"Les Français sont de moins en moins tolérants", titre Le Monde du 1er avril 2014. Ma réaction à cet article.

"Les Français sont de moins en moins tolérants", titre Le Monde du 1er avril 2014. 

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Ce n'était malheureusement pas un poisson d'avril hier, car on le sent en général dans les propos hideux proférés à loisir sur internet, en tout cas sur la "toile", à l'origine un magnifique instrument de partage des connaissances et de communication entre universités, qui est devenu ces dernières années le réceptacle passif, je dirais presque amorphe, de tous les défoulements, de tous les préjugés, de toutes les agressivités et toutes les haines. 

 Il est si facile en effet pour quelqu'un de se planquer derrière son ordinateur et de vomir, dans l'impunité la plus totale, on se demande d'ailleurs pourquoi, les vipères qui grouillent à l'intérieur de son organisme, qui l'empoisonnent et le bouffent peu à peu. "Avec au final", note Christine Lazerges, présidente de la CNCDH*, dans une interview donnée au journal L'Humanité, "une nette libération de la parole raciste, et même un défoulement oral, pas seulement sur internet, où cela prend des proportions considérables.

Le Monde, au sujet du rapport annuel de la CNCDH, nous apprend que : "Cette hausse de l'intolérance s'accompagne cependant d'une baisse globale de près de 20 points des actes et menaces à caractère raciste, antisémite ou islamophobe, recensés à la suite de dépôts de plaintes. Seule catégorie en hausse pour la troisième année consécutive : les actes antimusulmans[...]" Soit j'ai mal lu, soit il va falloir que l'on m'explique comment il se peut que les actes islamophobes soient en baisse et les actes antimusulmans en hausse. Comment Le Monde, à moins que ce ne soit le rapport lui-même, peut-il écrire avec un tel naturel de tels propos contradictoires? Un Musulman ne pratique-t-il pas une religion nommée Islam ? Comment expliquer, à part ma complète ignorance sur le sujet, et dans ce cas je serais reconnaissante aux lecteurs musulmans de ce billet de bien vouloir de contacter pour m'éclairer, que l'on fasse une distinction entre un acte "islamophobe" et un acte "antimusulman" ? Un acte antimusulman n'est-il pas un acte islamophobe ? J'aimerais comprendre. (Mise à jour du 19 janvier 2015 : je viens de voir cet article de Slate qui donne une réponse à cette question.)

Les Musulmans sont désormais, avec les Roms, la catégorie de la population la plus stigmatisée en France. Il n'y a qu'à voir les horreurs qui sont proférées à leur sujet sur internet pour le constater de ses propres yeux. **


Aussi bien dans l'article du journal Le Monde que dans celui de L'Humanité, il semblerait que tout aille bien en revanche, en tout cas pas trop mal, pour les Juifs. "Notre sondage montre en effet que l’antisémitisme est très largement condamné et que les juifs ne sont pas considérés comme un « groupe à part » dans la société française." poursuit Christine Lazerges dans son interview. C'est sans aucun doute vrai, et je n'ai d'ailleurs même pas lu le rapport, mais je suis malgré tout un peu sceptique à ce propos, car il me semble que l'antisémitisme monte en France, mais d'une façon si lente, si progressive, qu'on ne le voit pas, qu'on a peine à s'en rendre compte, surtout si on le compare à la montée de l'islamophobie qui est beaucoup plus spectaculaire car elle est plus agressive dans ses propos et plus fulgurante dans sa rapidité. Mais je ne pense pas que les Juifs soient épargnés par le rejet des autres.** 

L'article du Monde indique que pour 31% des "Français", les Juifs leur posent problème, dans le sens où ils les considèrent comme un groupe "à part" de la société, avec 5 points de hausse par rapport à 2012, alors que L'Humanité donne à peu près le même nombre (31,22) mais pour indiquer cette fois le nombre de points (et donc non plus le pourcentage) de baisse de l'antisémitisme par rapport à 2012. Cinq points de hausse pour l'un, et 31 points de... baisse pour l'autre... Encore un truc que je ne comprends pas... La meilleure chose à faire étant, comme toujours, de se renseigner par nous mêmes. Le rapport 2013 dont il est question dans les articles du Monde et de l'Humanité n'est pas encore disponible au téléchargement, vu qu'il vient de sortir, mais celui de 2012 l'est ici.
 

Le problème, c'est donc que les Français sont de plus en plus intolérants, lis-je dans Le Monde. 
Je poursuis la lecture : ils sont racistes, et ils ont intolérants envers les Juifs et les Musulmans. J'apprends donc, en lisant cet article, que les Juifs et les Musulmans, pour ne citer qu'eux, ne sont pas des Français. Qu'il y a d'un côté les Français, et de l'autre, ceux qui ne le sont pas, autrement dit, les personnes citées plus haut, qui font l'objet de l'intolérance française.
Ah bon ? Parce que si on est Noir, Juif, Rom, Musulman... on est forcément pas un Français ?? Il semblerait que dans l'inconscient collectif, le "Français", ce soit le Blanc chrétien, et pis c'est tout.

"L'inquiétude face à l'immigration a ainsi atteint son niveau le plus élevé" poursuit l'article. Je vais finir par croire que Le Monde le fait exprès... Pourquoi ce "ainsi" ? Le Monde fait-il un lien direct entre l'immigration et les personnes citées plus haut, qui souffrent du rejet des "Français" ?
Ah bon ? (rebelote) Parce que si l'on est Noir, Juif, Rom, Musulman... ça signifie que l'on est forcément un immigré ?? 

Immigré, selon moi, et sans doute aussi selon la loi, ça signifie qu'on est venu vivre dans un pays dans lequel on n'est pas né. Une personne née en France n'est PAS une personne immigrée. Cette personne est française. Une personne ayant acquis la nationalité française après avoir immigré en France n'est PAS une personne immigrée. Elle l'a peut être été dans le passé, mais ce n'est plus le cas. 
On se fiche de la couleur de peau des gens, on se fiche de leur religion. Une personne née en France, ou ayant acquis la nationalité française est française, point. Ce n'est pas écrit sur le front des gens s'ils possèdent ou non la nationalité française. 
J'irais même plus loin que ne le fait la loi. Pour moi, une personne vivant sur le sol français, qui s'est établie en France, est française, point. On se fiche de sa nationalité, de ce bout de papier qui va la classer dans telle ou telle catégorie administrative. Certains penseront certainement que je vais trop loin, mais c'est ainsi que je vois les choses. Dans ma tête, on peut être français en ayant, sur le papier, administrativement parlant, une autre nationalité.


"Le chômage et la crise économique restent largement en tête des préoccupations des Français. Mais ils sont de plus en plus nombreux à penser que l'intégration des étrangers « fonctionne mal »." annonce Le Monde. 
"Outre le discours public que j’évoquais à l’instant, il y a bien sûr la crise économique qui sévit depuis 2009. Car on cherche toujours des responsables à nos propres malheurs. Et les boucs émissaires du moment, ce sont les arabo-musulmans et les Roms." renchérit Christine Lazerges.
Non seulement, comme d'habitude, on cherche une explication, presque une excuse, à la montée de l'intolérance (du genre, que voulez vous, c'est la crise, les gens se cherchent des boucs émissaires, c'est regrettable mais c'est ainsi...), mais de plus, Le Monde reprend à son compte l'idée que ceux qui souffrent de l'intolérance sont des "étrangers", qu'il faut donc, qui plus est, "intégrer", puisqu'ils sont étrangers...

Rien que le titre, "Les Français sont de moins en moins tolérants", montre donc à quel point l'auteur de l'article (désolée de l'attaquer ainsi, ça ne signifie pas que cette personne est une mauvaise journaliste, mais seulement que je suis en désaccord avec ses propos) ne mesure pas la portée de ce qu'elle a écrit. 


Comment peut-on dire, sans se poser de questions, que les Français sont de moins en moins tolérants... avec des gens qui sont, eux aussi, des Français ? 

On le peut parce qu'au fond de soi, sans même s'en rendre compte, on considère qu'une personne de couleur, un Musulman, un Juif, un Rom, une personne appartenant à une minorité, c'est une personne à part, une personne qui ne peut donc pas être considérée comme totalement française. Et que même s'ils ont la nationalité française, ils ne seront jamais des "vrais" Français. Ils ne seront jamais vraiment des Français.

Comme je l'ai écris dans un précédent billet, certains ont beau être nés en France, avoir grandi en France, être allés à l'école en France, chercher du boulot en France, avoir la nationalité française... Ils ne font pas partie, aux yeux de certains, des "Français", et n'en feront jamais partie. 

C'est toute notre mentalité profonde qui est à revoir à ce sujet. 


Ps : il y aurait également des choses à dire au sujet de l'image qui illustre l'article du Monde, mais je ne vais pas me lancer dans une analyse d'image aujourd'hui...


*CNCDH : Commission Nationale Consultative Des Droits De L’Homme sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie 

** Mise à jour rajoutée le 13 janvier 2014 : à la lecture de cet article, je me rends compte que j'ai sous-évalué dans mon jugement l'ampleur de l'antisémitisme en France.