Les évacués.

http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/les-evacues-131091




Il est une histoire particulièrement touchante, une histoire que personne en Angleterre n'a oubliée, l’histoire des enfants britanniques évacués durant la seconde guerre mondiale. On les a appelés "the evacuees". Les évacués. 


Le vécu de ces enfants, obligés de quitter leurs familles alors qu’ils n’avaient parfois que trois, quatre ou cinq ans, ne fut pas forcément dramatique. Pour beaucoup d’enfants, et on l’espère pour la majorité, l’évacuation se passa bien, ils furent bien accueillis, correctement nourris et la nouvelle vie qu’ils venaient d’entamer, dans des petites villes ou des villages en zone rurale, fut pour eux source de nouvelles et heureuses expériences. Certains témoignages ne font état d’aucun sentiment de manque, bien qu’il soit difficile de savoir si de tels problèmes n’ont pas été volontairement tus. Au moment de leur évacuation, bien des enfants eurent l’impression excitante qu’on les emmenait en vacances, peut-être était-ce parce qu’ils n’avaient pas réalisé que la séparation d’avec leurs familles allait être longue. D’autres cependant vécurent cette évacuation et la longue séparation d’avec leurs parents comme un véritable drame. Et comme on voit de tout en ce monde, certains enfants furent même accueillis avec froideur par des familles peu enclines, visiblement, à recueillir sous leur toit plusieurs enfants supplémentaires, qui n’étaient pas les leurs, pour lesquels ils ne ressentaient aucune affection particulière et dont il leur fallait désormais s’occuper en attendant le retour des jours meilleurs.


Il semblerait que les familles d’accueil aient été volontaires et non désignées d’office, en tout cas elles étaient payées pour accueillir les enfants. Toutes ne le firent bien sûr pas pour l’argent, mais il est clair que certaines le firent dans l’unique but de toucher ces allocations supplémentaires. Beaucoup d’enfants souffrirent, durant leur vie d’éloignement, de divers symptômes liés au stress, y compris l’énurésie ou les maladies de peau. Certains parents se précipitèrent même pour venir reprendre leur enfant après qu’ils eurent appris que celui-ci souffrait de la gale, car il avait été placé dans un foyer où l’hygiène n’était pas correctement assurée. Cela pouvait arriver chez des familles vivant « à la dure » à la campagne. Beaucoup d’enfants furent ainsi envoyés dans des familles où il n’y avait ni eau courante, ni électricité, ni salle de bain, ni WC. Ces enfants des villes, en particulier les petits Londoniens, avaient parfois du mal à s’y faire.


Il y eut trois vagues d’évacuations. La première en septembre 1939, la seconde en juin 1940 et la dernière en juin 1944. Il s’agissait de mettre les enfants, en premier lieu les enfants, à l’abri des bombardements, à venir puis présents. Les enfants ne furent pas les seuls à être évacués des grands centres urbains. Des jeunes mères de familles accompagnées de leurs bébés, ou d’enfants encore trop jeunes pour être évacués seuls, des femmes enceintes, des aveugles, des handicapés… furent également évacués. Presque 3,75 millions de personnes en tout furent officiellement évacuées durant la deuxième guerre mondiale, ce à quoi il faut ajouter plus de deux millions de personnes (1) évacuées de façon « privée », les plus fortunées allant s’exiler aux quatre coins de l’empire britannique.


Le pays était désormais divisé en trois sortes de zones : les zones « évacuation », les zones « neutre » et les zones « réception ». La première vague d’évacuations débuta le 1er septembre 1939, alors même que la guerre n’avait pas commencé pour la Grande Bretagne puisqu’elle fut déclarée à l’Allemagne deux jours plus tard, le 3 septembre. Le même jour que la France. On estime à 827 000 environ le nombre d’enfants (sans compter les autres, donc) qui furent évacués des zones à risque, y compris, bien sûr, Londres, en l’espace de quelques jours.


Evacuer les enfants n’était pas obligatoire, mais bien sûr très fortement recommandé. En 1939, Certaines familles ne comprirent pas pourquoi on les encourageait à éloigner leurs enfants alors que les villes n’étaient même pas bombardées. Le gouvernement britannique distribua alors des tracts pour expliquer à la population les raisons de cette mesure, ou pour encourager les familles à procéder à l’évacuation de leurs enfants. Des posters furent placardés un peu partout, dans les rues, le métro de Londres…

 




  



Quels parents auraient préféré garder leurs enfants avec eux, et mettre leurs vies en péril, alors que la guerre était imminente et le risque bien réel ? Alors, aussi difficile que cela ait pu être pour eux aussi, ils se séparèrent de leurs enfants, espérant sans doute, comme on peut l’imaginer, être très bientôt réunis. La totalité des enfants ne fut cependant pas évacuée des zones à risque. 

Les enfants d’âge scolaire furent évacués avec leur école toute entière. Les professeurs et les directeurs accompagnaient les élèves dans leur exil forcé. Il fallait que les cours se poursuivent, quelque soient les circonstances. En réalité, il fut souvent très difficile de maintenir un niveau scolaire correct. Les classes étaient surchargées du fait de l’arrivée de ces nouveaux contingents, parfois les enfants locaux n’acceptaient pas de bonne grâce les nouveaux arrivants, ce qui leur rendait la vie encore plus difficile, et beaucoup d’élèves évacués ne purent aller à l’école qu’à mi-temps. Quant aux enfants restés dans les zones à risque, ils n’avaient parfois plus la possibilité d’aller à l’école puisque leurs professeurs avaient été évacués en même temps que leurs élèves, et les écoles étaient fermées.


Souvent, c’étaient les professeurs qui menaient les enfants à la gare de Paddington, ou à celle de Waterloo… les parents n’étant pas toujours autorisés à s’y rendre eux-mêmes, peut-être pour éviter les émotions traumatisantes et de toute façon inutiles. Les enfants ne savaient pas où on les emmenait, parfois même n’avaient pas été informés par leurs parents du fait qu’ils allaient être séparés. Chaque enfant portait une petite valise contenant quelques effets personnels, un sac de nourriture et un masque à gaz. Lorsqu’on interroge aujourd’hui des personnes désormais âgées au sujet de leur évacuation, ce qui revient fréquemment est ce masque à gaz qui, visiblement, a fortement marqué les esprits. Une étiquette permettant d’identifier les enfants pendait à leur cou. D’un côté étaient inscrits leur nom et leur provenance, de l’autre leur destination. Le trajet était souvent long, très long même, avec cinq, six, parfois plus de dix heures de train, et ils arrivaient à destination exténués, et affamés. D’autres enfants eurent plus de chance et furent envoyés dans des zones plus proches. Le trajet, nettement plus court, put se faire en bus.


Certains racontent aujourd’hui (2) comment, à leur arrivée, ils furent trimballés dans la ville, alors que déjà ils tombaient de sommeil, à la recherche d’un foyer acceptant de les accueillir. Parfois, les portes se fermaient, et au traumatisme de l’évacuation s’ajoutait celui de se sentir rejeté. Une famille avait demandé à recueillir une fillette, mais celle-ci était trop âgée, tel autre enfant était écarté pour une autre raison. Beaucoup d’enfants furent cependant regroupés à leur arrivée dans un grand hall d’accueil, et voyaient alors des grandes personnes inconnues passer dans les rangs, choisissant l’enfant, ou les enfants, qu’ils désiraient « emporter ». Certaines fratries étaient récupérées directement à la gare. Il est arrivé que des enfants soient séparés de leurs frères ou sœurs, les familles d’accueil ne pouvant pas, ou ne voulant pas, les accueillir ensemble.


Les semaines, puis les mois passèrent. Les bombardements « tardant » à venir, si l’on peut dire (la première ville bombardée fut Middlesborough, le 24 mai 1940), de nombreuses familles commencèrent à douter du bien-fondé de la mesure gouvernementale, et la tentation de récupérer leurs enfants fut d’autant plus forte que le manque se faisait cruellement sentir. Il y eut alors une nouvelle campagne de communication du gouvernement, avec distribution de tracts, afin de décourager les parents d’aller chercher leurs enfants.






Certains enfants furent conduits dans des zones considérées comme sûres en 1939, mais qui devinrent plus tard des zones à risques. Ce fut notamment le cas des zones côtières, qui furent en effet lourdement bombardées et dont on craignait qu’elles ne deviennent le théâtre d’un débarquement ennemi. Il fallut de nouveau évacuer les enfants. Ils refirent alors leurs bagages, prirent un nouveau train, et furent accueillis par une nouvelle famille, ailleurs, plus loin, toujours plus loin. De très nombreux enfants restèrent ainsi « en état d’évacuation » plusieurs années, et même pour certains jusqu’à la fin de la guerre. Ils recevaient parfois la visite de leur mère, lorsque cela était possible vu les distances et le temps dont les gens disposaient.


La deuxième vague d’évacuations débuta en juin 1940, en raison de la capitulation de la France. Les côtes du continent étant désormais sous contrôle allemand, il était urgent d’évacuer les habitants des côtes britanniques, situées juste en face. Lorsque le Blitz débuta en septembre 1940, un petit pécule payant notamment les frais du voyage fut distribué à ceux qui désiraient évacuer, ou faire évacuer quelqu’un : enfants bien sûr, personnes âgées ou malades, femmes enceintes… et les nouveaux sans abris qui avaient perdu leur logement dans les bombardements et n’avaient plus rien. Des enfants furent également envoyés au Canada, aux Etats Unis… jusqu’en juillet 1940. (3)


Une troisième vague d’évacuations eut lieu à partir de juin 1944, et se poursuivit jusqu’en septembre 1944, après le débarquement en Normandie. Ces campagnes d’évacuations prirent fin après septembre 1944.


Les enfants évacués britanniques ne furent pas les plus mal lotis durant cette guerre. Cependant, même s’ils furent bien accueillis, bien nourris, voire considérés comme un nouveau membre de la famille, l’expérience de cette évacuation forcée, due à la guerre, et de ce placement dans une famille d’accueil n’a certainement pas dû être facile à vivre pour des enfants parfois très jeunes. Des chercheurs étudient de nos jours l’impact psychologique des évacuations sur ces enfants aujourd’hui adultes. (4)


Jadis, les guerres se faisaient entre soldats, et les pertes se comptaient parmi les soldats. Puis, les civils ont commencé à devenir la cible des belligérants ennemis. De nos jours, 90% des pertes humaines lors des conflits sur la planète sont des civils. Inutile de préciser que, quelque soit le lieu, quelque soit l'époque, les enfants sont toujours les premiers à trinquer. Aujourd’hui, un peu partout dans le monde, des guerres effroyables (qui, sans doute, pourraient être stoppées si les belligérants acceptaient de s’assoir autour d’une table) continuent de tuer des civils, de tuer des enfants ou les rendre orphelins, dans la plus grande indifférence de ceux qui, confortablement installés dans leurs bureaux dorés, les ont lâchement déclenchées. (5)







 

Pour en savoir plus : ce site internet britannique fournit une intéressante bibliographie (en anglais) pour les personnes désirant aller plus loin.


 

Notes et sources.

  1. Source : Wikipedia.
  2. http://www.timewitnesses.org/evacuees/list.html
  3. http://www.nfb.ca/film/children_from_overseas/ film canadien (de propagande, mais il fallait bien ça) racontant le vécu des enfants britanniques évacués au Canada.
  4. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/19484603





 

Source des images :



























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