Pour ou contre le port de l’uniforme à l’école ?

Car il s’agit bien de porter l’uniforme à l’école, et non pas vingt quatre heures sur vingt quatre. 

Lorsqu’on lit les arguments des « anti-uniformes », on a vraiment l’impression qu’ils s’imaginent que le gamin ne voit jamais ses copains-copines autrement qu’en uniforme, comme si les mômes n’avaient que ça à se mettre, qu’ils ne se voyaient jamais le week end, ne s’invitaient jamais à la maison, ne faisaient pas de sport, n’appartenaient à aucun club ni ne faisaient jamais aucune activité extra scolaire. 

Or, il s’agit bien de porter l’uniforme à l’école (collège, lycée…) et non ailleurs ! Autrement dit, la règle de vie devient différente dès le moment où le gamin passe la porte de l’établissement scolaire. Non seulement c’est tout à fait normal, mais c'est justement ça la clef du problème. C’est ainsi, et pas autrement, qu’il comprend qu’une école n’est pas une cour de récréation, même si bien évidemment l’établissement en comporte une, qu’on ne fait pas ce qu’on veut à l’école, et qu’il est là pour apprendre, accepter la discipline (oh quel affreux mot ! Ainsi donc on demanderait aux pauvres élèves de respecter un minimum de discipline, quel épouvantable traumatisme…) et respecter ses professeurs, même s’il a le droit de les contredire dans le cadre d’un débat lorsqu’il est en désaccord avec eux, ou que le professeur a fait une erreur (nul n’est parfait). 


Au-delà des arguments favorables à l’uniforme mettant en avant le gommage des différences sociales, argument auquel j’adhère dans une certaine mesure, je suis persuadée que l’uniforme scolaire est une excellente façon de contribuer à inscrire dans l’esprit des élèves l’idée que l’école n’est pas un lieu comme les autres, que c’est une institution à part, qu’ils doivent respecter, et que lorsqu’ils passent les portes de cette institution, le monde change, les règles changent, les codes changent, et ils doivent les respecter.


Il est évident que les enfants ne sont pas dupes (et encore moins idiots). Ils savent très bien, uniforme ou pas, à quelle catégorie sociale appartient leur petit camarade, s’il vient d’une famille riche ou d’une famille pauvre. Le problème n’est même pas de vouloir masquer les catégories sociales : elles existent, ont toujours existé et, les expériences politiques ayant tenté de les abolir s’étant toutes soldées par des échecs cuisants, on peut affirmer sans avoir peur de trop se tromper qu’elles existeront toujours. Plus que le problème de la catégorie sociale, c’est sans doute le problème de la jalousie, de l’envie, voire du racket qui est en jeu. Et encore au-delà, le problème de l’enfant qui pense ne pouvoir s’affirmer qu’à travers les fringues qu’il porte, l’apparence extérieure qu’il montre. 

On dit des ados qu’il est extrêmement important pour eux, pour leur « épanouissement personnel », de s’affirmer, et d’affirmer leurs différences, par l’usage des vêtements. N’est-ce pas prendre le problème à l’envers ? N’est-ce pas justement parce que les enfants et ados évoluent dans nos sociétés, où l’apparence extérieure, le superficiel et l’artificiel sont présentés comme une priorité, sont constamment valorisés au détriment de la richesse intérieure, qu’ils adoptent, logiquement et naturellement, ce comportement ? On le voit bien lorsqu’on constate qu’il ne s’agit pas seulement d’un comportement propre aux adolescents : les adultes eux-mêmes, qui auraient dû dépasser ce comportement adolescent, ne parviennent en fait pas à se détacher de cette attitude superficielle qui consiste à exhiber son extérieur, à tout miser sur l’apparence, et ne rien vouloir montrer de ce qu’ils sont à l’intérieur. 


Quelle que soit la façon dont on prend le problème, que ce soit à l’envers ou à l’endroit, le constat est bien là : ainsi, il est important pour les ados de s’exprimer uniquement à travers les vêtements (de marque, tant qu’à faire, n’est-ce pas…) qu’ils portent ? Eh bien raison de plus pour que l’école leur montre justement une autre façon de faire, raison de plus pour qu’elle leur impose d’autres comportements, qu’elle les encourage à apprécier les gens pour ce qu’ils sont à l’intérieur au lieu de ne les apprécier que parce qu’ils sont vêtus à la dernière mode, au lieu d’aller dans le sens de l’acceptation docile de la superficialité, qui est soi-disant normale chez les ados, sans parler du matérialisme ambiant de notre société tout entière. 

Les ados se modèlent à l’image que les adultes leur renvoie, et non le contraire. Si l’on vit dans une société où frimer avec ses belles fringues est mal vu, il ne sera pas important pour l’ « épanouissement personnel » des ados de suivre la mode à la lettre et de se « démarquer » avec des fringues. On peut se démarquer avec des goûts musicaux, et même, si, si, avec des passions. Untel se démarquera parce qu’il sera passionné d’histoire, celui ci sera passionné de sciences, tel autre préfèrera l’étude des langues, etc. N'est-ce pas aussi une façon de s'affirmer et affirmer ses différences ? 

L'un des arguments de la France pour justifier son refus de l'uniforme est qu'il ne faut pas "uniformiser". Beau jeu de mot, en effet, mais qui ne reflète pas du tout la réalité de notre société un peu hypocrite, il faut bien le dire. Si, dans le principe, la République est diverse, composée de "diversité", dans la réalité, la diversité est rejetée, puisqu'on donne le droit aux gens de faire ce qu'ils veulent... chez eux. Dans la "sphère privée", comme on dit très pompeusement. Dans la "sphère publique", il faut le moins de diversité possible. Bref, tout le monde a le droit de porter les vêtements qu'il veut à l'école quand il s'agit d'exhiber ses marques de luxe ou se faire impitoyablement rejeter parce qu'on n'a pas les fringues adéquates pour être accepté par le "groupe", pas de problème non plus pour arriver en classe avec sa casquette, son mp3 sur les oreilles ou son portable à la main en plein cours, mais en revanche alors là, oh scandale absolu, pas question qu'un vêtement évoque un quelconque petit signe religieux. Autrement dit, pas question de réellement faire preuve de diversité, et la montrer. Normal dans un pays laïc, sauf que personne ne mettra à la porte une élève portant ostensiblement une croix (même une grosse) à un pendentif, alors qu'un interminable débat aura lieu au sujet d'une autre qui aimerait bien conserver son foulard musulman en classe. Si le débat ne se solde pas par une exclusion de l'élève en question. 

Soit le choix des vêtements n'est autorisé pour personne et en aucune circonstance, c'est le choix du port de l'uniforme, soit il est autorisé de s'habiller absolument comme on le souhaite, que le vêtement évoque ou pas une appartenance religieuse. Mais dire : tu as le droit de t'habiller comme tu le souhaites, parce que ça va dans le sens de la diversité, et la société française est composée de diversité, mais pas toi, toi tu enlèves ton foulard, parce que tu montres trop ton appartenance religieuse, tu montres trop ta diversité, non seulement c'est contradictoire, mais en plus c'est hypocrite.


Pour en revenir aux fringues de marque, libre à l’enfant de s’acheter malgré tout, s’il en a les moyens, des vêtements chics à porter le week-end pour frimer devant ses copains. Cependant, je doute qu’un enfant élevé dans l’idée de : « tu portes un uniforme à l’école de façon à ce que personne ne soit jaloux des beaux vêtements que tu as les moyens de t’acheter » bref, élevé dans ce genre de mentalité, aura, en dehors de l’établissement scolaire, envie de jouer à humilier son copain de classe qui vient d’une famille modeste, avec qui il s’entend pourtant très bien à l’école, mais qui deviendrait, tout d’un coup, un rival, ou un étranger, à l’extérieur. 

Alors c'est vrai, l'uniforme ne viendra pas à bout de la dictature des marques dans notre société, mais pourquoi lui en demander tant ? Ce n'est pas son but, le but est que l'enfant sache que l'école est un lieu où il doit se comporter différemment. D'une manière qui rende l'apprentissage possible. Il s'agit d'une part de rétablir le concept de discipline sans lequel aucun apprentissage n'est possible, et d'autre part de montrer à l'élève que loin de l' "uniformiser", le port de l'uniforme lui donne la possibilité de s'exprimer de façon moins superficielle et moins matérialiste. 

C'est tout, ce n'est pas plus compliqué que cela. Il n'est pas question de demander à l'uniforme de régler tous les problèmes de notre société. Ceux qui le critiquent sont ceux qui en attendent bien trop. Ils demandent à l'uniforme d'être la réponse aux problèmes de notre société, constatent avec dépit qu'il ne répond pas à ces attentes, et donc le rejettent, sans penser une seconde qu'un uniforme est quelque chose de scolaire, et qu'il doit rester scolaire car c'est dans le cadre de la scolarité qu'il a son utilité.


Le véritable problème de l’uniforme n’est pas, à mon sens, un problème de classes sociales ou de développement personnel, mais tout simplement un problème de discipline. Le fait même d’établir dans les établissements scolaires des règles différentes, et faire comprendre aux gamins que ces règles doivent être respectées.
Pourquoi toujours voir la discipline comme quelque chose de négatif ? Le totalitarisme, d'accord, mais pas la discipline ! La société confond les deux, ou quoi ?


 Le gamin fait ce qu’il veut, mais en dehors de l’établissement scolaire. C’est aussi simple que ça. Hors l’école, les règles de vie sont (en principe…) imposées par les parents, à l’école les règles de vie sont imposées par l’institution scolaire, représentée par le chef d’établissement, les professeurs, et autres membres de l’équipe éducative. 


Je me suis rendue à Londres la semaine dernière, et avant de sauter dans mon train de retour, j’ai fait une visite éclair (un peu trop éclair à mon goût) au Musée d’histoire naturelle, le National History Museum de South Kensington. Qu’y ai-je vu ? La section des volcans et des séismes. Ou plus exactement, ce qui nous intéresse plus ici, qui ai-je vu ? Un groupe de jeunes élèves britanniques d’environ 13 ou 14 ans, tous en uniforme, calmes, disciplinés, régulant leur niveau sonore lorsqu’ils parlaient, certains, regroupés autour d’un professeur, ou était-ce un animateur du musée, écoutant attentivement les explications, d’autres circulant par petits groupes, traversant tranquillement les salles du musée en prenant des notes, des gamins autodisciplinés qui n’avaient même pas besoin de la présence d’un adulte pour se prendre en charge, et qui profitaient pleinement de la visite qui leur était offerte.  Bref, des gamins qui avaient compris qu’ils effectuaient cette visite dans le cadre d’une sortie scolaire, et qu’il étaient supposés apprendre quelque chose. 


Il y avait aussi un groupe de jeunes Français (sans doute des élèves de l’établissement français Charles de Gaulle de South Kensington, où visiblement l’uniforme n’est pas de mise) des gamins un peu plus âgés, et cependant bruyants, traversant parfois la salle en coup de vent, chahutant (un peu), et n’ayant pas l’air vraiment intéressés par ce qu’ils voyaient. Comparé à l’attitude adoptée par des groupes scolaires que j’ai vus à Paris (notamment à la Cité des Sciences et de l’Industrie où j’ai un jour halluciné, et me suis demandé comment il était possible de laisser ces mômes livrés à eux-mêmes plus d’une minute et demie, vue leur comportement) l'attitude de ces jeunes Français était exemplaire, mais le contraste était néanmoins saisissant avec celle des jeunes élèves britanniques. Ils avaient, somme toute, le comportement normal d'un élève. Ils correspondaient tout simplement à l'idée même que l'on se fait d'un élève. D'un côté, uniforme... De l'autre, pas d’uniforme.


Je ne prétends pas que tout est dû à l’uniforme, que le port de l’uniforme va régler d’un coup de baguette magique tous les problèmes de discipline, ce serait trop simpliste, mais je suis persuadée que l’uniforme contribue à discipliner les enfants lorsqu’ils se trouvent dans l’établissement scolaire, ou qu’ils effectuent une visite de groupe dans le cadre de leur scolarité. De plus, l’effet « vous devez vous tenir correctement car vous représentez, de part l’uniforme que vous portez, votre école à l’extérieur, et la réputation de votre école est en jeu » doit jouer pas mal. L’uniforme est peut être juste un symbole, mais les symboles sont importants et ils exercent une influence non négligeable dans notre société. Raison de plus pour les utiliser, lorsque c’est à bon escient.


Marrant que ce genre de discours vienne d’une personne comme moi, qui défend souvent les écoles alternatives, les expériences éducatives, les établissements comme Summerhill où le rejet de l’uniforme était justement l’un des arguments avancés par A. Neill pour défendre sa vision de la liberté et expliquer sa conception de l’épanouissement de l’enfant. 


A moins que je ne sois revenue de ce genre de conception éducative, ou que j’en revienne petit à petit. Car, je m’en rends compte maintenant, lorsqu’on décortique les « programmes » de ces écoles dites « différentes », on voit qu’elles ne mettent jamais la priorité sur le savoir, sur la connaissance, mais toujours sur un hypothétique « développement personnel » de l’enfant, son « épanouissement » (tout aussi personnel, il faut toujours que ce soit « personnel »…), ce genre de notions un peu fourre-tout qu’on nous sert à toutes les sauces. Je n’invente rien, ils le disent bien souvent dans la présentation de leur établissement : ici, l’enfant n’est pas là pour « ingurgiter » des connaissances, mais pour « s’épanouir »… 


Comme s’il y avait contradiction entre le fait d’apprendre, autrement dit étudier, et s’épanouir. Comme s’il était évident que l’épanouissement personnel ne pouvait en aucun cas être dû à la connaissance et l’étude. En gros, pour eux, soit on apprend, soit on s’épanouit.  On ne s’épanouit jamais en apprenant, en étudiant, c’est bien connu…


Certes, je suis entièrement d’accord sur le constat qu’il faudrait améliorer la capacité d’analyse des élèves, leur sens critique, leur donner de meilleures clés pour s’orienter et se situer dans notre vaste monde, mais de là à croire que cela passera par l’abolition de toute forme de discipline, ou en tout cas par tout ce qui peut symboliser cette discipline (dont le fameux uniforme), de là à s’imaginer que le professeur s’en tirera en « proposant » et non « imposant » (genre : « les amis, je vous propose de travailler aujourd’hui ») c’est une grave erreur. 


Et après on ne peut que constater, les bras baissés, les bras ballants, impuissants devant l’évolution de la situation, que les professeurs ne sont plus respectés, que la violence dans les établissements scolaires ne fait qu’augmenter, qu’apparemment le niveau baisse (tous les profs que j’ai rencontrés et avec qui j’ai discuté, même s’il est vrai qu’ils ne sont pas nombreux, le disent, et il n’y aurait donc que les ministres, ou la catégorie des psychologues-sociologues-philosophes-etc… bref, ceux qui ne font que pondre de beaux discours, ne sont jamais au contact d’une classe et ne prennent jamais le temps d’écouter les profs, croyant évidemment savoir mieux qu’eux, bref il n’y a que des gens comme cela pour le nier et prétendre le contraire), et que le système éducatif ne répond plus à ses missions, car il en est devenu incapable, trop empêtré dans ses propres contradictions, dont la plus évidente est : on voudrait qu’il y ait de la discipline en classe, mais on ne fait strictement rien pour l’instaurer. Car tout ce qui peut symboliser cette discipline est systématiquement rejeté. Au nom d’idéaux, idéaux soit disant progressistes, qui ne font que nier de façon obstinée la réalité. Autrement dit, la seule chose sur laquelle on devrait se baser.


Redresser le système éducatif passera par des réformes, certes, il passera aussi par des financements, on est bien d’accord. Mais il passera aussi, et surtout, par un rétablissement de la discipline, sans laquelle il n’y a pas de respect, non seulement pas de respect des professeurs, mais également pas de respect des autres élèves, et finalement pas de respect de l’enseignement lui-même. 


Une école où l’on « fait ce qu’on veut », où on arrive habillé d’un jean qui montre 90 % du slip, où le prof n’a plus aucun pouvoir sur le gamin qui refuse d’enlever sa capuche ou son bonnet en classe (je me base pour dire cela sur une prof rencontrée il y a quelques années et qui me disait en avoir marre de ces élèves arrivant vêtus d’horripeaux du genre jeans troués, sales, (mais des horripeaux à la mode…) la chemise ouverte jusqu’au nombril, qui vont jusqu’à téléphoner ou s’envoyer des sms en plein cours, sous le nez du prof dont ils n’ont stricement rien à faire) ce n’est pas une école où l’on apprend quoi que ce soit.


Une école où l’élève, première règle, et règle incontournable, doit arriver vêtu de tel uniforme, sinon il n’entre pas, c’est une école qui a su établir dès le début une discipline, une école où l’enfant sait qu’'il ne pourra faire ce qu’il veut. C’est une école où l’on apprend. Non seulement des savoirs, mais aussi à se comporter en société avec les autres. On n’est pas là pour être en compétition du « t’as le plus beau blouson donc t’es le chef de la bande ». On est là pour être ensemble, et pour apprendre.

Et quand ensuite on sort dans un musée pour une visite scolaire, on sait se tenir, et on ne dérange pas les ronchonneuses-grincheuses comme moi qui ont à peine deux heures pour visiter le musée et qui n’ont qu’une envie : en profiter.   ;-)