiper Mi Amigo, son bateau, et qui se jette à l’eau au même moment que lui) dans l’incroyable aventure de la piraterie maritime du vingtième siècle, version rock and roll !


Au tout début, les animateurs de Radio Caroline ne savaient même pas s’il y avait un quelconque terrien pour les écouter. La technologie n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Leur oscilateur indiquait bien que le signal était émis, mais aucun moyen de savoir s’il était reçu et écouté. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que dès le lancement de la radio, ce fut un véritable raz de marée… Cinq semaines après les débuts de Caroline sur les ondes, on leur apprit qu’ils avaient déjà plus de six millions d’auditeurs !

L’audience de la radio décolle donc en flèche. La radio de Crawford, ancrée elle aussi au large de l’Essex, finit par fusionner avec celle de O'Rahilly et devient Caroline South, tandis que le Fredericia s’en ira, comme il était initialement prévu, au large de l’Ile de Man, et devient Caroline North qui, en raison de sa position géographique, offre désormais également ses programmes aux auditeurs irlandais.
Alan Turner, l’un des animateurs de l’époque, aime à raconter aujourd’hui qu’avant que l’ancre ne fut levée pour se rendre sur l’Ile se Man, il eut l’idée de se servir d’un gros miroir pour envoyer des signaux sur la terre ferme. Quelle ne fut pas sa surprise de voir alors la côte toute entière s’animer de milliers de petits flashs lumineux qui répondaient à son signal initial ! L’ancre fut levée à minuit, et le voyage vers l’Ile de Man commença…



Même si la réception de Radio Caroline n’était parfois pas parfaite, selon l’endroit où les gens se trouvaient, pour la première fois une radio émettait de la pop sans interruption ! Une véritable révolution à l’époque ! Certains gamins écoutaient Caroline en cachette de leurs parents, le soir depuis leur chambre à coucher, sur des petits transistors, ou depuis le grenier comme le relate le témoignage de cette personne désormais installée en France.

Il faut avoir à l’esprit que les animateurs et membres d’équipage de Radio Caroline vivaient en permanence sur les deux bateaux, même s’ils prenaient parfois des pauses à terre. Et les bateaux étaient tout, sauf des palaces quatre étoiles. Pendant que les auditeurs écoutaient les émissions dans le confort de leur « home sweet home », la vie à bord était très rude. Le Mi Amigo était plus petit et bien moins confortable que le Fredericia. Mark Sloane, qui a vécu sur les deux bateaux, compare volontiers le Mi Amigo à un sous marin. Les animateurs partageaient parfois les cabines. A les entendre, on se demande même s’il y avait l’eau chaude à bord ! Pour courronner le tout, il arrivait que le temps soit pourri, balottant les bateaux dans tous les sens. Le Mi Amigo grinçait beaucoup, même par temps calme, ce dont pourtant les animateurs ne se préoccupaient guère lorsqu’ils étaient à l’antenne. Dans unevidéoTony Blackburn (1) raconte que lorsqu’il était à l’antenne pendant les tempêtes, il lui arrivait de balancer volontairement les cendriers pour créer une ambiance sonore plus dramatique à bord. Les auditeurs, parait-il, adoraient ça. Certains animateurs avaient le mal de mer. « Parfois vous étiez à l’antenne pour deux cessions de quatre heures, en fonction de qui était malade. » relate Emperor Rosko (et son non moins légendaire mainate) qui se rendit célèbre, notamment, grâce à son émission « Radio Moscow » qu’il diffusait depuis Caroline South. Cela n’empêche pas les anciens animateurs de Radio Caroline d’affirmer aujourd’hui qu’ils ont passé à bord de ces bateaux des moments fantastiques, et de raconter parfois les anecdotes de leur vie à bord avec une pointe de nostalgie dans la voix.

Et comment ne pas, en effet, passer des moments de vie fantastiques, même si la vie peut s’avérer très dure, lorsqu’on vit à bord d’un bateau pirate, où l’on écoute de la bonne musique -de la vraie bonne musique - du matin au soir et du soir au matin ? De nombreux jeunes artistes inconnus de l’époque doivent d’ailleurs leur notoriété à Radio Caroline, qui a diffusé leur morceau et les a propulsés sur le devant de la scène alors de les autres radios les ignoraient superbement.

Roger « Twiggy » Day, qui a conservé son esprit rebelle et anticonformiste, affirme d’ailleurs aujourd’hui qu’il est prêt à recommencer à la première occasion. « Nous ne le faisions pas pour l’argent, nous le faisions parce qu’on y croyait. […] Nous ne l’avons pas fait pour devenir célèbre, mais parce que nous aimions cela » (Roger Day) (2). La notoriété des DJs n’était pas au programme, et quiconque se serait pris pour une star n’aurait pas été accepté, fait aujourd’hui remarquer Tom Anderson. « Je n’ai jamais pensé que j’étais plus important que la musique. Je n’ai fait que présenter le talent des autres » (Roger Day) (2). L’argent n’avait pas d’importance, d’ailleurs les personnes à bord n’étaient quasiment pas payées.

Il y avait à bord toutes les couches sociales et tous les contextes éducatifs. Certains avaient fréquenté des écoles publiques (« State Schools »), d’autres des écoles privées huppées (« Public School »). Cela ne posait aucun problème, tout le monde étant embarqué sur le même bateau, à tous les sens du terme. Aujourd’hui, tous les anciens DJs de Radio Caroline (certains ne sont malheureusement plus de ce monde) le disent : ils formaient une sorte de famille, et aujourd’hui encore, avoir vécu sur l’un ou l’autre des bateaux, voire sur deux bateaux comme c’est le cas par exemple pour John Aston (sur le Fredericia et le Mi Amigo), ou Tom Anderson (Mi Amigo puis Ross Revenge, un troisième bateau dont nous reparlerons plus loin) marque l’appartenance à cette étrange famille composée des anciens de Radio Caroline. En Grande Bretagne, Radio Caroline est désormais une légende (3) et ceux qui ont fait partie de cette incroyable aventure, du mécanicien au DJ en passant par le cuisinier Hollandais du Fredericia (sans parler bien sûr de Ronan O'Rahilly), sont désormais considérés comme légendaires…



Tant que Radio Caroline fut la seule radio pirate au large des côtes britanniques, le gouvernement se contenta d’émettre (lui aussi) quelques grognements désapprobateurs. En revanche, lorsque Radio Caroline se mit à faire des petits pirates (Radio London –surnommée Big L- dès décembre 1964, Britain Radio, Radio Scotland, Radio King…) le ton commença à monter. Le problème était qu’à part reprocher aux pirates d’utiliser les ondes radio sans autorisation, il n’y avait rien de vraiment sérieux à exploiter pour légiférer sur ces radios qu’adorait toute la jeunesse britannique, et pas que… De plus, les radios comme Radio Caroline émettaient depuis les eaux internationales, donc elles échappaient complètement à la juridiction britannique et n’étaient donc pas, à proprement parler, illégales. Il fallait pourtant arrêter la déferlante avant que ces radios ne soient devenues populaire au point d’en être intouchables.

L’occasion inespérée arriva lorsque Reg Calvert et Oliver Smedley se disputèrent le contrôle de Radio City. La dispute dégénéra, Calvert fit irruption chez Smedley et ce dernier lui tira dessus et le tua. Pain béni pour le gouvernement nouvellement élu, qui sauta sur l’occasion pour dresser un portrait peu flatteur des propriétaires de radios pirates en général (4), et une nouvelle loi, la Marine Broadcasting Offences Act, qui serait chargée entre autres de couper les vivres des radio offshore (en leur interdisant de diffuser de la publicité) et les priver de personnel, mais aussi d’étendre la compétence ondulatoire du gouvernement au-delà des eaux territoriales britanniques, fut proposée, et adoptée le 14 août 1967. Une des conséquences de cette loi était que toute personne soumise à la loi britannique devenait hors la loi si elle travaillait pour une de ces radios pirates, ou collaborait de près ou de loin avec elle. On évoqua également, pour faire passer la loi, les possibles interférences avec les ondes utilisées par les secours, la police, ou les autres navires, ce qui en soit était sans doute vrai, une radio pirate risquant certainement d’être une gêne pour les services concernés. Cette nouvelle loi entraîna la fin de presque toutes les petites radios pirates, Radio London y compris, qui n’avaient pas les moyens d’entrer en résistance, ou peut être ne le souhaitaient pas.

Il en fallait plus pour faire taire Radio Caroline. Ronan O’Rahilly, qui apparemment ne supportait pas qu’on lui dicte sa conduite, choisit alors d’entrer dans l’illégalité et la clandestinité, et continua d’émettre. Il perdit cependant certains de ces DJs, mais d’autres prirent, comme lui, la décision de braver la nouvelle loi et rester sur leur bateau.

Radio Caroline se repositionna en Hollande et continua donc d’émettre (je suppose que les auditeurs britanniques continuaient de recevoir les programmes), mais entra dans une période sombre de difficultés financières, et le moral des troupes était plutôt bas. En mars 1968, la situation de la station de radio semblait en voie d’amélioration lorsque la companie hollandaise qui les soutenait, mais qui n’avait pas encore été payée, perdit patience et se comporta en véritables pirates, ce qui est le comble, envoyant des gens couper les amarres des bateaux qu’ils remorquèrent jusqu’aux côtes hollandaises, où ils furent saisis. Prit de court, O’Rahilly tenta d’acheter d’autres navires, dont le bateau de Radio London, sans succès. Cette fois, ils semblait bien que c’en était fini de Radio Caroline…

C’est alors qu’entrèrent en scène les radios clandestines basées à terre, dont l’objectif était de remplacer les bateaux pirates à qui l’on avait cloué le bec. On vit alors des groupes de jeunes chevelus (le nec plus ultra de la résistance passive à l’époque, Ronan O’Rahilly lui-même arborait alors dans les années 70 un look à la George Harrison avec ses longs cheveux et sa barbe, et prônait la paix et l’amour) fonder des petites radios pirates qui émettaient, en toute illégalité bien sûr, depuis des appartements ou des maisons, et qui se voyaient obligées, afin de ne pas se faire repérer et voir débarquer la police, de changer régulièrement de quartier général, plusieurs fois par semaine si nécessaire. Cependant, les descentes de police arrivaient régulièrement en dépit des précautions prises. A la fin, lassées de se faire saisir leur matériel, certaines d’entre elles sont allées planter leurs émetteurs en rase campagne, ce qui ne dérangeait que les vaches et les animaux de la forêt, voire même à la cime des arbres ! Beaucoup firent l’expérience du fait qu’il était plus facile de s’enfuir lorsqu’on se trouvait en pleine nature que lorsqu’on était coincé dans une chambre, à l’étage d’une maison.

Ronan O’Rahilly s’engagea alors dans une campagne sans merci contre le gouvernement de Harold Wilson qui avait osé pondre la loi d’août 1967, motiva les troupes chez les jeunes de 18 à 21 ans, nouvellement autorisés à voter et qui n’étaient pas prêts de pardonner la disparition de leurs radios préférées, les seules sur lesquelles ils pouvaient écouter la musique qu’ils aimaient vraiment. Et cela coûta la réélection de ce gouvernement pourtant annoncé favori ! Il faut dire que la disparition des radios offshore avait réellement été mal perçue, et pas seulement par cette tranche d’âge.

Et pendant ce temps là, le Mi Amigo et le Fredericia, coincés à quai en Hollande, étaient en train de rouiller tout doucement… La compagnie hollandaise qui les avait saisis décida de vendre ce qu’il en restait. Le Fredericia fut démantelé, et le Mi Amigo vendu, avec le projet d’en faire un musée des radios pirates. Ce qui se passa ensuite est très nébuleux, disons, pour être plus claire, que je n’ai pas bien saisi ce qu’il s’est passé, et puis les versions divergent (il semblerait que l’histoire des radios pirates offshore doive s’accompagner d’une certaine dose de mystère…), toujours est-il que O’Rahilly semble avoir réussi à remettre la main sur le Mi Amigo, qui fut remorqué vers la mer en 1972, en dépit de son mauvais état. Les équipements durent être restaurés et l’électricité réinstallée. Le mât de transmission dut même être changé.

Bref, la radio était de nouveau sur les ondes, au large de la Hollande, comme quoi il en fallait plus pour la faire taire, mais après quatre années de silence forcé elle avait perdu pas mal de plumes, et les difficultés financières l’obligèrent souvent à louer du temps d’antenne sur le navire à des stations hollandaises, dont « Radio Mi Amigo », pour faire entrer un peu de liquidités dans les caisses. Finallement, Caroline émit la nuit, de 18 heures à 6 heures du matin, tandis que les radios hollandaises émettaient le reste du temps.

Tout semblait aller à peu près bien, en tout cas pas trop mal, lorsque ce fut le tour de la Hollande de faire passer, le 30 août 1974, une loi contre les radios pirates… Ce fut la fin des radios pirates ancrées au large des côtes de Hollande… sauf, on l’aura évidemment compris, de Radio Caroline, qui décida, une nouvelle fois, et en compagnie de son acolyte Radio Mi Amigo, de braver la loi et rester sur les ondes. Toujours en mauvais état, le bateau leva l’ancre, quitta la Hollande et se rapprocha tant bien que mal des côtes britanniques, où il trouva finalement refuge dans l’estuaire de la Tamise.

Les anciens Djs des années 70 se souviennent de l’année 1975... Une année particulièrement difficile pour Caroline, où les DJs se succédaient à un rythme soutenu sur le Mi Amigo. A cette époque, l’argent manquait cruellement, il arrivait que les équipements tombent en panne, et le bateau se détériorait tant qu’il finit par ressembler à une véritable épave. De 1978 à 1980 il échappa à plusieurs naufrages, ce qui eut pour conséquence l’obligation d’interrompre les transmissions à plusieurs reprises.

Finallement, en mars 1980, une tempête eut raison du Mi Amigo. Cette fois, les DJs et l’équipage furent bien obligés de quitter le navire, à moins de vouloir couler avec, mais quatre DJs restèrent à bord jusqu’à la fin et diffusèrent de la musique jusqu’aux derniers instants. Ce fut avec un calme époustoufflant que Stevie Gordon et Tom Anderson (5) annoncèrent aux auditeurs que le bateau était en train de couler, qu’ils étaient donc obligés d’arrêter la transmission et de monter à bord des canots de sauvetage, et qu’ils dirent au revoir à leurs auditeurs… en espérant être de retour sur les ondes bientôt. Toutes les âmes encore à bord du Mi Amigo (y compris le canari) furent secourues par le Helen Turnbull. Quelque minutes plus tard, la lumière à bord s’éteignit et le Mi Amigo coula à pic avec tout son équipement(6), et tous les disques et bandes sonores embarqués à bord

Des documents visuels et sonores du naufrage et le témoignage de Tom Anderson se trouvent dans cette vidéo. Tom Anderson y raconte (entre autres) comment la police dut les arrêter lorsqu’ils furent débarqués sur la terre ferme après le naufrage, ce qu’elle fit vraiment à contre cœur.

Beaucoup de sites montrant des photos du Mi Amigo existent également, qui font revivre dans l’esprit (et le cœur) des anoraks (7) le bateau légendaire.






Cette fois, c’en était fini, et bien fini, de Caroline…

Eh bien non, car il en fallait plus pour faire taire la radio !

Ronan O’Rahilly, dont on peut admirer la détermination et l’obstination, voire l’entêtement (ce qui explique peut être que tant de personnes lui soient restées fidèles après (ou malgré) toutes les épreuves et aventures diverses qu’il leur a fait traverser. Ronan O’Rahilly est d’ailleurs parfois décrit comme une sorte de gourou mystique un peu illuminé, entouré de fidèles disciples, voire même de fanatiques complets), bref, O’Rahilly, qui avait monté à Panama une nouvelle société dans le seul but de fournir un nouveau bateau à Radio Caroline, entendit alors parler d’un chalutier, le Ross Revenge, qui se trouvait à l’abandon en Ecosse. Peter Chicago, Dj et ingénieur en chef du Mi Amigo depuis 1972, fut envoyé aux Etats Unis afin d’y dénicher des équipements radio d’occasion. Mais les fonds que O’Rahilly cherchait pour remettre le nouveau bateau à flot lui furent accordés par des investisseurs américains et canadiens apparemment véreux, ou en tout cas pas commodes, qui lui mirent des bâtons dans les roues et le laissèrent finalement sans le sou en 1983. Je n’ai pas trouvé de référence mentionnant où l’argent a finalement été trouvé, encore un mystère, mais visiblement O’Rahilly a réussi à se débarrasser d’eux et trouver un autre financement.

O’Rahilly avait de grandes ambitions pour la nouvelle Radio Caroline et il fit installer en Espagne sur le Ross Revenge un mât de transmission de près de 92 mètres de haut ! Sans doute très efficace en terme de radiophonie, mais cela avait le très léger inconvénient d’imprimer un mouvement de pendule au bateau, et il fallut compenser cela en allourdissant le bateau avec 300 tonnes de lest. Puis vint la polémique de la couleur du bateau, qui fut d’abord peint, selon l’idée de O’Rahilly, en rose bonbon, ce qui faillit engendrer une mutinerie à bord (je plaisante, mais cela provoqua de très vives protestations) avant d’être finalement repeint en rouge. Et le 19 août 1983, sans que personne ne sache alors si la station allait pouvoir survivre financièrement, Radio Caroline était de retour sur les ondes…

Ce qui n’était pas prévu au programme, c’est que les investisseurs fouareux décidèrent alors d’équiper leur propre vaisseau pirate, le Communicator qu’ils allèrent mouiller en mai 84 à côté du Ross Revenge, histoire de lui faire de l’ombre, et lancèrent ainsi Laser 558, une radio américaine qui avait les moyens de ses ambitions et qui devint si populaire qu’elle attira même les auditeurs de l’officielle BBC Radio 1. La situation dura jusqu’en 85 où une forte tempête effraya, peut-on lire, les personnes à bord du Communicator, et mit fin aux ambitions de Laser 558. Le bateau leva l’ancre et s’en alla.

Les difficultés financières de Caroline l’obligèrent finalement à louer leurs équipements à la radio hollandaise Radio Monique. Un autre problème, considéré toutefois comme mineur, fut que le Royaume Uni élargit dans les années 80 ses eaux territoriales à 12 miles de la côte, ce qui obligea le Ross Revenge à lever l’ancre et aller mouiller un peu plus loin. Puis survint l’ouragan d’octobre 1987. Tous les bateaux présents dans le secteur allèrent se mettre à l’abri… sauf le Ross Revenge (mais était-il nécessaire de le préciser…) qui affronta la tempête puis reprit ses émissions radiophoniques dès qu’elle se fut éloignée. Un nouvel ouragan frappa de nouveau le Royaume Uni le 24 novembre, et cette fois le mât de transmission du Ross Revenge se fracassa avec un bruit épouvantable et tomba dans l’océan en pleine nuit. En attendant mieux, Peter Chicago bricola une antenne en fils de cuivre, ce qui se révéla totalement inefficace mais tout le monde, du moins tous les irréductibles restés à bord, s’en fichait, c’était l’intention qui comptait. Et comme il n’était pas question que le Ross Revenge rentre à terre, il fallut installer les nouveaux équipements (deux mâts de transmissions au lieu d’un seul, et plus petits, l’un pour Radio Monique, l’autre pour Caroline) en pleine mer. Et, après des mois de silence, les deux radios pirates furent de retour sur les ondes.

C’était sans compter sur le fait que les autorités hollandaises en avaient plus que marre de subir Radio Monique, et une offensive, auquel se joignirent les autorités britanniques, fut lancée. Les Hollandais envoyèrent un bateau, les Britanniques en envoyèrent un autre, et ce fut, comme au bon temps de la piraterie maritime, l’abordage du Ross Revenge (8) le 19 aout 1989 (jour anniversaire du lancement de Radio Caroline sur le Ross Revenge), ce qu’en principe ils n’avaient pas le droit de faire, puisque le bateau se trouvait en zone internationale. 

Les personnes montées à bord prirent par la force le contrôle du bateau et des équipements, qui furent démolis, tandis que le DJ alors à l’antenne continuait son émission, racontant en direct aux auditeurs abasourdis ce qui était en train de se passer, ce qu’il fit jusqu’à ce que Radio Caroline soit définitivement réduite au silence. Les disques avaient également été confisqués. Cependant, personne ne se fit arrêter et les DJ purent quitter libres le bateau en ruine, emmenant avec eux ce qui pouvait encore être sauvé.

Mais il en fallait plus, etc, etc…

Les fans se mobilisèrent. Certains firent don de leur collection entière de disques, ou de biens divers. Une radio française (je ne sais pas laquelle) fit un don de deux mille Livres Sterling. Une radio de la région du Kent fit don d’un studio de radiodiffusion complet. On refit également les stocks de carburant et de nourriture…

Bref, le 1er octobre 1989... Radio Caroline était de retour sur les ondes.

Cela ne dura pas longtemps. Le « 1990 Broadcasting Act » allait donner autorité aux forces armées britanniques pour réduire au silence les radio pirates en mer, même en zone internationale, et ce quelque soient les moyens employés. O’Rahilly alla jusqu’à la Chambre des Lords pour essayer d’empêcher la loi d’être votée, il fut soutenu par un certain nombre d’entre eux, mais perdit finalement la bataille et la loi fut adoptée. Le 5 novembre 1990, le tout dernier programme de Radio Caroline fut diffusé depuis le Ross Revenge. Quelques jours plus tard, l’ancre se brisa, le Ross Revenge dériva, alla s’échouer sur le Banc de sable de Goodwin et dut être abandonné. Il fut plus tard remorqué jusqu’au port de Douvres, où une équipe de bénévoles parvint, grâce aux dons apportés et aux fonds récoltés grâce à des visites payantes, à remettre le bateau en état, puis il fut transféré dans un autre port. Quelques émissions sauvages furent diffusées depuis le bateau, et Radio Caroline fut invitée par des stations commerciales britanniques et françaises à émettre des programmes depuis leurs locaux. Le Ross Revenge, quant à lui, fut mis en cale sèche pour subir une inspection complète, avant d’être de nouveau hébergé dans un autre port. Il se trouve maintenant sur la rivière Blackwater, près de Bradwell. On peut le visiter apparemment, et il est question, sauf erreur de ma part, d’en faire un musée.



Un défi, quatre décennies, trois bateaux, des millions d’auditeurs, des problèmes financiers, de multiples tempêtes affrontées, des avaries, de grandes aventures maritimes et musicales, de belles amitiés, et un homme, déterminé, obstiné, charismatique mais également très mystérieux, à l’origine de toute cette épopée… Telle est l’histoire extraordinaire de Radio Caroline.

Il s’agit non seulement d’une page de l’histoire musicale de la Grande Bretagne et de l’Europe mais aussi, comme le suggère Tom Anderson, d’une page d’histoire tout court. On ne la trouvera en effet jamais dans les livres de classe, et pourtant la musique que l’on entend aujourd’hui doit beaucoup à Radio Caroline, qui a eu la clairoyance et le courage de soutenir des artistes et des groupes inconnus ou peu diffusés, et a tenu, contre vents et marées, à continuer de diffuser un genre musical extrêmement populaire parmi la jeunesse de l’époque mais qui n’était pas, ou trop peu, diffusé sur les radios officielles, et ce quelque soient les épreuves à traverser.

Si l’on ne peut bien sûr perdre de vue que les lois sont faites pour être respectées, qu’une prolifération anarchique de radios pirates sur les ondes aurait sans doute eu de fâcheuses conséquences, et qu’il n’était donc pas possible d’en tolérer quelques unes, ou même une seule, à moins de devoir les tolérer alors toutes, on ne peut tout de même s’empêcher de penser que pourchasser, à l’époque, une radio qui ne cherchait qu’à diffuser de la bonne musique, est incompréhensible. De nos jours, dans le monde où nous vivons désormais, on peut comprendre, même si on pense que c’est regrettable, qu’un Etat veuille y regarder de plus près, mais à l’époque… On ne peut également s’empêcher de ressentir une certaine admiration, voire une admiration certaine, pour ces personnes qui ont placé la musique pop et rock au dessus de tout, absolument tout, au point qu’ils étaient prêts à entrer dans la clandestinité et même mettre leur propre vie en danger afin qu’elle puisse être écoutée. C’est grace à toutes ces personnes, un peu hippies, un peu rebelles, que cette radio a pu exister et survivre, et c’est aussi et surtout pour leur rendre un hommage appuyé, et les remercier de ce qu’ils ont apporté, que cet article a été écrit.

Il n’est pas rare de rencontrer aujourd’hui en Grande Bretagne des personnes ayant dépassé la cinquantaine ou soixantaine qui ont, pour certains, écouté Radio Caroline depuis ses débuts en 1964 ou presque, alors qu’ils étaient gamins ou adolescents, et pour qui la station de radio représente plus qu’une simple page de leur vie. Radio Caroline est, et restera, pour beaucoup de gens, une véritable institution. Un monument de la radio, de la radio Libre.


Radio Caroline existe toujours aujourd’hui et continue de diffuser de l’excellente musique. Après avoir émis par sattellite durant plusieurs années, elle émet désormais depuis un studio à Londres sur son site internet. Il est possible également de l’écouter sur son appareil mobile. Radio Caroline a lancé en 2010 une campagne de soutien afin que lui soit attribué une fréquence pour émettre également sur les ondes radio. Un certain nombre d’élussoutiennent cette campagne.


En 2009, « The Boat that Rocked », un film librement inspiré de l’histoire de Radio Caroline, est sorti sur les écrans. Il parait que les anoraks de Radio Caroline le détestent. Pour ma part, je l’ai trouvé parfois divertissant, avec quelques bons moments, mais dans l’ensemble pas intéressant, car mettant plus l’accent sur les prouesses au lit des DJs sur le bateau et le cliché « sex drug and rock and roll » (ce qui n’était même pas le cas à bord) que sur la musique elle même. Je ne m’étendrai donc pas sur le sujet, mais on peut quand même écouter la bande son de ce film ici.


Il m’arrive souvent d’écouter Radio Caroline, tandis que je travaille sur mon ordinateur. Le style de musique proposé variant selon les animateurs, et comme je suis une immense fan de la musique des années 60 et surtout 70, si le programme du moment me convient moins qu’un autre, je préfère alors écouter Caroline Flashback une émission de Radio Caroline qui ne diffuse que de la musique de ces deux décennies, et sur laquelle je suis très souvent branchée. J’apprécie également énormément la radio internet de Roger Day, l’ancien animateur de Caroline dans les années 60 que j’ai cité plus haut, sur laquelle est diffusée de la musique qu’on aura peu de chance d’entendre ailleurs. J’écoute aussi le samedi, quand je le peux, le programme de Tony Blackburn sur la BBC 2 (1), où l’on entend par exemple de la bonne musique des années 50, que j’aime bien aussi.








Notes

* Lire aussi cet intéressant article.

  1. Tony Blackburn a fait de la radio toute sa vie, et présente actuellement Pick of the Pops tous les samedis sur BBC 2.
  2. 50ème anniversaire de Radio Caroline à Rochester le 8 mars 2014. Disponible en DVD sur le site de Radio Caroline. On peut également voir quelques photos du 40èmeanniversaire, en 2004, ici.
  3. Radio Caroline est une légende qui ne s’est jamais vraiment tue, et continue d’émettre désormais sur internet. Une campagne de soutien a lieu depuis 2010 pour qu’une fréquence radio lui soit accordée.
  4. Certains de ces pirates se comportaient réellement comme tels. Ainsi, Radio Veronica, qui ne souffrait pas de poursuites du gouvernement hollandais, mais qui visiblement ne souffrait aucune concurrence non plus, fit saboter, au début des années 70, le Mebo 2, un bateau installé depuis peu dans « leurs » eaux, l’obligeant à rentrer, mais seulement de façon temporaire, au port. Les directeurs de Véronica furent arrêtés, et le Mebo 2 reprit ensuite la mer.
  5. Ovationnés par un public composé de nombreux « anoraks » (6), comme on les appelle en Grande Bretagne, à leur montée sur scène lors de la célébration du 50èmeanniversaire de Caroline en 2014)
  6. Le mât du Mi Amigo resta visible hors de l’eau jusqu’en 1985.
  7. Anorak : argot britannique désignant une personne littéralement obsédée par un sujet (quelque soit le sujet d’ailleurs, ça peut être n’importe quoi) et qui connait tout sur la question. Une sorte de geek, mais en pire, si vous préférez… Le terme trouve en plus son origine dans le monde de la piraterie des ondes : lorsque les DJs d’une radio pirate (Radio Caroline ?) ont vu arriver, dans leur petite embarquation, un groupe de fans vêtus d’anoraks, l’un d’eux a annoncé : « voilà une nouvelle cargaison d’anoraks ». Le terme est resté et s’est généralisé.
  8. Version longue de cet enregistrement vidéo ici.



Quelques documents. Il y en a beaucoup d'autres.

Les débuts de Radio Caroline filmés. (Caroline House était la maison où se tenait le travail administratif, d’où étaient envoyés les disques etc) 
Film muet rare sur Radio Caroline dans les années 60.




Film sur Radio Caroline avec interviews


Tony Anderson visite l’épave du Mi Amigo 


Mauvais temps depuis le Ross Revenge


Ronan O’Rahilly parle de l’enthousiasme des Français pour Radio Caroline. Il explique que les réactions les plus fortes ne sont même pas venues d’Angleterre, mais de France. Il explique cela par le fait que la toute première révolution s’est passée en France, et que c’est donc dans le caractère des Français de soutenir la liberté, et l’égalité. 


1er août 2015