Qu'arrive-t-il à Eric Zemmour ?

Cet article a été publié sur Agoravox (où je me suis fait bien assaisonner, warf warf... )
http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/qu-arrive-t-il-a-eric-zemmour-151692




Le CRAN vient de demander à RTL la démission d'Eric Zemmour, en raison de l’une de ses dernières chroniques , la dernière peut être (« dernière au sens de « latest » et peut être aussi de « last », pour ceux qui connaissent la langue de Shakespeare) où il emploie, pour décrire la France d’aujourd’hui, qu’il met en parallèle avec des époques sombres du Moyen Age, des termes aussi ahurissants que « razzias », « pillages », « bandes de » (Roms, Kosovars, Maghrébins, Africains) qui « dévalisent », « violentent » ou « dépouillent ». Pour ajouter ensuite que la population française sidérée et prostrée crie sa fureur, une fureur qui se « perd dans le vide intersidéral des statistiques".

 Tout d’abord, j’aimerais savoir comment il est possible qu’une population prostrée soit en état de crier sa fureur. Généralement, une attitude prostrée engendre un silence soumis, un abattement teinté de désespoir qui rend impossible ce genre de manifestations bruyantes et même parfois un peu hystériques.

J’aime aussi beaucoup l’emploi en parallèle des termes  « sidéré » et « sidéral ». Je ne vais pas essayer d’utiliser cela pour prouver quoi que ce soit puisque ça ne prouve rien, mais je tenais juste à faire remarquer à quel point c’est beau, c’est poétique, c’est exaltant ! Voilà une envolée lyrique recherchée qui sert parfaitement la prose distinguée d’Eric Zemmour. A moins qu’il ne soit en train de faire de l’humour, un humour provocateur qui serait certes de très mauvais goût, mais qui aurait au moins le mérite de prouver qu’il ne croit pas un mot lui-même de ce qu’il affirme.

Eric Zemmour est passionné d’histoire, et c’est cela que j’admirais autrefois chez lui, bien que j’aie rarement, mais alors très, très rarement, et c’est peu dire, eu l’occasion de partager ses points de vue, du temps où il était sur le plateau d’ONPC. Mais je crois qu’il faut tout de même savoir reconnaître (au sens de « déceler », mais aussi d’ « admettre ») les qualités des gens dont on ne partage en rien l’avis, la vision du monde. J’appréciais donc et j’approuvais le principe selon lequel il allait chercher dans les faits historiques l’explication des événements présents, parce que je pense que c’est justement l’attitude à adopter, la seule qui permet de comprendre véritablement, de décrypter de façon neutre (très important, la neutralité) l’actualité, la remettre dans son contexte sur le long terme (la notion de « long terme » étant ici utilisée par rapport au passé, et non, comme on le fait toujours, par rapport à l’avenir). Connaître l’histoire aide aussi, du moins on l’espère, à ne pas reproduire éternellement les erreurs et les horreurs commises dans le passé. Ce serait bien que les dirigeants du monde soient également des historiens. Neutres, cela va sans dire.

Or, Eric Zemmour se sert cette fois de l’histoire non plus pour comprendre le présent, décrypter de façon neutre un événement d’actualité (ce qu’on peut, et doit faire, par exemple, pour comprendre ce qu’il se passe désormais en Ukraine) mais pour mettre en parallèle, à des fins idéologiques, deux situations qui n’ont, dans les faits, rien de commun, mis à part le parallèle lui-même que tient absolument à faire, de façon artificielle et tarabiscotée, le chroniqueur.

Certes, je ne vis plus à Paris, ni même en France, et ne sais donc plus aussi bien ce qu’il s’y passe, mais j’y reviens dès que cela m’est possible, et jusqu’à présent je n’ai pas constaté de problèmes du genre que décrit Zemmour. Mais puisqu’Eric Zemmour affirme que la France est désormais victime de l’équivallent des temps modernes des anciens pillages et razzias médiévaux, je dois avoir besoin de changer de lunettes. Dès que ce sera fait, d’ailleurs je décroche à l’instant le téléphone pour prendre rendez vous pour un test occulaire, je m’en vais, lors de ma prochaine visite parisienne, qui j’espère ne saurait tarder, me mettre très activement à la recherche de ces hordes barbares sans foi ni loi qui déferlent dans les rues de nos villes et nos faubourgs pour dévaliser, violenter et dépouiller les braves gens, dont j’observerai alors, pour les dépeindre ensuite dans un prochain article, la sidération et la prostration.

A part si l’on se retranche derrière une forteresse imprenable (comme au Moyen Age), ce que semble préconiser Eric Zemmour qui prend pour exemple le Japon, un pays qui fut longtemps un des plus fermés de la planète, et si l’on se met à contrôler systématiquement l’identité de toute personne qui ose braver le couvre feu et mettre le nez dans la rue, afin de vérifier qu’il ne s’agit pas d’un(e) délinquant(e), ou d’une future probable possible graine de délinquant en devenir (voire l’emprisonner à titre préventif, on sait jamais, ça peut toujours servir) il y aura toujours des problèmes de violence. La société idéale n'existe pas, et c'est une utopiste qui vous le dit. Les bandes, la violence, les personnes agressées, cela a toujours existé, cela a toujours fait peur, et il y a toujours eu des personnes qui se sont servi de ces faits pour tenter de se faire élire. Alors comment expliquer à Zemmour, sans avoir l’air de passer pour une donneuse de leçons, que cela n’a rien à voir avec l’origine des gens ?

Autant j’admirais il y a quelques années la culture de Zemmour, bien que j’aie toujours trouvé ses positions bien trop conservatrices pour moi, autant désormais je suis déçue et choquée de le voir utiliser l’histoire à des fins de propagande haineuse, et sidérée face à sa progressive dérive vers quelque chose qui me semble teinté d’extrémisme.

Ceci étant dit, le CRAN s’appuie, pour demander la démission de Zemmour, non pas sur le discours qu’il a effectivement prononcé, mais sur une « purification ethnique » qu’il appellerait « implicitement ». Ce « implicitement » me gêne. Même si l’analyse faite par le CRAN du discours de Zemmour est correcte, au sens où c’est effectivement ce qu’il a voulu dire, le problème, c’est qu’on ne condamne pas quelqu’un pour une chose qu’il n’a pas dite. Zemmour n’a pas appelé à une épuration ethnique. Il n’a pas prononcé ces termes. Si le CRAN s’appuie, pour justifier sa requête, sur une phrase que Zemmour n’a pas explicitement prononcée, c’est comme s’il reconnaissait que ce qu’il a effectivement dit n’est pas en soi condamnable, et qu’il faut par conséquent « trouver autre chose » pour le faire condamner, si je peux me permettre, comme essayer de le pousser à la démission sur la base de ce qu’il aurait pu dire, ou sur ce qu’il voulait « implicitement » dire... Ca ne tient pas debout. Je ne pense pas que c’est ainsi que l’on peut résoudre le problème de personnes comme lui qui dérivent peu à peu, à moins qu’il ne soit déjà les deux pieds dedans, vers des positions extrémistes. Une chose est sûre, son discours est chargé de haine et du rejet, très explicites pour le coup, de l’« autre ».

La station de radio doit juger les propos de Zemmour non sur l’implicite, mais l’explicite. Si les propos de Zemmour correspondent à leur « ligne éditoriale » (je ne sais pas si l’on peut utiliser cette expression pour une station de radio), alors ils ne les choqueront pas. Si ses propos vont totalement à l’encontre des valeurs qu’ils prônent, alors là évidemment, il y a un problème qu'ils vont devoir résoudre, problème auquel certains viendront à coup sûr ajouter celui de la liberté d’expression, désormais sacro-sainte au point que, de nos jours, même insulter quelqu’un, le traîner dans la boue, semble relever de la liberté d’expression.

Il est clair que la radio se trouve face à un cas de conscience.

Zemmour, que vous arrive-t-il ? Pourquoi cédez-vous aux sirènes de l’extrémisme ? Pourquoi vous rangez vous apparemment du côté de ceux qui cherchent à monter les uns contre les autres, qui stigmatisent et accusent toujours les mêmes, à savoir les immigrants, ou ceux qui, du fait de la misère dans laquelle ils se trouvent dans leur pays, tentent de le devenir, les fils d’immigrants, petits fils d’immigrants, petits petits fils… des pires maux d’une société que d’autres ont créée, avec, déjà, son lot de meilleur et de pire, avant même leur arrivée ? Zemmour, que vous soyez conservateur, voire ultra conservateur, est votre droit le plus strict. Mais là, vous vous égarez. Vous vous êtes égaré sur des chemins qui ne mènent et ne mèneront jamais nulle part. On le sait, pourtant. L'histoire nous l'a appris. Ressaisissez vous. Vous valez mieux que cela.

Dans une vidéo répondant aux propos de Zemmour, Aymeric Caron rappelle que Zemmour prend son cas personnel pour justifier du fait qu’on peut avoir grandi en banlieue et s’intégrer. Caron explique cela par le fait qu’il n’est pas issu des mêmes banlieues, des banlieues "les plus chaudes", et là je pense qu’il commet une erreur. Celle de penser (semble-t-il, je ne vais pas commencer à faire moi aussi dans « l’implicite ») que certaines banlieues sont « naturellement » des banlieues « chaudes ». Elles ne sont pas chaudes par nature. Elles le deviennent progressivement, du fait de l’isolement social mais aussi géographique, du chômage qui gangrène peu à peu le tissu social, du manque flagrant d’aide, et du rejet des autres. Les voitures brûlent, les jeunes cassent tout ? C’est effectivement un problème très grave, mais il y en a un autre, de problème, que l’on ne voit même pas : c’est uniquement lorsqu’ils se mettent à tout casser que la « société » se rappelle, tout à coup, que ces jeunes "de banlieue" existent. En dehors de cela, ils sont les invisibles, les transparents de la société française.

Ce dont Eric Zemmour devrait se rappeler, et l’histoire est là pour cela, c’est que ce n’est pas évident d’arriver dans les années cinquante, soixante ou soixante dix comme ouvrier en abandonnant derrière soi sa famille (avant de pouvoir la faire venir avec le « regroupement familial »), pour faire les boulots dont les Français ne veulent pas (on ne ramasse pas les poubelles quand on est Français, n’est-ce pas, c’est trop dégradant, on préfère laisser ce sale boulot à ceux qu’en réalité on méprise), se retrouver parqués dans des cités dortoirs loin des centre ville, ou dans une chambre de cinq mètres carrés d’un foyer pour travailleurs immigrés, et être considéré, par la population du pays dans lequel on a immigré, au mieux comme un travailleur immigré temporaire auquel on n’a même pas besoin de s’intéresser puisqu’il va de toute façon, tôt ou tard (et plutôt tôt que tard, n’est ce pas…) rentrer chez lui, au pire comme un « bougnioule », un « négro » et autres charmants noms d’oiseaux reflétant parfaitement la profondeur et l’intelligence de certains, en tout cas toujours considéré comme une personne inférieure, issue d’une culture inférieure, qu'on a autrefois tenté d'élever au rang de "civilisé", et quoi qu'il arrive, une personne qui ne sera jamais chez elle en France, même si elle y demeure depuis quarante ans.

Vous vous battez pour vous faire votre place, pour élever vos enfants, et après vous, vos enfants et petits enfants, pourtant nés en France, ne sont pas non plus considérés comme de « vrais » Français. Et on a le culot, par-dessus le marché, de vous reprocher ensuite de « ne pas vouloir vous intégrer ». La bonne blague…