Quand Mandela partira...


Il n’y a qu’un seul combat que nous sommes certains de tous perdre un jour, quoi que l’on fasse, c’est le combat contre la mort. On ne sait à quel moment la mort viendra, ni pourquoi elle viendra à ce moment là, mais nous savons tous qu’un jour où l’autre, elle viendra, pour nous prendre, nous arracher à la vie lorsqu’à notre tour il nous faudra rendre notre âme et nous en aller nous reposer pour l’éternité dans ce lieu mystérieux et vaporeux que l’on appelle l’au-delà. Il nous faudra alors, dignement et courageusement, faire face à cette situation nouvelle et effrayante, que l’on ne doit vivre qu’une fois dans sa vie, la première et la dernière. De l’autre côté, l’inconnu. Le vide, le néant, peut être ? Chaque culture possède ses propres croyances destinées à aider les être humains à passer avec sérénité le seuil de ce nouveau monde, à traverser ce qui n’est considéré que comme une étape vers quelque chose d’autre. Pour les uns, le paradis accueillera le nouveau venu. Pour les autres, c’est par la réincarnation qu’il démarrera sa nouvelle vie. Une autre vie qui, elle aussi, s’achèvera dans la mort et la désintégration de son corps. 

Parfois, on croit que la mort va venir, parce qu’on est très âgé, malade, agonisant, et soudain on la voit apparaître sur le seuil de sa maison. Elle entre, nul besoin pour elle de se présenter, et lentement elle se rapproche, elle avance sa main pour vous saisir, puis soudain elle se ravise, tourne les talons et s’en va, sans mot dire, sans explication. Elle a décidé d’accorder un ultime répit à la personne qu’elle convoite, et elle s’en va. On sait pourtant qu’elle ne s’en va que jusqu’à la prochaine fois. La mort partie, c’est le soulagement. Pour les uns l’espoir renaît, le combat reprend, pour les autres l’attente, angoissante et impitoyable, recommence à les ronger. 


Etre entre la vie et la mort. Qu’est-ce que cela signifie, être entre la vie et la mort ? Soit on est en vie, soit on est mort. Y aurait-il donc une troisième étape dans laquelle on ne ferait que transiter, une sorte d’antichambre de la mort, un état dans lequel on se trouverait en équilibre précaire, comme ces artistes de cirque se tenant debouts sur une planche posée sur un rouleau, prêts à basculer d’un côté ou de l’autre ? Si basculer du mauvais côté tient à si peu de choses, alors les deux mondes que sont la vie et la mort doivent être intimement liés, et si proches l’un de l’autre que l’on se demande pourquoi il ne nous est pas possible d’aller faire un tour là bas, de l’autre côté de la passerelle, puis en revenir ensuite pour raconter ce que l’on y a vu, ce que l’on a ressenti et vécu. 


A l’heure où ces lignes sont écrites, Nelson Mandela se trouve dans un état que l’on qualifie de critique. A quatre-vingt quatorze ans, le vieil homme se meurt, tout doucement. Il ne serait rattaché à la vie que par des machines dont le rôle est de faire contrepoids contre cette force invisible qui tente de l’arracher au monde des vivants. On ne sait si cette fois il s’en sortira, et pour lui comme pour tout autre, on ne peut dire à quel moment, quel jour, quel mois, quelle année, la mort triomphera. 


Quand Mandela partira, c’est un vide immense qu’il laissera. Le même vide qu’ont laissé derrière eux Gandhi, Martin Luther King et tant d’autres hommes, exceptionnels humanistes qui doivent être pour tous des modèles absolus, des phares dans la nuit. Quand Mandela ne sera plus là, qu’importent les articles, dans les média, qui chercheront à ratisser la boue pour essayer de trouver matière à salir sa mémoire. Certains font déjà leur apparition, d’ailleurs, révélant ceci, rappelant cela. Que cet homme de paix et de non-violence, que ce sage ait d’abord cru, peut-on lire, en la possibilité d’une lutte armée, doit sûrement sembler impardonnable à qui n’a pas traversé les mêmes difficultés, vécu les mêmes injustices, les mêmes humiliations au quotidien, et ne cherche pas à comprendre. L’injustice et l’humiliation, si elles sont permanentes, et si l’on ne peut voir la lumière au bout du tunnel, peuvent malheureusement entraîner vers la tentation de la violence, on le voit actuellement au Tibet, malgré les messages d’apaisement et de non violence qu’envoie, et a toujours envoyé quoiqu’en disent ses détracteurs, le Dalai Lama. Il arrive un moment où les peuples opprimés n’en peuvent plus et se révoltent. Pourtant, lorsqu’on regarde l’histoire, on voit bien que seule la non-violence est capable d’obtenir des résultats sur le long terme. Parce que la violence entraîne la répression, et la force est alors rarement du côté des révoltés. Seule la non-violence, contre laquelle il ne peut y avoir de répression, peut donner la force de résister sur le long terme et, finalement, de vaincre.


Nelson Mandela ne meurt pas parce que son esprit n’est pas en paix, pensent les Chefs traditionnels sud-africains alors qu’une bataille juridique se joue actuellement au sujet du lieu de sépulture de la famille Mandela. (1) Peut être ont-ils raison. Qui peut savoir ce qui se passe dans la tête d’un homme alors qu’il s’apprête à franchir la frontière entre les deux mondes ? Ils ne comprennent pas que l’on maintienne le grand homme en vie alors qu’il devrait être ramené à Qunu pour y mourir tranquillement. Car Mandela a accompli son destin. S’il souhaite partir, il peut en effet le faire en toute sérénité. 


Peut-être Mandela souhaite, au contraire, repousser une fois encore, même si c’est seulement pour très peu de temps, l’inévitable. Nelson Mandela mène en ce moment son ultime combat, et le monde entier retient son souffle, et attend, entre espoir et fatalité.

Unis en pensées, en émotions, en prières ou autres, les hommes et femmes du monde entier sont en train d’accompagner cet être humain exceptionnel dans cette ultime étape de sa vie. Comme Gandhi et Martin Luther King avant lui, il nous laissera en héritage, lorsqu’il sera parti, un magnifique message de paix et d’humanité. Il nous laissera aussi son expérience de la lutte et de la résistance contre l’injustice. Ce sera ensuite à nous de savoir préserver, et faire fructifier, cet héritage. 


"Je ne doute pas un seul instant que lorsque j'entrerai dans l'éternité, j'aurai le sourire aux lèvres." Nelson Mandela, 1997.









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