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CET ARTICLE SERA SUPPRIME LORSQUE J'AURAI TRANSFERE TOUS LES ANCIENS ARTICLES PUBLIES SUR AGORAVOX.

Dimanche 29 juillet 2012
C’est le onze juin dernier que l’ESO (1) s’est réuni en Allemagne et a approuvé le programme du futur télescope géant E-ELT (European Extremely Large Telescope). On savait déjà qu’il sera construit au Chili, à vingt kilomètres seulement de son petit frère le VLT (Very Large Telescope), dans le désert d’Atacama, lieu idéal pour l’observation astronomique, même si les conditions climatiques y sont très rudes.

 
E-ELT
 
Le « petit frère » en question, installé sur le site de Paranal, est déjà une réalisation assez extraordinaire, puisque les télescopes du VLT (Quatre de 8,2 mètres de diamètre, et quatre mobiles de 1,8 de diamètre) peuvent fonctionner en interférométrie, ce qui signifie qu’ils ne fonctionnent alors pas de façon indépendante les uns des autres, mais ensemble, unissant leur forces pour parvenir à voir plus loin. Plusieurs petit yeux (ce sont surtout les quatre petits télescopes mobiles du VLT qui fonctionnent en interférométrie) qui se combinent pour n’en former plus qu’un, nettement plus gros, du coup.

VLT

Le VLT peut se visiter, et cela motive pour commencer à déposer, de temps en temps, un peu de menue monnaie dans son petit cochon de porcelaine, d’autant que l’E-ELT sera, espérons le, également visitable... Alors rêvons un peu, car même si l’on parvient à accumuler la somme nécessaire pour se rendre là bas, il n’est pas forcément de tout repos de séjourner dans l’Atacama. Les conditions de visite du VLT sont très strictes, et l’on met également en garde les touristes sur le site internet de l’ESO contre les problèmes de santé pouvant survenir à ces altitudes et ces climats : migraines, vertiges, problèmes respiratoires ou cardiaques, oreilles qui sifflent, vision d’ « étoiles »…
Le VLT, actuellement le télescope le plus moderne du monde dans la famille « télescopes terrestres », sera donc détrôné dans les quelques années à venir, vers 2018 peut-on lire, par l’E-ELT actuellement en préparation, une sorte de monstre dont l’œil aura la taille de la moitié d’un terrain de football ! On imagine que même en invoquant son interférométrie pour sa défense, le pauvre VLT va paraître bien petit lorsque son futur grand frère sera né, à Cerro Armazones. On parle même sur le site de l’ESO d’une révolution en préparation… « Un tel télescope peut éventuellement révolutionner notre perception de l'Univers, comme l'a fait la lunette de Galilée il y a 400 ans. » peut-on y lire en effet !
A l’époque où le VLT a été construit, il est fort possible que la communauté scientifique se soit demandé ce qu’on allait pouvoir faire de mieux, de plus grand, de plus moderne, de plus extraordinaire. Même si l’on imagine les scientifiques habitués à se remettre en question, à ne jamais se reposer sur leurs lauriers et à tourner une page immédiatement après avoir tourné la précédente, dans le but d’aller toujours plus vite, toujours plus haut, toujours plus fort… ah non ! ça, c’est la devise des jeux olympiques ! bref, si on les imagine habitués à anticiper, à se dépasser sans cesse, on se demande tout de même comment il est possible de prévoir quelque chose que l’on n’est pas encore capable de réaliser, et ce au moment même où l’on pense avoir atteint les limites de nos possibilités. Puis de le concevoir, puis de le réaliser.
Ce besoin de télescopes nouveaux provient peut être de l’absence de réponses satisfaisantes obtenues après maintes observations au moyen des instruments dont on dispose à un moment donné. A moins que cela ne soit le fait de la formulation, dans les esprits des scientifiques, de questions nouvelles, directement liées aux progrès que l’on vient d’accomplir ? Les nouvelles questions sont-elles destinées à ne germer que si l’on apporte au préalable la réponse à la question précédente ? Est-ce ainsi que la science progresse ?
Quelque soit la façon dont elle progresse, la science ne s’arrête jamais, et ne s’arrêtera jamais de progresser pourvu que l’on continue à vivre dans un monde où la curiosité, l’adaptabilité, l’ouverture continueront à l’emporter sur les dogmes figés. Une découverte en remplace une autre, une technologie relègue la précédente au rang d’antiquité, une réalisation considérée comme au top est considérée comme dépassée quelques années plus tard seulement… C’est pareil dans le monde de la technologie. Le discman a remplacé le walkman, puis fut remplacé par le lecteur USB, et l’on passe désormais pour des retardés lorsqu’on persiste à utiliser les anciennes machines, que tous les amoureux du vintage et du rétro adorent pourtant... Gemini a remplacé Mercury, puis fut détrôné par Apollo. La télé couleur a remplacé la télé noir et blanc, la 3D remplacera peut être à terme la 2D, tout comme, dans le monde de l’énergie, les énergies renouvelables remplaceront à terme le nucléaire… mais là je divague, j’en ai peur, et de plus je suis complètement hors sujet. Cela dit, il faut bien reconnaître qu’il y a des domaines où le progrès a du mal à décoller…
Anyway, comme disent les Anglosaxons, peut-être en va-t-il autrement dans le monde des télescopes où chaque instrument semble jouer un rôle bien défini, chercher dans un domaine bien précis, celui auquel ne s’intéresse pas (ou moins) son concurrent, avoir encore son mot à dire même s’il n’est pas, ou plus, le dernier né et le plus sophistiqué. Il semble bien que chaque instrument ait sa spécialité, et sa raison d’être. Et puis, il y a les télescopes terrestres, les télescopes spatiaux, peut-être un jour les télescopes lunaires… Alors, même si cet article s'intéresse en priorité au E-ELT, ne boudons pas pour autant le VLT, et ne l’envoyons pas aux oubliettes de la science.
Et cependant, comment ne pas être déjà émerveillés par ce qui se prépare, comment ne pas attendre avec impatience la naissance de ce nouveau télescope ? La lecture des caractéristiques de l’E-ELT donne le vertige : le télescope sera sans doute une véritable prouesse technologique dans sa réalisation, avec ses miroirs à optique adaptative. Il aura en effet la possibilité de déformer son œil afin de corriger les perturbations atmosphériques, ce que ne sait pas faire le VLT. L’un des miroirs à optique adaptative pourra ainsi changer de forme mille fois par seconde ! L’œil du télescope sera en fait composé de cinq miroirs, un miroir primaire et les autres secondaires. Le miroir primaire comprendra environ un millier de segments d’une largeur d’un mètre quarante, et l’un des miroirs secondaires mesurera six mètres de diamètre.
Mais arrêtons ici la liste des caractéristiques techniques de ce télescope géant sinon on serait obligé de se lancer dans de grands discours savants sur ses possibilités d’observation dans le visible, l’infra rouge… ce qui ferait très vite arriver aux limites de ses connaissances personnelles, en tout cas les miennes. Qu’importe ! Ce qui est génial, avec l’astronomie, c’est que l’on peut se passionner pour des sujets sans forcément connaître grand-chose de la science et de la technologie elles-mêmes, sans être scientifique soi-même. Car l’astronomie fera toujours rêver, et les questions qu’elle soulève telles « qui sommes nous ? », « d’où venons nous ? », « de quoi est fait notre univers ? », « y sommes nous seuls ? », concernent chacun d’entre nous. Quoi de plus frustrant en effet que de ne pas savoir s’il existe ou non une autre planète habitée,  à quoi ressembleraient « ceux » (ou « ce ») qui y vivent, quelle forme a notre univers, où s’arrêtera-t-il et, s’il compte arrêter un jour son expansion, pour quelle raison s’arrêtera-t-il, et finalement, pourquoi, et non comment, tout a commencé ? Ne serait-ce pas finalement une véritable nécessité d’être scientifique, pointu dans son domaine, afin d’être en mesure d’apporter des réponses, quelles qu’elles soient, même si elles ne sont que simples hypothèses, pour faire taire, même temporairement, ces insupportables frustrations ?
N’est-on pas tous un peu scientifiques, malgré tout, et ce depuis l’enfance, n’entre-t-on pas spontanément dans une démarche scientifique dès lors que l’on cherche à comprendre et à savoir, que l’on n’accepte aucune vérité comme permanente et unique, que l’on remet sans cesse en question ses connaissances et ses croyances et que l’on accepte sans honte aucune de reconnaître que l’on ne sait rien ? Que l’on est même heureux de constater que l’on a encore tout à apprendre, tout à découvrir ?
Quoi qu’il en soit, l’E-ELT sera plus performant que le télescope Hubble (on en vient à ce propos à se poser la question de savoir ce qui serait le plus économique à construire dans le futur : des télescopes terrestres à optique adaptative, ou des télescopes spatiaux ?) et, avant même la pose de la première pierre, on attend déjà beaucoup de lui : découvertes et images d’exoterres, étude de l’atmosphère des planètes extrasolaires, étude de la formation des systèmes planétaires, étude des tous premiers objets apparus dans l’univers (cet œil de lynx verra en effet très loin…) et des trous noirs et, cerise sur le gâteau, mesurer l’accélération de l’expansion de l’univers… pour ne citer que ces quelques exemples qui donnent également le vertige. Et d’autres objectifs (c’est un peu le cas de le dire) délicieusement incompréhensibles ou mystérieux, qui feraient presque passer l’astronomie pour une science destinée aux magiciens…
 
 

Source des photos.
 
 
 
 
 
 
 
 
   Auteur ESO

 
 
 
 
Note.
(11) European Southern Observatory.
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Sciences
Jeudi 24 mai 2012
La première chose qui frappe lorsqu’on arrive à Chișinău, une fois sortis de l’aéroport et passées les portes de la ville, est le bilinguisme quasi-total de la population. Chișinău est la capitale de la République de Moldavie, ancienne République Socialiste Soviétique de Moldavie jusqu’en 1991, et à ce titre, la population entière ou presque parle couramment russe, en plus du roumain. Nombre de panneaux, d’affiches, d’enseignes de la capitale moldave (nommée Кишинeв (Hhichiniév) ou Кишинёв (« Hhichiniov ») en russe) sont rédigés dans les deux langues. Les statistiques indiquent même que certaines personnes ne parlent que le russe de nos jours (et d’autres uniquement le roumain). Cela semble particulièrement le cas des personnes âgées, comme ces vieilles femmes toujours coiffées de leur foulards fleuris, qui s’expriment spontanément dans la langue de Pouchkine lorsqu’elles s’adressent à vous. Mais l’on entend également dans les magasins, les supermarchés, les trolleybus, les musées, des personnes plus jeunes, qu’elles aient la vingtaine, la trentaine ou plus, préférer le russe au roumain dans leurs conversations de tous les jours, sans que l’on sache avec certitude si elles font partie ou non de la forte communauté slave du pays. Invités quelques jours à Chișinău chez des amis moldaves, nous avons même la surprise de les entendre parfois, lorsqu’ils ne s’adressent pas à nous, commencer une phrase en roumain, la continuer en russe et finir les quelques derniers mots en roumain ! De quoi en perdre son latin !
Nous passons nos soirées et le week-end avec nos amis, et les jours de semaine à vadrouiller dans la ville. Chișinău est une ville en plein développement, une ville de forts contrastes. Les constructions modernes flambant neuves font désormais singulièrement de l’ombre aux anciens bâtiments à la stricte architecture soviétique, et détonnent carrément avec les vieilles maisons du vieux, et parfois du très vieux, Chișinău, dont une grande quantité aurait besoin d’une sérieuse rénovation. Les vieux trolleybus, qui semblent dater de quarante ou cinquante ans, sont peu à peu remplacés par des véhicules plus modernes… et nettement plus confortables !
Il ne faut pas chercher bien loin pour tomber sur ces bâtiments du Chișinău soviétique, reliques d’une période de l’histoire qui n’existe désormais plus qu’en Transnistrie, le petit bout de Moldavie sécessionniste. L’URSS envisageait apparemment toujours l’architecture avec l’idée de donner à ses bâtiments une allure aussi officielle, grandiose et intimidante que possible. Ici, le bâtiment du gouvernement moldave, autrefois siège du parti communiste soviétique local, là, le Palais National…
C’est en nous amusant à sauter au hasard dans des trolleybus (1) pour explorer la ville autrement que nous tombons, en traversant un parc situé à la périphérie de la ville dans lequel se trouve les halls d’expositions, sur le monument à la gloire de Lénine, déboulonné de l’avenue Ștefan cel Mare où elle trônait autrefois, à l’époque où l’artère se nommait encore Avenue Lénine, mais conservé et simplement déplacé. La statue est toujours fleurie de nos jours par des admirateurs anonymes.
Que la statue soit toujours fleurie n’est guère étonnant lorsque l’on sait que certains Moldaves (beaucoup de Moldaves ? En tout cas, peut-on lire, les russophones, et une partie des roumanophones) sont nostalgiques de la période soviétique, pensant que la vie était meilleure à cette époque, et que le parti communiste est toujours, à l’heure actuelle, très influent dans le pays, qu’il a d’ailleurs gouverné sans discontinuer de 2001 à 2009. Lorsque l’on observe les statistiques, même si elles datent un peu, on a d’ailleurs le sentiment que le parti communiste ne peut être battu que si ses adversaires forment une coalition. La situation politique moldave semblant d’ailleurs assez compliquée, laissons ici de côté cet aspect de la vie du pays, ce qui n’empêche pas, bien sûr, d’aller s’informer ailleurs. A côté de la statue de Lénine, un bâtiment arbore toujours sur sa façade les typiques bas-reliefs soviétiques glorifiant le travail et les vertus de l’effort et du partage.
Nous passons également en trolleybus devant le stade « Dinamo », désormais sérieusement défraîchi, et autres lieux aux noms évoquant la vie derrière l’ancien rideau de fer. Durant l’époque soviétique, le russe était la langue officielle. La langue roumaine n’était pas à proprement parler interdite, mais le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’était pas non plus encouragée. Tout a été « russifié », y compris par l’usage obligatoire de l’alphabet cyrillique au détriment de l’alphabet latin dans l’écriture du moldave. On peut lire dans Wikipedia, au sujet de la Moldavie soviétique, qu’il était obligatoire de parler russe pour entrer dans l’administration, et que les noms de lieux ont même été modifiés. Ce n’est qu’après l’énorme manifestation du 31 août 1989 à Chișinău que le roumain est redevenu langue officielle en Moldavie, en plus du russe. Aujourd’hui, une rue de Chișinău porte le nom de « rue du 31 août 1989 ».
C’est en nous baladant sur un marché du centre-ville, que personnellement j’aime à appeler le « marché russe » que nous découvrons nombre de stands vendant diverses reliques du régime soviétique : anciens passeport estampillés « CCCP » (l’appellation en russe de l’URSS), dont on se demande parfois, lorsqu’on les ouvre et que l’on y constate l’absence de visas, en quoi ils pouvaient être nécessaires à leur titulaire, mais aussi de très nombreux badges (les Soviétiques aimaient émettre des badges commémoratifs, notamment pour les grandes manifestations sportives, ou divers badges officiels, comme ceux commémorant la révolution de 1917, les 50 ans de l’URSS ou le 1er mai, badges à la gloire de Lénine, insignes des organisations de la jeunesse : Oktibrionok, Pionniers, Komsomol, badges des vétérans de la seconde guerre mondiale…) des médailles et uniformes militaires… On trouve aussi sur ce marché des stands vendant les très populaires poupées russes, des pièces de monnaie et vieux billets de banque moldaves, russes ou soviétiques… Les collectionneurs, nostalgiques ou non, ont le choix. Les stands vendant des peintures y sont également nombreux, de même que ceux proposant des broderies, foulards joliment fleuris... On voit aussi des joueurs d’échecs au « marché russe », et les passants ne manquent jamais de s’arrêter pour suivre la partie en cours, et parfois discuter les coups joués.
De nos jours, les Moldaves sont autorisés à demander auprès du gouvernement roumain la citoyenneté roumaine pour peu qu’ils aient un ascendant né citoyen roumain. Nous avons rencontré beaucoup de personnes ayant fait la demande de passeport roumain (parfois difficile à obtenir, nous dit-on, notamment si l’on ne porte pas un nom d’origine roumaine), ou ayant déjà obtenu la nationalité roumaine. Certains le font pour pouvoir voyager ou immigrer plus facilement dans l’Union Européenne (un certain nombre de Moldaves souhaiteraient par conséquent voir leur pays entrer dans l’Union Européenne), d’autres, peut-on lire, le feraient par peur de voir la Moldavie retomber sous l’influence russe. Quoi qu’il en soit, beaucoup de Roumains voient d’un très mauvais œil cette « distribution » de passeports, accusant leur gouvernement de vouloir encourager une immigration massive de Moldaves en Roumanie. Certains Moldaves sont toujours en faveur du rattachement de la Moldavie à la Roumanie, mais la majorité, comme l’atteste le résultat du referendum de 1994, ne veut pas en entendre parler. Rappelons également le problème déjà cité plus haut de la Transnistrie, région de Moldavie ayant autoproclamé son indépendance suite à la sortie de la Moldavie de l’URSS, désormais pays non reconnu par la communauté internationale (y compris la Russie), se considérant toujours soviétique et vivant comme tel, et cause de frictions avec la Moldavie.
C’est en flânant dans le centre et le vieux Chișinău que l’on commence vraiment à apprécier le charme un peu suranné et nostalgique de la ville. Les bâtiments y sont bas, d’architecture traditionnelle, et toujours plus ou moins cachés derrière une épaisse rangée d’arbres.
Aucune capitale ne semble pouvoir rivaliser facilement avec la capitale moldave pour le nombre de ses parcs et la quantité de ses arbres. Les parcs représenteraient la moitié de la superficie de la ville, quant aux arbres, il y en a partout, dans toutes les rues, sur les avenues, se succédant à un rythme régulier tous les trois, quatre ou cinq mètres, déployant au dessus de nos têtes un arc de verdure rafraîchissante. Il fait souvent extrêmement chaud l’été dans la capitale moldave, on nous parle de températures avoisinant fréquemment les quarante degrés, et lors de notre visite, au mois de mai, nous avons déjà subi des températures de l’ordre de trente degrés Celsius. C’est pourquoi nombre d’immeubles d’habitation modernes sont équipés de l’air conditionné.
Il règne à Chișinău une atmosphère détendue, et l’on est surpris de voir à quel point les gens prennent le temps de vivre. Le dimanche, les parcs sont les lieux de rassemblement des familles et de la jeunesse moldave. Comme partout, les jeunes patineurs s’y donnent rendez-vous, ainsi que des orchestres venus chaque dimanche faire valser les couples, ou proposer des airs traditionnels. Nous rejoignons une ronde endiablée (les rondes sont toujours endiablées) et dansons jusqu’à l’épuisement sur des airs folkloriques moldaves.
On peut revêtir un costume pour se faire photographier. (Il ne s’agit pas là du costume traditionnel.)
Le travail dans les parcs est toujours effectué à la main.
Chișinău est une ville qui respire, même si le nombre de voitures y est élevé. Même sur les grandes artères de la ville, on n’a d’ailleurs pas l’impression de souffrir du bruit infernal qui est la caractéristique des grandes capitales comme Paris ou Londres. Dans la capitale moldave, les passants marchent à un rythme qui paraîtrait anormalement lent à l’habitant des autres capitales européennes, si habitués à se précipiter, même lorsqu’ils ont du temps devant eux.
Même s’ils sont attachés à leur véhicule, dit-on, les Moldaves ne roulent pas comme des dingues. De plus, contrairement à bien des pays d’Europe, il existe en Moldavie une tolérance zéro absolue en matière d’alcool au volant. Et elle est apparemment respectée. En revanche, il arrive parfois que les conducteurs de Maxi Taxis (1) se comportent comme les maîtres de la ville au volant de leur bolide. Beaucoup de Moldaves préfèrent s’en remettre aux trolleybus.
Si les chaussées sont la plupart du temps en bon état, les trottoirs le sont souvent nettement moins, et l’on a l’impression, lorsqu’on se promène dans le vieux Chișinău, d’une ville assez pauvre où l’argent disponible est prioritairement injecté dans la construction des nouveaux bâtiments d’affaire.
Le dimanche 20 mai s’installe au parc Ștefan cel Mare le « Festival de la Famille ». Un podium est monté sur lequel se succèdent divers artistes populaires ainsi que des spectacles montés par les enfants. Le parc est rempli de danses, de chants, de jeux et d’attractions diverses. Dehors, la circulation a été stoppée sur la grande avenue Ștefan cel Mare pour permettre l’installation de courses de kart. Cette animation est la bienvenue pour faire oublier que la capitale vient d’enterrer avec tristesse la grande cantatrice moldave Maria Bieşu, décédée le 16 mai 2012. La circulation a été perturbée dans la ville au passage du cortège funèbre. Le 20 mai est également l’« Olympic Day », journée pour soutenir la Moldavie et ses équipes sportives aux prochains jeux olympiques de Londres. De nombreux jeunes –et moins jeunes- se baladent en ville en arborant fièrement un tee-shirt aux couleurs de la manifestation, et des matches mettant en scène des faux lutteurs de sumo ont lieu devant l’opéra national.
C’est avec tristesse que nous quittons nos amis de Chișinău, et promesse est faite de revenir bientôt. La tête déjà pleine de souvenirs, nous repartons vers le petit aéroport de la ville pour prendre notre avion du retour. Changement à Vienne, puis deuxième décollage.
Environ une heure et demie plus tard, nous survolons Londres. C’est beau et carrément magique de voir la grande roue, la Tamise ou la House of Parliament d’en haut… Je pense alors que très bientôt, le Royaume Uni fêtera le jubilee de diamant de la Reine Elizabeth II, puis ce seront les jeux olympiques… Nous ne pourrons qu'avoir une pensée émue en voyant défiler, lors de la cérémonie d'ouverture, les équipes de Moldavie. Et nous parlons déjà à notre prochain séjour à Chișinău, avec peut être la possibilité de visiter les monastères environnants. Pourquoi pas lors du prochain Festival du Vin, qui se tient chaque année en octobre ? (C’est également au mois d’octobre qu’a lieu la fête de la ville.) La Moldavie est un pays traditionnellement viticole, les caves à visiter sont nombreuses, et les vins moldaves, comme le Cabernet, sont délicieux. Et le vin, en Moldavie, coule à flots. On trinque joyeusement pour toutes les occasions. Car ce qu’il y a de plus beau et de plus merveilleux en Moldavie, c’est sans nul doute l’hospitalité, le naturel et la sincérité des habitants de ce petit pays encore peu touristique (2), mais qui mérite vraiment que l’on y séjourne, et que l’on s’y attache.
(1)Il n’y a pas de métro à Chișinău, et quasiment pas d’autobus. En revanche, il existe ce qu’on appelle des Maxi Taxis, sorte de vans pouvant embarquer jusqu’à une douzaine de personnes.
(2)Les touristes russes, roumains puis ukrainiens y étant, de loin, les plus nombreux. Voir les statistiques sur le site du Bureau National des Statistiques moldave (cliquer sur « Number of arrivals of foreign visitors in the Republic of Moldova, by origin countries (2000-2010) »)
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Par Surya - Publié dans : Voyages
Mercredi 11 avril 2012
Titanic-Public-Domain.jpgA l’heure où ressort Titanic, le film de James Cameron, en 3D, on peut se demander une fois encore pourquoi les réalisateurs éprouvent désormais le besoin de tourner ou ressortir systématiquement leurs œuvres en trois dimensions, tant le « plus » que cela apporte au film est inversement proportionnel à l’inconfort que le spectateur ressent, non seulement du fait de ces grosses lunettes en plastique épais, mal adaptées, qu’il doit porter en permanence, parfois même par-dessus ses lunettes de vue, mais également du fait de la fatigue oculaire que le système engendre. Il n’est pas difficile, en effet, de ressortir d’une salle obscure avec une migraine épouvantable et les yeux explosés après avoir vu Avatar en 3D. Il arrive même que la 3D n’apporte rien de plus et ne semble avoir été utilisée que dans le but d’attirer vers le tiroir-caisse, par effet de publicité, une clientèle plus jeune et/ou toujours plus nombreuse. Si l’on veut caricaturer, on peut remettre sérieusement en question l’intérêt de voir un gros plan en 3D sur une main étalant du beurre sur une biscotte, sur un fugitif courant dans une forêt… ou pire, sur le générique lui-même ! On en arrive même, de nos jours, à tourner les pubs qui précèdent le film en 3D. C’est amusant sur le moment, et on en oublie même qu’il s’agit là d’une publicité, mais on s’en lasse très vite.
 
L’idéal étant, comme toujours, de trouver un juste milieu entre un film tourné en totalité en 3D parce que cela se justifie au niveau du scénario et des angles de prise de vue choisis, mais dont le résultat provoque un inconfort visuel parfois insupportable pour le spectateur (surtout si le film est visionné sur écran géant ou si le spectateur a été contraint de prendre place trop près de l’écran en raison de l’affluence dans la salle) et un film tourné pour le principe, et parce que c’est à la mode, en 3D, alors que rien ne justifie qu’il ait été tourné ainsi. La 3D oui, mais à petite dose, et seulement lorsque cela apporte une réelle valeur ajoutée à l’œuvre, parce qu’il renforce l’effet spectaculaire d’une scène en particulier, ou parce qu’il s’agit d’une fiction de « grand spectacle ».
Déjà, en 1954, Alfred Hitchcock avait magnifiquement su tirer profit de la technique du relief lorsqu’il tourna les scènes en contre plongée du « Crime était presque parfait » (« Dial M for Murder ») en 3D. Personne n’a oublié la main de Grace Kelly sortant littéralement de l’écran lorsqu’elle se lance dans la quête désespérée de la paire de ciseaux qu’elle sait posée derrière elle sur la table, alors que son agresseur tente de l’étrangler avec son bas. Cette scène, en particulier, était « faite » pour être tournée en 3D.
Il n’est pas nécessaire de tourner la totalité d’un film en 3D, ou de tourner chaque plan avec l’idée qu’il faut absolument que le spectateur ait l’impression d’être au cœur de l’action. Trop de 3D nuit à la 3D. Quelques scènes, insérées tout au long du film, suffiraient à créer l’atmosphère et surprendre le spectateur. Mais peut-on, techniquement parlant, tourner un film en 2D et n’insérer que quelques scènes en 3D, obligeant ainsi les spectateurs à chausser et déchausser régulièrement leurs lunettes ? A moins que les effets de 3D ne soient discrets, pour s’amplifier et donner le meilleur d’eux-mêmes lorsque la scène le justifie.
C’est ce qui semble être le cas pour le film de James Cameron, dont l’effet 3D ne provoque pas d’inconfort visuel et ne semble pas avoir été utilisé à outrance. On peut dire que pour une fois, (d’un point de vue purement technique, il est important d’apporter cette précision) la 3D se justifie pleinement dans un film, et si le port des lunettes spéciales reste tout aussi agaçant, si la luminosité de l’écran s’en trouve toujours diminuée, au moins on a le sentiment, comme pour « Le Crime était presque parfait » que l’effet 3D a été usé avec parcimonie, intelligence et discernement.
Tout d’abord, et toujours d’un point de vue purement technique, certaines scènes bien spécifiques gagnent au change après avoir été transformées. C’est le cas pour celles où le spectateur voit la mer du haut du pont du navire. On comprend alors pourquoi Rose, pourtant décidée à mettre fin à ses jours, hésite à sauter à l’eau lorsqu’on voit, grâce à cet effet technique, la hauteur vertigineuse qui sépare le pont des flots. Non seulement on a alors le sentiment d’être cette figure de proue qu’incarne quelques secondes la jeune héroïne hésitante, mais on peut même affirmer que la 3D apporte ici un plus au niveau documentaire. Les personnes intéressées par le navire lui-même se rendent mieux compte du gigantisme de la construction. On a enfin la possibilité de se pencher par dessus la balustrade du Titanic, comme on aurait pu le faire si l’on avait été parmi les passagers.
D’autre part, si certaines scènes spécifiques ont gagné au change, il semblerait, bien que cela soit difficile à vérifier, que la 3D utilisée pour rénover « Titanic » ait amélioré la perception par le spectateur d’une multitude de petits détails de mise en scène. Non qu’ils aient été invisibles dans la version précédente, mais on les remarque avec plus de clarté. Et les détails, on ne le répètera jamais assez, James Cameron (et son équipe, sans aucun doute) les a soignés. Il les a chouchoutés, faisant de son film un chef d’œuvre documentaire. On peut trouver naïve et complètement improbable, surtout à cette époque, l’histoire d’amour entre cette jeune aristocrate couverte de soie et de bijoux et cet artiste sans le sou voyageant (clandestinement) parmi les déshérités de troisième classe, on peut trouver, à juste titre, que certains dialogues sont fades ou d’un humour déplacé, car trop « hollywoodien » dans le contexte du film (Jack affirmant à Rose, alors qu’il est fermement menotté au tuyau, qu’il ne va pas bouger de là et l’attendre tandis qu’elle part à la recherche de secours) on peut également relever certains détails imparfaits (mais rien n’est parfait en ce monde) comme lorsque Jack déclare, lors du dîner auquel il est convié, qu’il n’y a que très peu de rats en troisième classe sur le Titanic, alors que, quelques plans plus tard, on voit Tommy Ryan, le jeune irlandais de troisième classe, suivant vers la sortie, lors de sa fuite des couloirs déjà inondés, une multitude de rats (à moins que les troisièmes classes des navires de l’époque étaient si infestées de rats que celles du Titanic semblaient, en comparaison, relativement épargnées ?), bref, on peut trouver toutes les critiques que l’on veut au film de James Cameron, il n’en demeure pas moins qu’il est un chef d’œuvre documentaire, non seulement sur le navire lui-même, mais sur les circonstances de la tragédie, sans oublier les côtés sociologique et émotionnel qu’il ne fallait pas non plus négliger.
James Cameron, peut-on lire, a accumulé des montagnes de documentation pour la réalisation de ce film et a accompli un travail aussi titanesque que le navire qu’il a voulu faire revivre. Rien, absolument rien, n’a été négligé. Tout a été minutieusement reconstruit à l’identique. Nombre de scènes ont été reproduites d’après photographie d’époque, comme celle montrant ce petit garçon jouant sur le pont de première classe avec une sorte de palet. Cette scène est en effet basée sur une photo prise à bord juste avant le départ du navire. Elle dure moins de trois secondes, et pourtant il est évident que l’équipe de tournage lui a accordé la même importance et la même attention qu’une autre scène que le spectateur aurait eu plus le temps de voir. De même, lorsque Ismay, dans un salon de première classe, tente de convaincre le Capitaine Smith d’augmenter la vitesse du navire en allumant les dernières chaudières encore inactives, afin de faire la une de tous les journaux en arrivant à New York plus tôt que prévu, le spectateur ne manque pas de remarquer la femme assise juste derrière leur table, qui espionne, l’air de rien, la conversation. Du moins la remarque-t-on si l’on est au préalable informé du fait que ce fait est réel. Bien que cela soit à peine perceptible, James Cameron a tenu à inclure ce minuscule détail dans ce plan, et c’est ce qui fait toute la différence. Et des détails de ce genre, il y en a sûrement des milliers d’autres, ce qui pousse à lire autant de documentation que l’on peut sur l’histoire du navire et l’histoire de son naufrage, pour revoir ensuite le film de Cameron avec l’étonnement de découvrir ces petits détails qui nous avaient échappé lors du visionnage précédent. Bien des gens se sont demandés comment il se faisait que certains spectateurs soient retournés voir le film des dizaines de fois à sa sortie en 1997. La réponse est là. Parce qu’il y a toujours quelque chose de nouveau à découvrir dans « Titanic », et que James Cameron n’a rien négligé, rien laissé au hasard, même des plans fugitifs, presque subliminaux, que les yeux auraient à peine le temps de capter. C’est clair, Cameron est un cinéaste qui respecte profondément son public.
On ne peut donc qu’être admiratif devant le travail accompli, même si l’on est du genre à vouloir à tout prix dénicher le petit détail qui coince, la petite erreur sans réelle importance que l’on ne voudra pas pardonner. Cela dit, adopter cette attitude est aussi une preuve que l’on a regardé le film avec une extrême attention, et que l’on se sent concerné, par grand intérêt porté au film, si un détail a été négligé.
D’un point de vue documentaire, on peut juste regretter que la seconde classe du navire n’ait pas été un peu plus montrée, car elle existait bel et bien, ce qu’on a tendance à oublier parfois. La petite Cora, par exemple, voyageait-elle en seconde ? Son compartiment, que l’on entrevoit durant une seconde ou deux, semble en effet légèrement plus confortable que celui où loge Jack. La seconde classe a compté elle aussi de très nombreux naufragés. La plupart des rescapés, est-il nécessaire de le rappeler, étaient des passagers de première classe. La troisième classe fut celle qui compta le plus fort pourcentage de victimes, et le film de Cameron montre parfaitement comment furent traités ces passagers de troisième jugés moins importants que les autres d’un point de vue humain, comment ils furent parqués derrière des grilles comme des bêtes alors que le bateau coulait, et que l’on faisait monter à bord des canots, en priorité et au son de l’orchestre, les élégantes aristocrates de première. Il est bon de rappeler également que les tous premiers morts du Titanic ne furent pas des passagers, ni même des employés à bord du navire, mais huit ouvriers ayant perdu la vie sur le chantier de construction du fait des conditions de travail très éprouvantes.
La 3D dans le film de Cameron apporte également une réelle valeur ajoutée lorsque l’on fait visiter au spectateur les salles des machines. Déjà spectaculaires et impressionnantes en 2D, les monumentales turbines et les gigantesques pistons sont à couper le souffle lorsqu’on les découvre en relief. Cette fois, on a vraiment l’impression d’être à bord, on a l’impression « d’y être », et c’est l’effet recherché par le cinéaste.
Mais c’est justement là où l’on peut sérieusement se poser la question de savoir si Titanic devait vraiment être ressorti en 3D. Cette question m’a taraudé l’esprit au moment de retourner voir le film. Faut-il vraiment aller voir Titanic en 3D comme on irait voir un spectacle anodin et moins dramatique ?
L’effet 3D sert à donner au spectateur l’impression qu’il se trouve au cœur de l’action, qu’il la vit au même titre que les personnages du film. Elle sert à augmenter le côté spectaculaire d’un film, donner plus de force aux images, voire même à lui donner un côté « grand spectacle ». Or, Titanic peut également être perçu comme un film documentaire, et en premier lieu comme un film documentaire, où la fiction est finalement secondaire, où elle n’est que prétexte à montrer ce que fut ce navire, le décalage ahurissant entre le traitement des passagers en fonction de leur classe sociale, les conditions de travail effroyables des personnes employées dans les salles des machines, notamment la salle des fourneaux, montrer aussi exactement comment et pourquoi le navire a coulé, et surtout, d’un point de vue plus émotionnel, comment les passagers ont dû vivre et ressentir la tragédie de leurs derniers instants. Certaines scènes sont déjà suffisamment éprouvantes à regarder pour qu’on ne soit pas en plus choqué du fait qu’il faille désormais les considérer comme du grand spectacle. Car après tout, il s’agit bien d’une reconstitution minutieuse de faits réels et non d’une simple fiction. Ce n’est pas Margot cherchant à attraper la paire de ciseaux pour se défendre contre son agresseur. Tous ces gens que l’on voit mourir en direct sur l’écran ont bel et bien vécu ce drame en 1912, il y a tout juste cent ans. Ces deux enfants de troisième classe que la maman a remis au lit, sachant qu’ils n’avaient plus aucune chance d’être choisis pour monter à bord d’un canot de sauvetage, ont peut être réellement existé. Ce papa qui fait à ses filles un adieu bouleversant, leur mentant sur l’existence d’un autre canot réservé aux papas et leur recommandant de veiller sur leur mère, a peut-être été l’un des passagers réels du Titanic en ce mois d’avril 1912. Cette famille orientale particulièrement paniquée, parce que ne sachant pas où aller et ne comprenant visiblement même pas la langue dans laquelle étaient écrits les panneaux sur les murs, était peut-être, elle aussi, réellement à bord du navire. Ces gens qui sautent par-dessus bord, ou dont la chute les entraîne dans le vide, n’est-ce pas choquant et déplacé de vouloir les voir se tuer « comme si on y était » ? Sommes-nous à ce point à la recherche de sensations fortes ? Ces autres gens, prisonniers de salles qu’ils n’ont pas réussi à quitter, qui hurlent alors que l’eau monte inexorablement, qu’ils sont sur le point de se noyer et savent qu’ils sont en train de vivre leurs derniers instants, il est déjà suffisamment pénible de les voir se noyer, alors faut-il vraiment les regarder mourir en trois dimensions ?
On ressort de la salle obscure avec la conviction renforcée que la 3D ne doit pas être servie aux spectateurs à toutes les sauces, et pas seulement, comme décrit plus haut, en raison de l’inconfort visuel que l'effet procure. Il y a des sujets bien particuliers, des sujets sensibles, qui ont du mal à s’y prêter. Si Titanic est un chef d’œuvre du point de vue de sa réalisation technique et au niveau reconstitution historique, s’il est vrai que certaines scènes, comme celle de la figure de proue ou les scènes montrant les salles des machines, gagnent à être montrées en 3D, on n’aurait peut-être pas dû, par respect pour la mémoire des victimes, vouloir renforcer, par l’ajout de cette 3D, le côté « grand spectacle familial » du film. Si la 3D n’a aucune incidence, d’un point de vue émotionnel, sur des films comme Avatar ou Alice au Pays des Merveilles, peut-être était-elle déplacée dans le cas de Titanic, et eut-il mieux valu, par principe, éviter d’y avoir recours, surtout pour marquer les cent ans du naufrage du navire. Une ressortie en 2D, en film « normal » en quelques sortes, n’aurait-elle pas été largement suffisante ? En effet, tant que l’on va voir Titanic en 2D et que l’on se concentre sur l’aspect documentaire et reconstitution historique, il est possible de faire l’impasse sur l’aspect hollywoodien du film et sur son côté « spectacle » dans la mise en scène de la mort des passagers, que l’on pouvait percevoir comme la volonté d’être au plus près de la tragédie qu’ils ont vécue. En revanche, que le film soit ressorti en 3D laisse à penser que le côté « effet technique » et désormais « grand spectacle » l’a emporté sur le côté purement humain et le côté documentaire. Peut-être est-ce finalement pour cette raison, en raison de « l’inconfort », non visuel mais émotionnel, produit par le fait de voir un tel film en 3D, que l’effet de relief semble avoir été distillé, comme écrit plus haut, avec parcimonie, intelligence et discernement ?                                                                    
Mardi 10 avril 2012
J'étais super fan de Paul Anka quand j'étais gamine.
Ca fait plaisir de le réécouter de temps en temps ! 
You are my destiny    
Crazy Love 
Diana     
Put your head on my shoulder  
Lonely Boy   
You're having my baby (live 1974)
Par Surya - Publié dans : Best of musique
Jeudi 8 mars 2012
 
 
220px-Eurostar_at_St_Pancras_railway_station.jpgLundi 5 mars a eu lieu sur les lignes à grande vitesse du nord de la France une panne monumentale qui a eu pour conséquence de retenir « prisonniers » durant de nombreuses heures les passagers de l’Eurostar 9031, notamment, à destination de Londres. Bien d’autres trains ont également connu de graves perturbations, et la situation des passagers a été très délicate dans de nombreuses gares françaises.
Cet Eurostar devait arriver à Londres St Pancras à 14 h 36, il ne fera son apparition dans la gare britannique que tard dans la nuit, après vingt trois heures. Ayant eu le malheur de me trouver à bord, j’ai ainsi pu avoir ma première expérience d’un méga problème sur une ligne de chemin de fer et me faire une idée de la façon dont une crise de ce type peut être gérée. Résumé (très résumé) de cette journée chaotique, et retour sur les points positifs et ceux qui l’ont été un peu moins de la gestion de la crise.
 
Tout d‘abord, et il faut le préciser tout de suite, les personnels à bord de l’Eurostar ont été formidables avec les passagers. Disponibles, à l’écoute, faisant tout leur possible pour apporter leur aide dès que le besoin s’en faisait sentir. Il était également important d’éviter que des passagers ne s’énervent ou ne s’impatientent, et ils ont donc fourni, au fur et à mesure qu‘ils en recevaient, autant d’informations que possible. Une autre mention spéciale pour les enfants et les bébés se trouvant à bord, qui ont fait preuve d’un calme, voire même d’un sens de l’humour, exemplaire.
Ceci étant dit, les problèmes ont commencé dès l’embarquement à la gare du Nord de Paris. L’Eurostar numéro 9040 de 12 h 13 ayant brusquement été annulé en raison de « problèmes sur la voie », les passagers ayant une réservation sur ce train ont donc été invités à se présenter devant les portes d’embarquement pour recevoir de nouvelles places dans les trains suivants « dans la mesure des places disponibles », ce qui est bien sûr inévitable. Jusque là, tout allait bien. Là où cela semblait bizarre, c’est que les passagers du 13 h 13, train qui n’était pas annulé, devaient également se présenter pour recevoir de nouvelles places, les leurs n’étant plus considérées comme valables. Il aurait peut être été difficile, en effet, de connaître avec exactitude les numéros de sièges restants dans ce train de 13 h 13 et de les attribuer, dans l’ordre d’arrivée, aux passagers du 12 h 13. Cependant, puisque tout le monde devait visiblement être traité à égalité et considéré comme n’ayant plus de place à bord, pourquoi ne pas avoir au moins attribué en priorité aux passagers du 13 h 13 ces nouvelles places, puis fait passer ensuite ceux du 12 h 13 qui pouvaient encore y monter ?
 
Certains passagers du 13 h 13, considérant qu’ils avaient en effet la priorité pour recevoir ces nouvelles place dans leur train, ont donc remonté la queue (très impressionnante) et sont passés devant tout le monde sous les huées d’un Monsieur du 12 h 13 particulièrement remonté, qui se trouvait en tête de queue et que le personnel a eu toutes les peines du monde à calmer. Je suis sûre que certaines personnes du 13 h 13 qui sont restées sagement au bout de la file d’attente n’ont pu avoir de nouvelle place dans le train pour lequel elles avaient pourtant une réservation. Les veinardes…
Je fus parmi les personnes très mal élevées qui ont remonté la queue pour passer devant tout le monde, et j’aurais sans doute mieux fait de rester sur Paris et partir le lendemain, si du moins j’avais su ce qui m’attendait par la suite. Bien fait pour moi, ça m’apprendra les bonnes manières et à ne pas resquiller ! Sans doute est-ce aussi parce que la SNCF ne pouvait évidemment prévoir le chaos qui a suivi cet embarquement qu’elle a laissé partir cet Eurostar.
Nous voilà donc à bord, et le train se met en marche. Pas pour très longtemps car très vite il ralentit, ralentit… « Mesdames et Messieurs, le trafic est très perturbé aujourd’hui… » et finalement il s’arrête. « Nous sommes arrêtés et demandons aux passagers de ne pas descendre sur la voie » dit à peu près la voix dans le micro. Le train repart, puis s’arrête à nouveau un peu plus loin. « Nous sommes arrêtés et demandons aux passagers… »
On apprend par des rumeurs qui circulent que le problème vient d’un Thalys qui nous précède. Il est en panne quelque part sur les voies. L’attente dure, dure… Pourquoi diable ont-ils laissé partir cet Eurostar ? Le problème avec le Thalys était peut être en passe d’être résolu, et ils ont alors parié sur un rétablissement des conditions normales de trafic. J’ai une correspondance à prendre à Londres, et dois prendre le métro pour changer de gare, mais avec deux heures de battement entre mon arrivée et mon prochain train, je me dis que ça va, j’ai du temps devant moi.
 
Le micro se rallume. « Mesdames et Messieurs, nous essayons d’obtenir toutes les informations que nous pouvons, et nous vous tiendrons au courant au plus tard dès que possible. » Tous les Français et ceux comprenant la langue de Molière éclatent de rire. Mention spéciale pour la personne derrière le micro. Il le rallume ensuite pour traduire en anglais, l’éteint puis le rallume aussitôt pour ajouter en catastrophe : « Thank you for your understanding ! » Nouveaux éclats de rire.
 
Après un bon bout de temps, le train repart. On vient de nous annoncer que le problème est résolu. Le voilà en effet qui fonce maintenant vers sa destination. Soulagement général. Rien ne semble plus pouvoir l’arrêter. Rien, sauf… la chute d’une ligne à haute tension de l’EDF sur la voie. Il faut le faire ! Alors le train ralentit à nouveau, Monsieur Micro annonce qu’il va falloir couper l’électricité, puis le train s’arrête et l’électricité est coupée. « Nous sommes arrêtés et demandons aux passagers… »
 
Je regarde par la fenêtre, il y a un peu de neige dehors, une couche apparemment assez fine qui recouvre néanmoins le paysage. Quelle heure est-il à ce moment là ? Je ne sais plus, mais il est clair alors que c’est déjà trop tard, je vais rater mon train. On devrait avoir passé le tunnel depuis longtemps. Casse pieds mais pas grave, je prendrai le train de dix sept heures, au pire celui de dix huit. Le dernier train n’est pas avant vingt deux heures, il faudrait vraiment que je sois malchanceuse pour le rater !
 
A dix sept heures, on est encore là, en rade au même endroit. Les portes du train ont été ouvertes pour permettre à ceux qui le souhaitent de s’en griller une, et pour faire entrer un peu d’air frais. Les gens vont et viennent entre le bar et leur voiture. Dix huit heures… dix neuf heures… Une jeune fille perd patience et craque. Elle traverse notre voiture en hurlant, à la recherche d’un contrôleur. Le café est désormais offert au bar, ainsi que de l’eau et quelques biscuits. Il ne reste plus grand chose, et si on reste là trop longtemps, il ne restera bientôt plus rien. La solidarité s’organise, on prête des téléphone portables lorsque la batterie est à plat, on offre un peu d’eau et quelques restes de provisions.
Il est devenu impossible de se rendre aux toilettes, car fermer la porte et se retrouver dans le noir complet n’est pas franchement pratique. Imaginez les conséquences dans le train de lundi… Oops ! Seules des veilleuses installées dans chaque toilette et branchées sur batterie de secours, ou la mise à disposition de lampes de poche en quantité suffisante, pouvaient régler ce problème.
 
Tout le monde à bord se demande comment un Thalys a bien pu prendre feu, et comment une ligne à haute tension a bien pu tomber sur la voie, immobilisant tous les trains qui s’y trouvaient (et coupant l’électricité dans toute la région Nord pas de Calais, nous a-t-on dit). Ce concours de circonstances est ahurissant.
Il fait nuit, maintenant. Le train est plongé dans le noir, rendant la circulation à bord difficile. On referme les portes du train pour ne plus avoir froid. Plus d’électricité égal micro coupé. On n’a donc plus d’informations, sauf lorsqu’un membre du personnel passe dans les voitures pour nous en donner. L’un d’entre eux arrive et nous confie qu’en plus ils se font parfois agresser par certains passagers lors de la tournée des informations. Ce qui arrive n’est pourtant pas de leur faute.
 
On nous annonce soudain qu’une locomotive diesel va venir nous remorquer jusqu’à Arras, puis de Arras nous serons transférés dans des bus jusqu’à Lille, puis à Lille nous serons transférés dans un autre Eurostar qui, lui, passera le tunnel et nous mènera jusqu’à Londres. On imagine le nombre de bus qu’il va falloir pour transporter sept cents quatre vingt quatre personnes très exactement… Où vont-ils trouver tous ces bus  ? Ils ne doivent pas pouvoir faire autrement. En plus, nous ne sommes plus qu’à une vingtaine de kilomètres de Lille, on a quand même fini par arriver jusque là, alors c’est frustrant de devoir passer par Arras, seule ligne de chemin de fer encore disponible.
Finalement, une meilleure solution est trouvée : le train sera bien remorqué jusqu’à Arras, mais il poursuivra ensuite, une fois l’électricité revenue, sa route jusqu’à Lille, puis le tunnel, puis Londres. On croise les doigts tant cela semble désormais improbable, mais ça semble en effet plus logique. On attend donc la remorque. Ca dure un temps fou… dans le noir… Et tout d’un coup, BOUM ! C’est le diesel qui vient d’arriver et de s’arrimer (sans trop de délicatesse) à notre train. « Aaaaaaaaaahhhhhhhh !!! » général. Et nouvelle ovation, accompagnée d’applaudissements, lorsque l’électricité est plus tard revenue dans le train.
 
Tous les trains circulant sur cette voie à grande vitesse ont parait-il été remorqués sur la voie normale, avec les embouteillages et les cafouillages que l’on imagine. Nous sommes donc arrivés à Londres après vingt trois heures. Mon dernier train était parti depuis longtemps, mais selon le personnel de bord, on devait nous accueillir à St Pancras pour régler nos problèmes d’hébergements et autres, nous proposer des chambres d‘hôtel...
 
Je ne sais pas si j’ai besoin de mettre mes lunettes ou d’en changer si elles ne sont plus adaptées, mais personnellement je n’ai vu personne. Absolument personne. La gare était déserte, mis à part les passagers de cet Eurostar qui descendaient du train et la quittaient pour aller je ne sais où. Heureusement que je connais quelqu’un en mesure de m’héberger pour la nuit, car arriver à Londres vers vingt trois heures trente et parvenir à se trouver une chambre d’hôtel à un prix abordable, bon courage ! Certes, Eurostar va rembourser les éventuelles chambres d’hôtel payées pour la circonstance, mais il eut mieux valu fournir ces chambres d’hôtel, ou proposer un hébergement quelconque, plutôt que de laisser les passagers épuisés, et peut être perdus dans une ville inconnue, se débrouiller seuls. Entre l’heure du départ de Paris et l’heure d’arrivée à Londres, nous sommes restés coincés plus de dix heures dans ce train, et l’on peut penser que le service-client avait le temps d’organiser l’accueil des passagers à l’arrivée. Cet absence d’accueil (est-ce habituel ou exceptionnel, en cas de problème sur l‘Eurostar ?) est le seul vrai gros point noir de la journée à mon sens. Un point qu’il serait important d’améliorer.
 
Ce n’est pas la première fois que l’Eurostar connaît des problèmes, il suffit de taper « Eurostar panne » dans Google pour le constater. Cela dit, cela n’arrive évidemment pas toutes les semaines ni tous les mois. Cependant, l’impression générale qui ressort de cette expérience est que la gestion de la crise n'est pas mauvaise, la compagnie fait tout ce qu'elle peut pour rétablir au plus vite les conditions normales de trafic et répondre aux demandes des passagers, mais qu'elle fait preuve d’un optimisme excessif dans le sens où elle ne semble pas avoir prévu de solutions « au quotidien » pour l’éventualité d’une panne monumentale comme celle ci. Il est clair que l’on ne va pas embarquer à chaque fois à bord des Eurostars sept cent quatre vingt quatre sandwiches et sept cent quatre vingt quatre petites bouteilles d’eau pour le cas où… mais le seul exemple que l’on puisse donner, et sans doute le plus parlant, est celui de l’absence de lumière de secours dans les toilettes.
 
Mercredi soir un long email m’est parvenu dans ma boite, écrit en trois langues, pour expliquer les causes du problème et détailler les compensations que les passagers vont recevoir. Il faut avouer que le dédommagement est à la mesure du « préjudice » subi. Remboursement du billet, aller-retour gratuit sur le trajet de son choix et à la date de son choix (youpi, j‘ai une envie folle de reprendre l‘Eurostar…), versement de £ 150 ou 180 euros, c’est selon, de dommages et intérêts, et remboursement de tous les frais liés à cette malencontreuse aventure  : chambres d‘hôtel et taxis à Londres. Mais aussi remboursement du billet de train raté ? Oui ? Non  ? Oui ? Merciiiiiiiii !
 
Je mets le terme « préjudice » entre guillemets car il y a évidemment des choses plus graves à vivre dans la vie que de rester coincée dix heures dans un Eurostar, mais aussi parce que cet incident va finalement coûter cher à la compagnie qui gère l’Eurostar, alors qu’elle n’était pas responsable du problème qui l‘a provoqué.
 
Petit bémol dans ce concert de louanges pour l’Eurostar : l’email reçu mentionne que pour recevoir le dédommagement, il faut présenter la référence de son billet de train 9040. Or ce numéro de train correspond à l’Eurostar de 12 h 13, celui qui a été annulé. Les passagers qui possédaient une réservation en bonne et dûe forme dans le train numéro 9031, celui de 13 h 13, auront-il droit, eux aussi, à être dédommagés pour ce retard de plus de dix heures et le « préjudice » subi ?
 
Auteur : Oxyman.
 
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Divers
Jeudi 9 février 2012
carte-des-malouines_165.png C'est reparti ! Ca chauffe à nouveau aux Malouines. L'Argentine prétend que les Malouines (Malvinas) sont argentines. Les Britanniques, qui y sont définitivement installés depuis 1833, prétendent que les Malouines (Falklands, qui est le nom officiel) sont britanniques. Ce dialogue de sourds a déjà engendré une guerre en 1982, et voilà que la tension monte à nouveau à quelques semaines du trentième anniversaire de ce conflit armé. Le Royaume Uni a dépêché sur place un destroyer, ainsi que le Prince William, pilote d'hélicoptère de son état, envoyé dans cet autre bout du monde en mission de six semaines. L'Argentine, de son côté, dénonce la militarisation de l'Atlantique Sud et se plaind auprès de l'ONU. Chacun voit en l'autre une nation belligérente prête à rallumer la mèche, le Royaume Uni affirmant que le déploiement militaire d'un seul bâtiment n'est qu'une simple manoeuvre défensive de routine, l'Argentine annonçant par la voix de sa Présidente ne chercher à récupérer ces îles que par la voie diplomatique et économique.
Certes, ce fut l'Argentine qui déclencha les hostilités en 1982 en envoyant ses troupes débarquer sur une terre qui n'était pas sous sa juridiction. Il faut dire que le gouvernement argentin de l'époque n'était pas ce qu'il est maintenant devenu, car la junte était alors au pouvoir, et l'on peut en effet penser que l'Argentine démocratique d'aujourd'hui saura cette fois éviter cet écueil de la guerre. Certains pensent que ce pays ne fait en réalité que convoiter, désormais, le pétrole de cette zone. Et sans pétrole ni position géostratégique de choix, quel intérêt auraient les Britanniques à vouloir conserver à tout prix ce bout de terre perdu au large de l'Amérique latine, battu par les vents, où vivent des colonies d'oiseaux, environ trois mille personnes et cent fois plus de moutons ?
Ces personnes, arguent les Britanniques, sont britanniques, descendantes de Britanniques (1), et affirment fermement vouloir rester britanniques. Les Argentins, quant à eux, enseignent à chacun de leurs enfants dans les écoles que les Malouines sont argentines et que les Anglais ont volé leurs îles. Cette revendication sur les Malouines est également perçue comme une façon de maintenir l'union nationale en Argentine. Les récupérer serait alors une mission patriotique. Les Malouines sont situées à plus de 12000 kilomètres des côtes Britanniques, et seulement à 480 km de celles de l'Argentine. Cela constitue-t-il un motif légitime de revendication ? Et si les Britanniques prétendent et que les Argentins prétendent eux aussi, alors à qui appartiennent vraiment ces Iles ? Ces deux pays ne seraient-ils en effet que "deux chauves se battant pour un peigne", selon les propres termes de Jorge Luis Borges à propos de la guerre des Malouines de 1982 ?
 
Les Malouines sont-elles une colonie ? Pour essayer de le savoir, il faut bien sûr remonter le temps et examiner de près le passé. Chose peu aisée vue que l'histoire des Malouines semble assez compliquée. Qui dit "colonie", dit alors, logiquement, "peuple colonisé". On peut penser (à priori, mais l'on peut aussi débattre de cette idée) que l'on ne colonise pas une terre inoccupée, surtout si elle n'appartient à personne. On s'en empare, plutôt, on s'y installe. Cela dit, il est difficile de nommer autrement que "colonie" une terre sur laquelle un groupe de personnes venues d'ailleurs, parfois de très loin, décident de s'établir. Quoi qu'il en soit, il n'y avait personne aux Malouines, aucun peuple "autochtone", lorsque les premiers immigrants ont débarqué. Si une terre appartient de droit au premier qui s'y est installé, plutôt qu'à son dernier occupant en date, alors reste à savoir qui y est arrivé le premier. Même ce sujet fait l'objet de polémiques et d'incertitudes.
 
Alors, qui ? A qui appartenaient les Malouines avant de passer sous contrôle britannique ? Aux Argentins. L'Argentine a en effet possédé ces îles de 1820, apparemment, à 1833, date à laquelle les Britanniques en ont pris le contrôle. Mais nous verrons plus tard que ce n'est pas aussi simple que cela. En tout cas, logiquement, les Argentins et les Britanniques ne devraient pas être les seuls à revendiquer les Malouines, vu qu'il y a sans doute eu quelqu'un d'autre avant eux. On remonte un peu plus loin dans le temps, un peu comme le ferait un télescope dont la puissance nous permet de voir de plus en plus loin dans le passé de l'univers, et là, on tombe sur des Iles Malouines appartenant aux Espagnols. Gérées par la puissance coloniale établie... à Buenos Aires. On pourrait donc penser que les Espagnols ont également des droits sur les Malouines, puisqu'ils en ont également été les propriétaires légaux.
Mais au fait, de qui les Espagnols tenaient-ils donc les Malouines ? Cédées à l'Espagne en 1767 par... la France ! C'est en effet Bougainville qui fut le premier à s'y installer véritablement en 1764, en compagnie de nombreux marins Malouins. C'est d'ailleurs de la ville de Saint Malo que les Iles Malouines tirent leur nom français. Mais alors, pardi, c'est la France qui devrait revendiquer les Malouines !
"Rendez-nous... les Malouines ! Rendez-nous... les Malouines !!"
Mais au fait, euh... les Français furent-ils vraiment les premiers à débarquer ou s'installer aux Malouines ? Eh bien non. Avant Bougainville, le Britannique John Strong y débarqua en effet en 1690, et donna à l'archipel le nom de Falklands. Encore avant lui, c'est le Hollandais Sebald de Weelt qui débarqua en 1600, et nomma ces îles "Sebald". Et avant lui encore, il y a eu John Davis, navigateur et explorateur anglais, en 1592. Des Amérindiens auraient visité les Malouines au seizième siècle. Une chose est sûre, il n'y avait personne sur les îles lorsque le premier Européen y posa le pied.
Cet embroglio de différents propriétaires, découvreurs et visiteurs au fil du temps n'aide pas beaucoup pour se forger une opinion au sujet de qui a le droit de posséder légalement ce territoire, d'autant plus que l'on ne s'est pas jusqu'ici demandé si les nations successives en sont devenues propriétaires par la force, ou si elles les ont acquises, ou reçues gratuitement, de façon tout à fait légale.
 
Par le canon, ou la négociation ? A l'époque de la présence française sur les îles, le Capitaine britannique John Byron arriva en 1765 à l'ouest de l'archipel et y fonda en 1766, au nom du Roi George III, un port, dans lequel s'établirent des Britanniques. Ca ressemble à une prise de possession illégale mais, pour sa défense, il faut faire remarquer qu'il ne savait même pas que les Français se trouvaient déjà dans les parages. Puis les Espagnols auraient acheté l'archipel aux Français en 1767. Tant pis, continuons quand même à les appeler "Malouines"... Trêve de plaisanterie, après quelques déboires et avoir frôlé la guerre, le Capitaine Byron put regagner son port. Plus tard les Britanniques durent se retirer (partiellement ? les sources semblent diverger) en raison des tensions provoquées par la révolution américaine, mais, comptant visiblement revenir, ils prirent garde à poser une plaque commémorative mentionnant leur souveraineté sur le territoire. En 1806, le Gouverneur espagnol s'en fut aussi, après avoir également pris soin de poser sa plaque. Il demeura ensuite une présence espagnole dans l'archipel jusqu'en 1811. Et, à la lecture de Wikipedia, c'est là que l'on commence à s'arracher les cheveux, notamment parce que les différents articles ne relatent pas les détails de l'histoire de la même façon.
Pour simplifier, en 1820, la Frégate argentine ("Provincias Unidas del Río de la Plata", à l'époque) "Héroica" étant endommagée par une tempête, elle fit escale aux Malouines, et son Capitaine y planta tout naturellement le drapeau de la Province, revendiquant la possession au nom de la Province. (2) Les Provincias Unidas n'eurent toutefois jamais vraiment le contrôle de l'archipel en raison du contrôle partiel visiblement conservé par les Britanniques. Après une série d'incidents, les Britanniques décidèrent de réaffirmer leur souveraineté sur l'archipel. Ce fut chose faite en janvier 1833 quand, à la requête des Britanniques, le drapeau argentin fut descendu et remplacé par le drapeau britannique, sans qu'un seul boulet de canon ou aucune balle ne soient tirés. Il faut dire que l'armée argentine était composée majoritairement (3) de mercenaires britanniques, qui refusèrent de se battre contre leurs compatriotes. Les Argentins préfèrèrent donc se retirer. Alors, comment analyser cette défaite argentine, et que faut-il en conclure ?
Les Argentins avaient-ils réellement le droit de hisser leur drapeau et revendiquer la possession de l'archipel lorsqu'est arrivé l'Héroica sur les côtes malouines ? Certes, la récupération de l'archipel, si l'on part du principe qu'il était bel et bien demeuré britannique, s'est faite sans effusion de sang, mais les Britanniques n'étaient pas non plus arrivés avec des bouquets de fleurs à la main, et nul doute que l'armée argentine ne se serait pas laisser ainsi expulser si elle avait eu les moyens de combattre. Une fois encore, une guerre a pu être évitée. Canon, non. Alors, négociation ?
Il demeure difficile de se faire une opinion quant à la souveraineté de l'archipel des Malouines si l'on ne se base que sur les faits historiques. 
 
A 480 kms des côtes argentines, à plus de 12000 des britanniques... En dehors des raisons vues plus haut, quelles motivations peut avoir l'Argentine à revendiquer les Iles Malouines ? Il semble logique que l'Argentine revendique aujourd'hui une terre située à seulement 480 kilomètres de ses côtes. Cependant, les détracteurs de l'Argentine font remarquer que ce qui compte, c'est le fait que le territoire revendiqué se trouve ou non dans les eaux territoriales du pays d'où émane la revendication. Or, les Falklands ne se situent pas dans les eaux territoriales argentines. Si cet argument est recevable, qu'est-ce que cela change, donc, que l'archipel se trouve plus proche, géographiquement parlant, de l'Argentine que du Royame Uni ? Il ne se trouve même pas dans la Zone Economique Exclusive de l'Argentine, puisque cette limite s'étend jusqu'à 200 milles marins au delà de celle des eaux territoriales d'un pays. (4) En conséquence, l'Argentine ne peut donc même pas revendiquer les Malouines comme zone de pêche exclusive. En 2009, l'Argentine a déposé devant l'ONU une demande d'élargissement de sa Zone Economique Exclusive, incluant une part de l'Antarctique disputée au Chili. Cette demande était-elle recevable ?
 
Et maintenant ? Les partisans du Royaume Uni ne manquent pas de faire remarquer que même si l'Argentine avait de bonnes raisons de considérer que les Malvinas lui appartiennent, il faudrait que ce pays balaye devant sa porte et rende au Paraguay les terres extorquées lors de la Guerre de la Triple Alliance
Et puis il y a le pétrole, qui ravive les tensions. Une prospection pétrolière dans les eaux malouines a été entamée en 2010. Les Argentins s'y sont fermement opposés et ont tenté de mettre des bâtons dans les roues des Britanniques. Le problème, c'est qu'actuellement les Falklands appartiennent de fait aux Britanniques, que cela soit justifié ou non, et ils ont par conséquent le droit de forer dans les eaux malouines et de posséder le pétrole qu'ils pourront y trouver. Il est difficile dans ce cas pour les Argentins de justifier leur "plaintes judiciaires devant les plus hautes instances, pour prospection et exploitation de ressources argentines". Qu'ils interdisent leurs ports aux navires britanniques transportant le matériel de forage est une autre histoire, et ils ont, on le suppose, parfaitement le droit de le faire.
Le problème des Malouines réside aussi dans le fait que chacune des parties, arguments à l'appui, considère que c'est dans son bon droit de vouloir posséder ce groupe d'îles. Les Britanniques, qui ne veulent pas entendre parler de céder les Falklands aux Argentins, refusent de négocier également en raison du fait que les habitants de l'archipel ne veulent en aucun cas devenir argentins.
A chaque anniversaire de la guerre de 1982, les tensions sont un peu ravivées. Cette fois, avec le trentième anniversaire qui approche, cela semble plus sérieux, et la situation est inquiétante.
Cependant, l'Argentine et le Royaume Uni sont-ils vraiment deux chauves se battant pour un peigne ?
Difficile, lorsque l'on n'est pas de parti pris, de se faire une opinion et prendre position. Peut-être faut-il, pour cela, approfondir un peu plus ses lectures, et pourquoi pas reprendre même le problème depuis le début.
Alors c'est reparti. L'Argentine prétend que les Malouines sont argentines, les Britanniques prétendent que les Malouines sont britanniques...
 
Notes.
(1) La majorité de ces trois mille personne est Britannique. Vivent également aux Malouines, selon Wikipedia-en, quelques Français, Portugais, scandinaves et Gibraltariens.
(2) Petit détail sans importance, le Capitaine en question, David Jewett, était Américain, né dans le Connecticut. Cela donna tout de même l'occasion de quelques polémiques. Jewett s'était mis au service de la marine de la Province. Plus tard, il se mit au service de celle du Brésil, et combattit contre l'Argentine.
(3) A près de 80% !! L'article de Wikipedia qui relate ce fait ne nous apprend pas pour quelle raison.
(4) Pour mémoire, 1 mille marin = 1852 mètres. La limite des eaux territoriales, quant à elle, se situe à 12 milles marins. Convertisseur en ligne
 



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Par Surya - Publié dans : International
Lundi 28 novembre 2011
C’est une grève sans précédent qui aura lieu mercredi 30 novembre 2011 au Royaume Uni. Il s’agira en effet de la plus importante grève depuis 1926 !  Les employés du secteur public cesseront le travail afin de protester contre la réforme annoncée de la retraite, qui prévoit de travailler plus longtemps en cotisant plus, pour au final toucher moins. Parmi les actions entreprises, les deux tiers des écoles seront fermées, les bibliothèques et Jobcentres (l’équivallent de notre ANPE) seront eux aussi fermés, le NHS (National Health Service, le système de santé public et gratuit britannique) sera touché, de même que le système judiciaire, et l’on parle de retards et d'annulations de vol, voire de chaos, dans les aéroports.
La réforme a déjà fait l’objet d’une révision, et le gouvernement conservateur de David Cameron espérait au début du mois de novembre que la nouvelle mouture serait acceptée par les syndicats qui, peu satisfaits par ce que le Premier Ministre nommait une « offre juste », ont maintenu leur mot d’ordre de grève.
Le gouvernement britannique argue que la réforme des retraites s’impose dans la mesure où les gens ayant de nos jours une espérance de vie allongée, il est normal que le nombre d’années de cotisations soit augmenté. Le coût des retraites des employés du secteur public, payées par les impôts, ayant augmenté d’un tiers, a-t-il annoncé, il n’était pas possible de laisser ces coûts augmenter encore. Pour justifier sa réforme, le gouvernement britannique avance que de toute façon les retraites du secteur public resteront supérieures à celle du secteur privé. Dans l’ensemble, côté conservateur, on pense également qu’il n’y a pas de raison que ceux du secteur privé doivent continuer à subventionner par leurs impôts les retraites d’un secteur public déconnecté de la réalité économique.
Il semblerait que peu de gens au Royaume Uni contestent l’utilité d’une réforme en elle-même, car le désaccord entre les syndicats et le gouvernement porte sur son contenu et non sur le principe même d’une réforme. Le leader syndical Brendan Barber (Secrétaire Général du Trade Union Congress) précise en effet que ce n’est pas le changement en lui-même qui est contesté, mais le fait que cette réforme, avec ses augmentations importantes dans les cotisations, est injuste et donne le sentiment qu’elle servira surtout à réduire le déficit à court terme.
Les syndicats ont jugé que les améliorations apportées à la réforme par le gouvernement étaient minimes, et espéraient qu’il dépose une offre plus acceptable. « En l’état actuel des choses, le plan pour le 30 novembre est maintenu » a annoncé Barber au début du mois de novembre. Il a plus tard renouvelé auprès du gouvernement sa demande de nouvelles propositions. Il précise que les fonctionnaires sont démoralisés, et sont motivés à faire grève par un immense sentiment d’injustice. Finalement, il pense que le gouvernement conservateur va subir des conséquences au niveau politique si aucun terrain d’entente n’est trouvé. Paul Kenny, un autre leader syndical, a fait remarquer que la grève était inévitable, et que c’était « très dommage ».
Côté Labour, on avance que les modifications de la réforme sont un pas dans la bonne direction, mais qu’il reste beaucoup à faire.
Certains Britanniques sont donc partagés quant au bien fondé de la grève elle-même. Ceux qui sont pour font remarquer qu’elle est justifiée parce qu’il n’est pas normal de devoir travailler plus longtemps en cotisant davantage pour au final recevoir une retraite réduite, et qu’on ne peut avoir la même énergie au travail lorsqu’on est jeune ou que l’on est proche de la retraite. Des employés du secteur privé interrogés par la BBC ne comprennent pas, quant à eux, ce qui motive ceux du secteur public, qui bénéficient de la garantie de l’emploi et sont certains d’obtenir au moins cinquante pour cent de leur salaire à la retraite, à stopper le travail.
Cependant, un sondage de la BBC News révèle que 61% des Britanniques pensent que la grève des employés du secteur public est justifiée. Les jeunes y seraient plus favorables que les personnes déjà retraitées.
Deux millions de personnes sont attendues dans la rue lors des manifestations de mercredi. Devant un pays brusquement à l'arrêt et deux millions -au moins- de personnes dans les rues, quelle sera la réponse du gouvernement conservateur de David Cameron ?
 
 
(Ps : juste une précision, histoire de ne pas trop simplifier : le gouvernement de David Cameron n'est pas totalement conservateur puisqu'il s'agit d'un gouvernement de coalition avec les Liberal Democrats. Celà dit, il y a tout de même 18 ministres conservateurs pour 5 LD)
 
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Par Surya - Publié dans : Actualité
Jeudi 17 novembre 2011
J'adore Michel Polnareff et je ne lui ai même pas encore consacré le moindre article ! Il faut réparer ça au plus vite !! Voici donc quelques titres parmis mes préférés.
 
Holidays (http://www.youtube.com/watch?v=xbRNz2D1w4M&feature=related)
 
La poupée qui fait non  (http://www.youtube.com/watch?v=eGXBA8N9AC0&feature=related) La chanson a été reprise par de nombreux artistes dont les Byrds (http://www.youtube.com/watch?v=QPE5aAhq2bE&feature=related)
 
I love you because (http://www.youtube.com/watch?v=t1hvXNMB6k0&feature=related)
 
Sous quelle étoile suis-je né ? (http://www.youtube.com/watch?v=-3QSwo4Qj38&feature=related)
 
Lettre à France. (http://www.youtube.com/watch?v=WHCJVQNy6O0&feature=related)
 
Love me please love me (http://www.youtube.com/watch?v=EtS0NIwZY_k&feature=related)
 
L'oiseau de nuit (http://www.youtube.com/watch?v=bHeXHy-KPuk)
 
L'homme qui pleurait des larmes de verre (http://www.youtube.com/watch?v=Se_AcoZtNVU)
 
On ira tous au paradis (http://www.youtube.com/watch?v=FNpTAn8saDc&feature=related)
 
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Best of musique
Dimanche 30 octobre 2011
 
 La Cinémathèque de Paris présente, depuis le 19 octobre, une exposition consacrée à Metropolis, le chef d’œuvre de Fritz Lang. Œuvre avant gardiste amputée de plus d’un quart de son contenu juste après sa sortie en 1927, présentée en différentes versions selon les pays et le public visé, restaurée, reconstruite en de multiples occasions et tentatives plus ou moins heureuses, on peut dire que peu de films auront connu un tel destin ! Cette exposition exceptionnelle, qui mérite que l’on vienne de loin pour la voir, est présentée à l’occasion de la sortie en France, le 5 octobre dernier, du DVD de la toute dernière version de ce film, patiemment restaurée de 2008 à 2010, qui montre, pour la première fois depuis plus de quatre-vingt ans, le chef d’œuvre dans sa presque intégralité. Un événement à ne pas manquer !


metropolis.jpg Fritz Lang était sûrement loin d’imaginer le destin qu’allait connaître son futur film Metropolis lorsqu’il visita, en 1924, la ville de New York, dans le but d’y présenter son film Die Niebelungen qui venait de connaître un énorme succès. L’architecte de formation (il entreprit des études d’architecture pour obéir à son père, mais n’exerça jamais) et amateur d’art fut ébloui par la vision des gratte ciels, notamment le Woolworth, et cette vision lui inspira, dit-on, dit-il lui-même, son futur scénario. D’autres sources affirment qu’ « en réalité, il avait annoncé son projet quelques mois plus tôt, à Vienne, avec Théa Von Harbou. » (1) Théa Von Harbou, sa scénariste puis épouse, qu’il quitta, cette fois de façon définitive, en 1933 lorsqu’il partit en exil, alors qu’elle choisissait de rester en Allemagne et rejoindre le parti nazi. C’est Théa Von Harbou qui est à l’origine du scénario de Metropolis et qui écrivit en 1926 le roman du même nom. Les sources diverses ne précisent pas de façon très claire si le roman fut écrit avant, ou après le scénario.
A l’époque de cette première visite américaine, Fritz Lang, citoyen allemand d’origine autrichienne né en 1890, ne se doutait donc pas que ce pays deviendrait quelques temps plus tard sa terre d’adoption, ayant été contraint et forcé de quitter l’Allemagne après que Goebbels, conquis par son travail, lui ait « proposé » lors d’un entretien de devenir le cinéaste officiel du parti nazi. Lang, qui n’y tenait évidemment pas, s’est sorti de cette situation délicate en demandant un délai de réflexion. Rentré chez lui, il aurait fourré à la hâte quelques affaires dans un sac et aurait sauté, en pleine nuit, dans le premier train pour Paris. Cette version du départ précipité en pleine nuit est parfois remise en question, toujours est-il que Lang s’enfuit bel et bien. Le vent le porta ensuite jusqu’aux Etats Unis. Il y a donc une rupture dans sa carrière entre sa période dite « allemande » et sa période dite « américaine », les films muets qu’il a réalisés appartenant à la période allemande.
 
Expressionnisme. 
Cette période allemande, c’est celle du cinéma expressionniste , bien que Fritz Lang ait refusé, peut-on lire parfois, d’être classé parmi les adeptes de ce mouvement artistique , qui est en fait presque un état d’esprit, en ceci qu’il marqua une rupture dans la manière de représenter la réalité. Son film Metropolis est pourtant considéré comme une des œuvres majeures du cinéma expressionniste allemand (l’exposition le présente comme une œuvre se situant à la frontière de l’expressionnisme et de la Nouvelle Objectivité ), au même titre que Le Cabinet du Docteur Caligari  (2)  de Robert Wiene, sorti en 1920, dont le producteur Erich Pommer avait d’ailleurs proposé le sujet en premier à Fritz Lang, ou le Faust de Murnau (1926).
Le terme « expressionnisme » vient du mot « expression ». Expression déformant les traits naturels du visage au repos, par exemple. Le mouvement expressionniste est flou, il n’a pas vraiment de début, encore moins de véritable fin, bien que sa fin ait été datée de façon officielle, ce qui fait que de nombreux films récents sont qualifiés eux aussi d’expressionnistes. Il n’eut pas de Manifeste comme ce fut le cas pour le surréalisme, et s’est épanoui notamment après la première guerre mondiale en Allemagne, dans le domaine de la peinture, plus tard dans celui de la sculpture et l‘architecture (3), avant son apparition au cinéma. Au niveau architectural, on remarquera bien sûr la tour Einstein , l’observatoire astronomique de 1921 construit à Potsdam. Certains architectes (et peintres) se lancèrent d’ailleurs dans les décors de cinéma. Le décor deviendra par la suite l’un des éléments clés du cinéma expressionniste.
De nombreuses peintures expressionnistes ont vu le jour dès le début du vingtième siècle, puis ont été qualifiées, ainsi que leurs auteurs, de dégénérées par les nazis, qui ne supportaient pas la liberté avec laquelle les peintres exprimaient la réalité. Ces œuvres furent alors bannies des musées. Une exposition de ces œuvres, intitulée « Art dégénéré » eut d’ailleurs lieu à Munich en 1937, que la plupart des gens vinrent visiter animés par un esprit de rejet, de détestation et d’incompréhension totale. Il ne s’agissait pas, pour les artistes expressionnistes, de reproduire la réalité objective, mais celle qui leur est dictée par leur vision intérieure.
« Que pensez-vous de l’expressionnisme ? » demande un personnage au Docteur Mabuse dans un autre célèbre film de Fritz Lang. « L’expressionnisme n’est qu’un jeu… » répond-il. « Pourquoi pas d’ailleurs ? Tout est jeu aujourd’hui. »
Au début, le terme « expressionnisme » signifiait en Allemagne « moderne ». Le mouvement artistique se fonda au départ sur le rejet de l’impressionnisme français, ce qui engendra dans les œuvres produites lignes droites, diagonales, angles aigus et cassés, et représentations de murs en porta faux que l’on retrouvera plus tard dans les décors du cinéma expressionniste. La perspective était traitée de manière différente. Ce qui caractérise notamment le cinéma expressionniste, ce sont donc les décors souvent composés de formes géométriques absurdes, mais également les éclairages brutaux, comme par exemple ceux d’un visage montré en gros plan, les jeux d’ombres et de lumières, les effets de caméra si typiques et les trucages. La nouvelle géométrie architecturale (distorsion des perspectives, rejet des angles droits…) symbolisera également, dans le cinéma expressionniste, l’état mental du personnage, la confusion de l’esprit, la folie étant l’un des thèmes de prédilection de ce courant artistique.
Le thème du double est également très présent dans le cinéma expressionniste, notamment dans les films de Fritz Lang où il joue un rôle primordial (voir la fausse Maria de Metropolis), ainsi que l’absence de nature, les relations d’emprise et de fascination des personnages, le symbolisme, la présence de l’inconscient et la confusion entre le cauchemar et la réalité.
 
Metropolis.
2026. La mégalopole de Metropolis se divise en deux parties bien distinctes : la ville d’en haut, aussi nommée “Cité des Fils” où vit un peuple de nantis insouciant et oisif, dont les seules préoccupations sont de s’amuser, organiser des tournois sportifs et se promener dans les “Jardins Eternels”, sortes de paradis terrestres contrastant avec l’enfer de la ville d’en bas, celle des profondeurs, privée de la lumière du jour, où   vivent et triment les ouvriers des machines de Metropolis, ceux dont dépend la bonne marche de la cité, que l’on désigne par leurs numéros. Il est intéressant de constater que le texte du générique, au début du film, défile de bas en haut, en un mouvement ascendant, lorsqu’il présente le monde d’en haut, et de haut en bas, en un mouvement descendant, lorsqu’il décrit le monde souterrain.
La cité de Metropolis rappelle un peu le Titanic, avec les salles des machines ou suaient sang et eau les ouvriers dont dépendait la bonne marche du navire, tandis que sur les ponts supérieurs, ignorante et insouciante de ce qui se passait en dessous, se délaissait la bonne société. A ceci près que sur le Titanic voyageaient également des passagers de seconde et troisième classe, alors qu’à Metropolis, il ne semble pas y avoir de classes intermédiaires entre les nantis et les miséreux, mis a part pour des personnages comme Josaphat, employés de Joh Fredersen, le créateur et Maître de la cité, et donc forcément un rang ou deux en dessous de lui.
Freder est le fils de Joh Fredersen. Fredersen, un homme froid et insensible qui n’hésite pas à mettre à la porte, autant dire à la rue, Josaphat pour des fautes mineures. Un jour, alors que Freder s’amuse dans les Jardins Eternels avec celle désignée pour lui tenir compagnie ce jour-là, débarque Maria, une habitante de la ville d’en bas, accompagnée de nombreux enfants d’ouvriers ébahis par les merveilles qu’ils découvrent, et dont ils ne soupçonnaient pas l’existence. « Regardez, ce sont vos frères » dit Maria en désignant aux enfants ces personnes étranges. Les deux « camps » se regardent quelques instants avec dans les yeux la même expression d’étonnement et de fascination que s’ils avaient débarqué sur une nouvelle planète et faisaient pour la première fois connaissance avec ses habitants. La façon dont cette scène est tournée, les effets de caméra utilisés pour montrer Maria et Freder se dévisageant comme s’ils se découvraient à travers un mur de brume, ou comme s’ils vivaient dans deux univers parallèles qui ne pouvaient entrer en contact direct sans créer des interférences, des courts circuits dans l’espace-temps, renforce cette impression d’étrangeté. Pour Freder, c’est le coup de foudre immédiat. Il est fasciné par la beauté naturelle, sans fards, de cette femme au visage angélique. Mais déjà Maria doit partir, chassée par une espèce de Maître de Cérémonie, qui s’éponge ensuite avec soulagement (mais aussi embarras) le visage avec son mouchoir, comme si l’on avait évité de justesse la catastrophe. Son embarras, il le doit au fait que l’on n’est pas supposé montrer aux habitants de la ville d’en haut la réalité du monde d’en bas, les gens, leurs guenilles, leur misère, et risquer ainsi de gâcher leur journée ou corrompre leur esprit. Les deux mondes s’ignorent et s’évitent.
Cependant, la venue de Maria montre que ces deux mondes ne sont pas totalement cloisonnés, et que l’on peut se rendre de l’un à l’autre sans difficulté. Freder décide de descendre dans la ville d’en bas, à la recherche de Maria dont il est désormais éperdument amoureux. Apres avoir pris la place (il lui annonce vouloir échanger sa vie avec lui) de Georgy, l’ouvrier numéro 11811 qui sue dix heures par jour sur une étrange machine en forme de pendule dont il doit manipuler sans cesse les aiguilles, Freder découvre l’insupportable existence des ouvriers, véritables esclaves au service des nantis d’en haut, marchant au pas cadencé, travaillant comme des robots complètement déshumanisés. Pris d’hallucination après avoir assisté à une terrible explosion, Freder voit les ouvriers se faire dévorer par les machines devenues démons. Il découvre également que, le soir après le travail des ouvriers, Maria prêche la paix entre les classes sociales dans les catacombes, situées bien en dessous des niveaux les plus bas de la ville souterraine, dont une partie a été aménagée en une sorte d’église au décor agrémenté de nombreuses croix de bois. Maria croit en la venue prochaine d’un « médiateur », qui saura unir le cerveau (les concepteurs de Metropolis) et la main (les ouvriers de la ville d’en bas) grâce au cœur, qu’il incarnera. « Le médiateur entre le cerveau et la main, c’est le cœur » affirme-t-elle en effet, demandant aux ouvriers à la limite de la révolte de patienter encore un peu. Elle utilise la légende de la tour de Babel pour illustrer ses propos. La tour au sommet de laquelle vivent Freder et son père se nomme d’ailleurs “Nouvelle Tour de Babel”.
Mais déjà, Joh Fredersen apprend l’existence de ces réunions clandestines. Afin d’obtenir de l’aide, il rend visite à Rotwang, un savant à moitié fou qui ne lui a jamais pardonné de lui avoir ravi le cœur de Hel, la femme qu’il aimait, devenue mère de Freder et morte en donnant la vie à son enfant. Fredersen apprend par hasard que le savant construit un robot, à qui il compte donner le visage de Hel dans le but de la faire revivre pour lui. Une dispute a lieu entre les deux hommes, mais ils descendent malgré tout ensemble dans les catacombes et observent à travers un trou dans le mur la réunion à laquelle participe Freder. Fredersen ne reconnaît pas son fils parmi les ouvriers, mais Rotwang a déjà compris (voir le montage de la scène précédente, où   Rotwang présente le robot à Fredersen). C’est alors que Fredersen demande à Rotwang de changer ses plans, et de donner au robot le visage de Maria, afin de lui faire prêcher non plus la paix, mais la révolution. Il aura ainsi un prétexte pour utiliser la violence contre les ouvriers.
Maria est kidnappée dans les catacombes par Rotwang, dans une scène aux jeux d’ombres et de lumières mémorables, et remplacée par son double, une fois son visage donné au robot, qui sème en effet la zizanie, mais en obéissant non aux ordres de Fredersen, mais à ceux de Rotwang qui se sert de cette fausse Maria pour se venger de Fredersen. Les ouvriers se révoltent et détruisent les machines, y compris la principale, la « machine-cœur », provoquant une gigantesque inondation dans la ville d’en bas, sorte de déluge qui paralyse toute la cité, promesse peut-être de l’avènement d’une ère nouvelle, mais dans lequel manquent de périr leurs enfants.
On se doute que Freder est le médiateur qu’attend patiemment Maria. La fin du film montre Grot, le contremaître, et Fredersen, parvenant à surmonter la gêne pour le premier, la répugnance à se rapprocher d’un être socialement inferieur pour l’autre, et se serrant enfin la main, épaulés par le médiateur qui leur montre le chemin de la réconciliation et de la coopération.
Les Américains de l’époque ont vu dans Metropolis la présence de messages communistes, d’appels à la lutte des classes et à la révolution, tandis que d’autres observateurs ont relevé la tendance de l’Allemagne telle qu’elle fut incarnée par Théa Von Harbou, dont il faut rappeler qu’elle est l’auteur du scénario, de faire coopérer les classes sociales et d’étouffer les désirs de révolution des classes opprimées. Le film ne remet en effet pas en question l’organisation pyramidale de la société, suggérée dans un des textes du générique de début, qui défile dans une présentation triangulaire. Il ne s’agit pas de détruire un système pour le remplacer par un autre, et le message est très clair sur le bien-fondé d’entamer une révolution, ainsi que sur les conséquences d’un tel acte, présenté comme irresponsable par le contremaître lui-même, qui tente de faire comprendre aux ouvriers qu’ils ne sont rien sans les machines qui les gouvernent, et leur annonce que, par leur faute, les enfants sont pris au piège de l’inondation.
Apres tout, la fausse Maria, celle qui prêche la haine et la révolution, représente le mal absolu, les sept péchés capitaux, tandis que la vraie Maria, qui est la vertu, la pureté et l’innocence incarnées, parle d’amour, calme les rancœurs, les désirs de vengeance et parvient à maintenir la paix sociale, en dépit du désespoir ambiant, des conditions de travail désastreuses et même des explosions (la scène précédant l’explosion à laquelle Freder assiste montre le mercure montant dans un thermomètre, suggérant que le ton monte chez les ouvriers, et que la révolte n’est pas loin) qui emportent de nombreux ouvriers dans la mort.
La représentation de la mort, mais aussi des sept péchés capitaux, est présente tout au long du film. Le roman de Théa Von Harbou développait plus amplement que ne le fit le scenario et le film, semble-t-il, le thème biblique et l’aspect religieux. La mort est représentée par une statue de pierre tenant une faux, qui se met soudain en mouvement lorsque Freder, croyant que son père a conquis le cœur de Maria, est pris de fièvre et de délire. Là encore, durant cette scène où Freder est en proie au choc psychologique, les effets de caméra et les trucages utilisés par Fritz Lang sont extraordinaires pour l’époque. Ces ajouts de flashes et d’éclairs lumineux dans l’image, l’utilisation de flous, la façon dont la caméra bouge pour exprimer le vertige qui assaille Freder, sa vue qui se brouille, sa descente aux enfers, sont même de l’ordre de l’expérimentation cinématographique.
Fritz Lang n’hésitait pas en effet à imprimer des mouvements à sa caméra. Voir également la scène de l’inondation, lorsque les personnages montent l’escalier pour tenter de s’échapper. L’exposition de la cinémathèque révèle que lors du tournage de Metropolis, Lang plaça notamment la caméra sur une nacelle à laquelle il imprima un mouvement de balancier, qui « provoque un sentiment d’angoisse chez le spectateur » (UFA Magazin). Deux photos de tournage présentes à l’exposition montrent le réalisateur en pleine action avec cet ingénieux système. Les « adeptes » de l’expressionnisme utilisaient en effet tout ce qui pouvait provoquer une émotion, une réaction du spectateur.
La mort est présente tout d’abord de par celle de Hel dont on peut supposer qu’elle est responsable du caractère glacial de Fredersen. L’un des rares moments où il se laisse aller à une émotion (retenue, comme l’acteur Alfred Abel, qui incarne Fredersen, savait si bien le faire) est lorsqu’il découvre la statue du visage de sa défunte épouse chez Rotwang, cachée derrière un rideau. Elle est présente par le fait que Freder, qui ne craignait pas sa venue avant de connaître Maria (preuve que son existence superficielle ne lui apportait aucune joie réelle), l’implore de l’épargner désormais, lui et sa bien-aimée. Elle intervient lors du délire auquel Freder est la proie alors qu’il se retrouve alité, et pour venir à bout de Rotwang lors de l’une des scènes finales du film, alors que le combat entre lui et Freder, sur le toit de la cathédrale, fait rage.
Il est intéressant de faire le parallèle entre cette monumentale cathédrale de la cité d’en haut et la petite église clandestine du monde souterrain, dans laquelle prêche Maria (la vraie), pauvre et dépourvue de lumière naturelle mais toujours remplie de fidèles venus y chercher le réconfort et le soutien moral qui leur permet de tenir. Il est intéressant également de faire le parallèle entre cette même cathédrale, temple de la foi, et la maison de Rotwang, temple de la science, mais aussi siège de la magie et de l’occultisme, dans laquelle les portes s’ouvrent et se ferment toutes seules, emprisonnant ainsi les malencontreux visiteurs des lieux, où des robots sont transformés en humains grâce à de savants procédés mettant en jeu de mystérieux liquides bouillonnant dans des tubes et ballons de verre, où d’effrayants transferts d’énergie ont lieu, provoquant éclairs et anneaux de feu. Lang était particulièrement intéressé par l’opposition entre le monde de la magie, de l’occultisme, et celui de la technologie pure et du modernisme. On peut aussi faire le parallèle entre les machines du monde souterrain et certains instruments scientifiques du laboratoire de Rotwang, qui sont d’ailleurs parfois filmés avec les mêmes effets spéciaux lorsqu’ils sont en marche. Du reste, Rotwang semble avoir un lien particulier avec la ville souterraine : sa maisonnette, de style ancien et typiquement expressionniste (à comparer avec celle du Cabinet du Docteur Caligari) recèle en effet une trappe dissimulant un escalier en colimaçon menant directement aux catacombes. Rotwang vit un peu hors du temps, hors de la réalité et à cheval entre les deux mondes.
Il convient enfin de mettre en oposition la cathédrale, temple de la vertu qui doit élever l’humain au niveau spirituel, et le cabaret Yoshiwara, temple de la débauche, qui précipite l’être humain dans la déchéance.
Curieusement, le public allemand de l’époque n’a pas été très impressionné par les scènes montrant le panorama de Metropolis, avec ses gratte ciels à l’architecture si originale et futuriste, quasiment abracadabrante, que l’on n’en voit même pas de semblables de nos jours. Le film, qui a couté six millions de marks de l’époque, c’est à dire cinq millions de plus que le budget initialement prévu, a d’ailleurs été un échec commercial. Seuls certains artistes, notamment ceux de l’avant garde, le défendirent. Il est pourtant bourré de trouvailles de génie, comme l’invention de ce vidéophone qui permet à Fredersen de communiquer avec Grot, le contremaître. On remarquera en revanche l’aspect étonnement traditionnel des voitures circulant dans Metropolis, dont le design typique des années vingt contraste de façon étonnante avec l’aspect futuriste de la cité. Il en est de même pour les petits avions, sorte de “coucous” d’époque survolant les gratte ciels. Il n’en demeure pas moins que ce film de science-fiction a inspiré nombre de réalisateurs futurs, que ce soit pour l’élaboration de décors, la création de personnages ou la conception de robots (le Dr Folamour de Kubrick directement inspiré du personnage de Rotwang, ou C3PO, le robot de Star Wars, qui ressemble au robot-Maria), ou pour la description d’organisations sociales futures.
Nul doute qu’un réalisateur de la trempe d’Alfred Hitchcock a lui aussi puisé une part de son inspiration dans les mises en scène de Fritz Lang. La scène incroyable où l’on voit en gros plan la main de Freder, alors qu’il est prisonnier dans la maison de Rotwang, s’avancer pour s’emparer du morceau de vêtement de Maria en est la preuve. On aurait même presque envie de la qualifier d’hitchcockienne. De même, la scène montrant Freder, revenu de sa première exploration de la ville souterraine, tentant de plaider auprès de son père la cause de Josaphat, son bras droit qu’il vient de congédier, peut être qualifiée d’hitchcockienne : Fredersen, imposant, apparaissant dos à la caméra, prend toute la moitié droite de l’écran, tandis que son fils semble tout petit dans le coin gauche. Puis Freder recule, épouvanté par le haussement d’épaule indifférent de son père, et l‘effet de perspective le fait paraitre de plus en plus petit avant que son père n’occupe ensuite l’écran tout entier : Fredersen s’est imposé, c’est lui le Maître incontesté de la grande cité.
Fredersen n’empêchera pas que survienne la révolution, qui démarre après l’assassinat de Georgy sur fond des premières notes de la Marseillaise, déformées mais néanmoins parfaitement reconnaissables. Ce thème musical réapparaitra régulièrement lors des scènes montrant le déroulement de la révolte, étant entendu qu’il s’agit là de la version de Metropolis comportant la partition originale de Gottfried Huppertz.
Metropolis fut en effet décliné en de nombreuses versions. (C’est pourquoi certaines scènes décrites ici peuvent appartenir à une version, comme celle de 2001, et être différentes dans des versions antérieures ou plus récentes. Lang filmait en effet avec plusieurs caméra et, selon les versions, il arrive que l’on voit des prises différentes) A peine la première eut-elle lieu à Berlin, le 19 janvier 1927, que les distributeurs américains de la Paramount décidèrent que le film était trop long et pas adapté au spectateur américain (trop de symbolisme à leur goût, notamment), et engagèrent, pour le réécrire, l’auteur Channing Pollock, qui contribua à le massacrer purement et simplement. Apres avoir vu nombre de ses scènes coupées, son montage entièrement revu et ses intertitres réécrits, le film, dont plus du quart était passé à la trappe, était devenu méconnaissable. Pour exemple : les scènes où il était question de Hel furent bannies sous prétexte que les Américains risquaient de comprendre « Hell », ce qui signifie en anglais « enfer ». Les personnages ont même reçu de nouveaux noms bien américains pour cette version outre-Atlantique. On se demande comment il est possible de disposer ainsi du droit de modifier un film du vivant de son auteur, sans que celui-ci ne puisse rien faire pour empêcher le massacre. Cette modification du film fut désastreuse non seulement parce que de nombreuses scènes furent définitivement perdues, mais aussi parce que toute la compréhension de l’œuvre s’en trouva bouleversée. De plus, des illogismes dans le déroulement de l’histoire sont apparus du fait de ce remaniement profond. C’est ainsi que H.G.Wells, trompé par cette version amputée, déclara que Metropolis était le film le plus sot qu’il ait jamais vu. Metropolis n’est peut-être pas parfait, et son message social d’union entre la main et le cerveau loin d’être convaincant (3) mais en venir à porter ce jugement sur un tel chef d’œuvre montre bien l’étendue des dégâts sur le film !
Immédiatement après la version estampillée « Paramount », les Allemands sortirent leur propre “version courte” et, de versions en versions futures, toutes basées sur celle de la Paramount ou la version courte allemande, le film original fut perdu. Il n’existait en effet plus aucune copie de la version originale de 1927, telle qu’elle fut projetée lors de la première berlinoise.
Les tentatives de restauration du film commencèrent alors. En 1984, le compositeur Giorgio Moroder décide de sortir sa propre version du film, et se donne entière liberté pour le coloriser et lui adjoindre une bande son composée de musique pop et rock. On y entend en effet des morceaux de Freddy Mercury, Pat Benatar ou encore Bonnie Tyler. Curieux parti pris, c’est le moins que l’on puisse dire, dont on peut raisonnablement penser qu’il dénature complètement le film, tant cette musique, dont ce n’est pas le propos ici de contester la qualité, ne s’accorde pas, mais alors pas du tout, avec la nature des images. Il suffit de regarder un  ou deux  extraits pour constater à quel point le résultat obtenu, cette nouvelle version « américanisée » (qui a eu au moins le mérite d’attirer vers le film un public plus nombreux et plus jeune, et d’être cohérente dans la reconstitution des images, réintroduisant par exemple le personnage de Hel éliminé par la Paramount) est contestable, dans la mesure où la musique ne fait plus du tout partie intégrante du film, elle n’accompagne plus les images, ne renforce plus leur sens et ne donne plus au film cette beauté supplémentaire obtenue grâce à la partition de Gottfried Huppertz.
On peut remarquer dans cette partition originale, par exemple, la façon dont la musique accompagne Maria lorsqu’elle se retourne en sursautant (première scène dans les catacombes, lorsqu’elle n’avait pas remarqué que Freder était resté après la fin de la réunion), ou les coups de cymbales accompagnant les mouvements de faux de la Mort dans la scène où Freder est alité.
En plus du thème de la Marseillaise, de nombreux autres thèmes musicaux de la partition de Gottfried Huppertz sont régulièrement repris tout au long de l’orchestration, ce qui participe au rythme du film et contribue à lui donner toute sa cohérence. Le rythme est d’ailleurs un des éléments clés du film : rythme de l’horloge basé sur les dix heures que comporte une journée de travail, rythme des machines, ou rythme des ouvriers qui travaillent en cadence de façon parfaitement synchronisée.
En 1987, Enno Palatas, des Archives du Film de Munich, entreprit de restaurer le film, et travailla à partir d’une copie du Museum of Modern Art, essayant également de remettre la main sur des éléments manquants pour reconstituer une version satisfaisante. Des photos de tournage furent introduites pour palier certaines scènes manquantes. Cette nouvelle version fut une réussite.
En 2001, une nouvelle reconstitution, considérée alors comme la version définitive, vit le jour. Elle fut entreprise par la Friedrich-Wilhelm-Murnau-Stiftung, et notamment le Bundesarchiv-Filmarchiv de Koblenz. Dans cette version, les scènes manquantes, par exemple la scène durant laquelle Fredersen découvre, cachée derrière le rideau, la statue du visage de Hel, sont remplacées par des « cartons » blancs explicatifs. Les scènes mettant en jeu la trahison de Georgy (l’ouvrier qui avait échangé sa vie avec Freder), qui se rend au cabaret Yoshiwara au lieu d’aller attendre Freder comme convenu chez Josaphat, sont également absentes, ce qui enlève malgré tout un peu de compréhension au film. Cependant, le spectateur ne se rend compte de n’avoir pas tout saisi du scenario que lorsqu’il a vu la version « complète » du film, telle qu’elle est réapparue en 2008 à Buenos Aires, et qu’il a pu, de ce fait, comparer les différentes versions.
Car en 2008, le miracle se produit : une copie totalement oubliée du chef d’œuvre est découverte au Museo Del Cine de Buenos Aires. La longueur du film est de 145 minutes, ce qui fait d’elle la version la plus longue encore existante : en effet, les différentes versions antérieures ne dépassaient pas les 120 minutes environ, celle de Moroder n’en faisant plus que 80 ! C’est le branle bas de combat au petit musée argentin, les personnels ayant bien sûr immédiatement saisi toute l’ampleur de leur incroyable découverte.
La copie en 16 mm était extrêmement endommagée, et nécessitait donc un traitement particulier. Les restaurateurs ont effectué un travail de Titan, scannant les images une par une avant de les passer dans un logiciel pour les réparer. La restauration a duré deux ans ! Le résultat est saisissant, d’autant que certaines « nouvelles scènes » (et il y en a plus de quatre vingt dix !) (4) ont été laissées dans l’état où elles ont été retrouvées, car trop abîmées pour être manipulées, ce qui permet au spectateur non seulement d’apprécier, par le contraste que l’apparition de ces scènes engendre, la qualité exceptionnelle du travail fourni, mais également de vivre l’émotion que l’on doit ressentir lorsque l’on visionne pour la première fois un très vieux film que l’on croyait perdu a jamais, et que l’on vient de retrouver.
Le terme « complète » utilisé ci-dessus pour désigner cette version de 2008, a malgré tout été mis entre guillemets, car si vingt cinq minutes de film ont enfin été retrouvées, il manque toujours dans cette copie, malheureusement, la scène où Fredersen se querelle avec Rotwang dans sa petite maison, permettant ainsi à Maria, retenue prisonnière après le transfert de son apparence sur le robot, de s’échapper.
Il est tout de même étonnant que cette scène soit toujours manquante, puisque l’on peut lire que cette copie dérive directement de celle, originale, amenée en 1927 en Argentine par un producteur juste après la première berlinoise.
Parviendra-t-on un jour à retrouver ces mètres de pellicule présentant cette scène, les dernières minutes de pellicule manquantes, et reconstituer enfin Metropolis, seul film classé au patrimoine de l’UNESCO, tel que Fritz Lang l’avait toujours voulu ?
 
 
 
(1) Ciment, Michel. Fritz Lang. Le meurtre et la loi. Editions Découvertes Gallimard. 2003.
 
  
(3) Fritz Lang déclara lui-même en 1959 : « La conclusion est fausse, je ne l’acceptais déjà plus quand je réalisais le film » (Tulard, Jean. Guide des films. Editions Robert Laffod, 1995.)
 
(4) Certaines scènes retrouvées ne durent que deux petites secondes, comme ce morceau montrant Freder et sa compagne dévisageant Maria et les enfants dans les Jardins Eternels.
 
Illustration : Couverture du DVD de la version restaurée de 2010. Source
Les photos du film ainsi que les affiches d’époque sont visiblement sous copyright et n’ont donc pas été intégrées dans cet article.
 
 
Liens :
 
 
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Arts et littérature
Vendredi 12 août 2011
Très rapidement, quelques vidéos de Fever Ray ce mois ci...
 
 
 
When I Grow Up http://www.youtube.com/watch?v=4F-CpE73o2M
 
 
Keep the Streets Empty for Me http://www.youtube.com/watch?v=VedQP_j4JoU
 
 
Stranger than Kindness http://www.youtube.com/watch?v=qBDZfzNM7Ew&feature=related
 
 
If I Had a Heart. http://www.youtube.com/watch?v=EBAzlNJonO8
 
 
Il y en a plein d'autres sur Youtube ou ailleurs...
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Best of musique
Vendredi 12 août 2011
Musée de l’architecture contemporaine, véritable musée d’art contemporain à ciel ouvert, scène musicale d’exception, La Défense, en plus d’être le plus grand quartier d’affaires européen, c’est tout cela à la fois. La Défense, c’est plusieurs décennies de développement, c’est aussi pas mal de problèmes, quelques traversées du désert, un plan de renouveau en 2006, et des habitants qui se battent… La Défense, c’est un quartier qui bouge, qui bouge et n’en finit pas de se transformer et d’évoluer. Petite visite musicale, architecturale, artistique mais aussi sociale au fil du passé, du présent et de l’avenir de cette immense esplanade qu’à première vue on aime ou on déteste, qui émerveille et époustoufle ou qui donne envie de se sauver, mais qui, toujours, nous étonnera et nous fera vibrer.
800px-La-fontaine-d-agam-50.jpg Le dimanche 26 juin 2011 s'est clôturé le 34ème Festival de Jazz de La Défense. Avec sa programmation variée, ce festival va bien au delà d'un «  simple  » festival de jazz, car s'y produisent également des artistes de reggae, de soul, de funk, de groove, de rock-folk... Il y en avait pour tous les goûts cette année encore, du reggae de Clinton Fearon Solo à la rumba congolaise de Staff Benda Bilili, de Dennis Coffey aux belles interprétations de Patricia Bonner, en passant par Keziah Jones, George Clinton, Manu Katché, l'excellente Hindi Zahra et sa musique soul teintée de mélodies orientales et de «  blues du désert », ou encore l'hallucinant No Smoking Orchestra d'Emir Kusturica, qui mit le feu à l'esplanade le soir du 25 juin !
 
 
 
Défense de fumer à La Défense.
Né à Sarajevo en novembre 1954, originaire de Bosnie, Emir Kusturica est parfois considéré comme un personnage controversé en raison de sa conversion au christianisme orthodoxe en 2005 et sa naturalisation serbe, ainsi que du fait de son fort engagement politique et de sa sympathie pour le communisme.
Comme pour tous les artistes, on aime ou on n'aime pas sa musique, mais si on ne l'aime pas, on reconnaîtra malgré tout qu'elle est entraînante, dynamique, parfois même un peu «  crazy », sans aucune connotation péjorative évidemment, bien au contraire.
 
Un mètre au dessus du niveau de la scène.
Un peu «  crazy  », le concert du 25 juin au soir à La Défense le fut indéniablement. Il débutera et s'achèvera par une tonitruante diffusion de l'hymne national soviétique chanté par les Chœurs de l'Armée Rouge. Pas l’hymne russe, mais bien le soviétique, avec les paroles de l’époque. Il s'agissait peut-être là d’une action de militantisme particulièrement symbolique, La Défense étant le plus important quartier d'affaires et de finances d'Europe. Un peu étrange, par conséquent, d’entendre l’hymne soviétique dans ce décor. Cela a misune touche de solennité assez inattendue dans la soirée, et a finalement participé à l'atmosphère d'originalité dans laquelle a baigné le concert. Quoi qu'il en soit, cette double diffusion de l'hymne soviétique semble habituelle lors des concerts du groupe. La foule rassemblée ce soir là sur l'esplanade de La Défense, devant la grande scène dressée aux pieds du Cœur Défense, était certes moins importante que celle présente au Luna Park de Buenos Aires, mais l'ambiance n'avait rien à lui envier !
Mais l'atmosphère de solennité du début n'a duré qu'un temps. Dès les premiers morceaux, un vent de folie musicale a balayé l'esplanade dont la dalle s'est mise à bouger sous le poids des nombreux spectateurs qui sautaient et dansaient dans une frénésie totale et incontrôlée ! Il fallait être concentré pour percevoir ce léger mouvement, mais pas de doute, la dalle bougeait ! A croire que nous allions terminer la soirée trente mètres au dessous du niveau de la scène, dans les souterrains, le «  millefeuille  », qui contient sur plusieurs couches les sept étages de parkings, les routes et le vaste réseau de transports en commun, mais aussi les «  cathédrales englouties  » comme les ont appelées à l’époque les ingénieurs de La Défense, gigantesques espaces totalement vides et difficilement accessibles. Mais la dalle de La Défense, qui mesure un kilomètre et demi de long, est solide et, après trente quatre festivals, elle en a sans doute vu bien d'autres.
 
Dix mètres au dessus du niveau de la scène.
Des concerts comme celui ci, l'esplanade en a connu des dizaines. Sans même parler du concert offert par le grand Jean Michel Jarre le 14 juillet 1990. Le Festival de Jazz de La Défense est né en 1977, à une époque où les aménagements du quartier d'affaires faisaient une pause forcée. A l'époque, le festival se tenait de façon beaucoup plus artisanale, sans la sono sophistiquée installée de nos jours sur l'esplanade. Depuis le début, amateurs et professionnels de la musique se sont croisés sur scène, et des célébrités s'y sont régulièrement produites et continuent de s'y produire.
Les concerts ont lieu à l'heure du déjeuner, afin que les personnes travaillant dans les nombreuses tours environnantes puissent en profiter, et le soir, généralement après vingt heures, même si, heure d'été oblige, la nuit tarde à tomber sur les tours désertées en ce début de saison estivale. Ce festival englobe la fête de la musique avec une soirée débutant dès 18 heures, et s'accompagne chaque année d'un concours de jazz, le plus ancien et le plus important de France, qui récompense les trois meilleurs groupes, les trois meilleurs instrumentistes et les deux meilleurs compositeurs. Ainsi, le public a non seulement accès gratuitement aux concerts, mais également aux deux cessions du concours durant lesquelles se produisent une dizaine de groupes.
Et le public ne manque jamais de répondre présent à ce festival annuel, afin d’apporter sa pierre à l'édifice de cet événement et contribuer ainsi à animer ce quartier passionnant que certains trouvent trop sérieux et guindé du fait de son statut de centre d'affaires, et que d'autres pensent froid, impersonnel, voire même carrément moche.
 
Trente mètres au dessus du niveau de la scène.
C'est vrai que La Défense peut paraître froide et inhospitalière à première vue. Ce serait pourtant une erreur de ne voir dans ce quartier, qui abrite également de nombreux logements, qu'un lieu de passage pour hommes et femmes d'affaires pressés. Car La Défense, même sans le festival annuel de jazz, et si l'on prend le parti de mettre un instant de côté son côté «  business et finance », c'est beaucoup plus que ça  ! D'abord, le quartier, que se partagent pour l’instant Puteaux et Courbevoie, est loin d'être moche, au contraire. Ceux qui ne l’aiment pas lui trouveront même beaucoup de charme s’ils le regardent bien, et toute personne intéressée par l'architecture moderne se doit d'y effectuer une visite, ne serait-ce que de courtoisie. C’est d’ailleurs ce que font les huit millions de touristes annuels qui se baladent sur l’esplanade.
La Défense est un concentré de différents styles architecturaux modernes reflétant les goûts et les choix de chaque décennie, depuis les tours de «  première génération  » des années 60 et début 70 (plan masse de 1964), parallélépipèdes tenus de respecter des dimensions bien précises, comme la Tour Initiale (1966 ; nommée «  Nobel  » jusqu’en 2003, ici avec la vue du bassin Takis au premier plan) qu’on imaginerait bien dans le «  Play Time  » de Jacques Tati, jusqu'aux tours contemporaines aux formes élégantes et effilées, telles la Tour Hines, en passant par le CNIT, prouesse technique à l'esthétique étrange et totalement avant-gardiste pour l'époque, premier édifice (1) à avoir vu le jour sur le grand parvis qui n'était encore, en 1958, qu'un immense terrain vague. S’y tinrent notamment durant son histoire les Floralies, le SICOB, le Salon des Arts Ménagers ou encore le Salon de l’Enfance.
Parmi les tours de La Défense, il y en a évidemment qu’on peut ne pas aimer, comme la sombre et presque inquiétante Tour Areva (ancienne tour Fiat, malgré tout intéressante d‘un point de vue architectural), mais parmi les plus remarquables, on remarquera notamment la Tour Ariane, avec son «  look  » tellement «  seventies  » (elle date de 1975) qui continue aujourd'hui de trôner fièrement sur l'esplanade sud. Pour la petite anecdote, Ariane a été escaladée en octobre 2009 par l'incroyable Alain Robert. On remarquera également le Cœur Défense déjà cité plus haut, mais aussi la tour First (à droite sur la photo) à la récente (mai 2011) transformation si réussie, ou encore la Tour Scor et son «  look  » de triple radiateur électrique... Sans oublier, bien sûr, l'imposante Grande Arche, achevée en mai 1989 et inaugurée le 14 juillet de la même année, pour le bicentenaire de la révolution.
D'année en année, de décennie en décennie, on a parfois annoncé l'arrêt de l'aménagement de La Défense (tours, commerces, transports, infrastructures...) qui a bien failli, en effet, être stoppé à plusieurs reprises. Car La Défense a traversé pas mal de difficultés, et même des épisodes de crises. Le quartier a bien failli connaître la faillite en 1978, par exemple. L’EPAD (Etablissement Public d’Aménagement de la Défense, désormais EPADESA (2) ) avait alors accumulé une dette colossale de plus de 700 millions de francs, et le gouvernement de l’époque eut le choix entre tout arrêter, réduire les ambitions concernant le nombre de bureaux ou continuer à s’endetter pour achever le monumental projet.
Avant l'ouverture du RER A, en 1970 (3), les transports reliant Paris à La Défense étaient si insuffisants (quasi inexistants en fait !) que les demandes de bureaux ne se bousculaient pas au portillon. Au début des années 60, il n'y avait pas de gare à La Défense et le train marquait un arrêt sauvage devant le CNIT pour permettre aux voyageurs travaillant dans la Tour Esso (première tour de bureaux de La Défense, construite en 1963) de se rendre à leur travail. Ils descendaient à même les voies et traversaient le terrain vague, souvent en pataugeant dans la gadoue. A partir de 1973, du fait de la crise, les mètres carrés de bureaux déjà construits ne trouvèrent plus preneurs. Il en fut ainsi par exemple de la tour Manhattan (1975), qui resta vide durant plusieurs mois.
A l'époque de leur construction, les architectes des tours de première et deuxième génération n'avaient évidemment pas intégré dans leur projet le concept d'économie d'énergie. Alors une crise pétrolière plus une crise de l'immobilier, cela faisait un peu beaucoup pour ce quartier en apparence solidement implanté, mais dont on se demande tout de même parfois s'il n'est pas en fait un colosse aux pieds d'argile, à la merci des crises successives.
Cette période de crise des années 70 est considérée de nos jours comme la période noire de La Défense. Il faudra attendre 1979 pour que le redémarrage du quartier soit réel.
A différentes époques, la presse a donc annoncé, parfois avec un ouf de soulagement, l'achèvement de La Défense, mais les aménagements ont plus tard repris. Aujourd'hui encore, ce n'est pas fini car de nouvelles tours sont actuellement en construction et d'autres sont en projet ! La Défense est en perpétuelle mutation, et n'a jamais cessé de se réinventer.
Côté transports, pour commencer, les travaux du prolongement du tramway T2, qui relie pour l’instant La Défense à la Porte de Versailles, battent leur plein, le Grand Paris Express sera ouvert aux environs de 2025 et il est prévu, toujours dans le cadre de l’aménagement du Grand Paris, de construire une gare TGV à La Défense. Actuellement, les transports sont saturés à La Défense, et si rien n’avait été prévu pour améliorer à terme la situation, l’arrivée future de nouveaux employés dans le quartier d’affaire laissait envisager le pire.
Les prochaines tours, quant à elles, porteront des noms aussi évocateurs que Carpe Diem, qui sera de Haute Qualité Environnementale, dont la construction a déjà démarré et qui devrait être achevée en 2012, Generali côté Courbevoie, projet qui vient d’être mis en suspens en juillet dernier et risque d‘être annulé, Majunga, dont la construction a également démarré, ou encore Phare, grande gagnante du concours d'architecture 2006 pour le Renouveau de La Défense, qui respectera elle aussi des normes de développement durable et mesurera, une fois achevée en 2015, pas moins de 296 mètres de haut. Phare changera de façon certaine la physionomie du quartier car elle bouchera «  visiblement  » la vue entre le CNIT et le Faubourg de l’Arche, en enjambant plus ou moins le pont entre les deux. On en saura plus long bientôt puisque la tour sera très prochainement l’objet d’une petite exposition de présentation au CNIT, intitulée «  La Tour Phare se dévoile  », encore en préparation à ce jour. Phare sera la plus haute tour de France, détrônant First qui détient actuellement le record après avoir elle-même détrôné la tour Montparnasse.
La Défense n’a jamais cessé de se réinventer, mais également de se renouveler et s‘améliorer. Ainsi, les tours de bureaux ancienne-génération ne proposaient pas à leurs employés un cadre de travail satisfaisant : bureaux éloignés des vitres, air conditionné en permanence et impossibilité d'ouvrir les fenêtres, néons agressifs pour les yeux. Les rénovations de tours prévues ou déjà effectuées, et les aménagements des nouvelles constructions proposent désormais un cadre de travail plus en accord avec une bonne qualité de vie des employés… Cette phrase a l'air d'être tout droit sortie d'un tract de propagande ou d'un dépliant touristique, et pourtant cette prise en compte des besoins de travailler dans de bonnes conditions de confort et de lumière était indispensable, et participe réellement du renouveau et de l'amélioration de ce quartier que beaucoup ont qualifié, au fil du temps, d'échec, de ratage, d'erreur ou encore de chaos. Jugement sans doute injuste et injustifié, même s'il faut se garder de retomber dans l'optimisme idéaliste de certains observateurs ou acteurs du quartier des années soixante et soixante-dix, car des erreurs et des ratages, il y en a eu aussi à La Défense. Et comme on l’a vu, le quartier a également été fortement ébranlé lors de chaque crise économique ou immobilière.
Mais il ne faut pas oublier que La Défense s'est construite à l’origine sur le dos de centaines de personnes expulsées des «  bidonvilles  » (comme on peut le lire dans la presse de l'époque) environnants. (4) Ces personnes ont certes été relogées, souvent dans les nouvelles constructions, mais cela n'efface sûrement pas le traumatisme de la perte de son logement et de tous les souvenirs s‘y rattachant. Si on veut aller plus loin encore dans le temps, on découvrira que les toutes premières expulsions en rapport avec la future Défense remontent à l’année 1768 lorsqu’une ordonnance de Louis XV expropria les propriétaires de maisons empêchant la réalisation de l’axe menant vers la Butte de Chantecoq ! (5)
Et les expulsions continuent de nos jours avec la triste démolition annoncée de certaines résidences des Damiers (les Damiers Anjou-Infra et Bretagne), ensemble de logements de 1976 de bonne qualité (mais visiblement pas entretenus par la compagnie qui en est propriétaire) situé côté Courbevoie, en bord de Seine, dans lequel vivaient deux cent cinquante familles, qui a fait l’objet d’une promesse de vente (ou d‘une vente effective, les sources divergent) à un richissime promoteur russe dans l'unique but de le démolir pour y construire deux tours gigantesques, l'Hermitage Plaza, qui abriteront notamment des appartements de luxe (on parle déjà de onze à quinze mille euros le mètre carré) et un hôtel cinq étoiles. Même si les deux tours de l'Hermitage Plaza, qui sera achevé en 2015 ou 2016 s‘il est effectivement construit, seront superbes, il faut bien le reconnaître, et que ces constructions seront de très haute qualité environnementale, cette opération immobilière est une erreur (difficile de qualifier d'humaine) puisque des familles, qui vivaient très bien aux Damiers, ont déjà été expulsées et que certaines seraient toujours, au jour d’aujourd’hui, en attente de relogement. Mettre à la porte, du jour au lendemain, des «  occupants  » (souvent de très longue date) d’immeubles de bonne qualité, même s'ils sont effectivement relogés, dans le but de les remplacer à terme par de riches propriétaires d'appartements très haut de gamme dans une tour de luxe est indécent, et a de quoi faire grincer les dents. Dégagez de là qu’on s’y mette, en gros…
Les habitants ou anciens habitants des Damiers, dont certains sont traumatisés, continuent courageusement de se battre pour essayer de sauver leur résidence, et plus généralement, maintenir en bon état leur quartier (6). Des recours pour empêcher les démolitions ont été déposés, ainsi qu’une demande pour classer ces beaux immeubles, dont les appartements sont pourvus de balcons, voire d’une terrasse, aux Monuments Historiques, en raison de leur intérêt architectural bien réel. Le démarrage du chantier d’Hermitage Plaza, était originellement annoncé pour 2010. Au jour d’aujourd‘hui, les Damiers concernés sont toujours en place et la démolition n‘a heureusement pas encore commencé. D’ailleurs, des habitants y vivent encore. Evidemment, les Damiers ne font pas le poids face au pharaonique projet de l’Hermitage Plaza, mais qui sait ? il n’est peut-être pas trop tard pour décider de sauver le quartier.
De l’autre côté de la Grande Arche, une partie de la ville de Nanterre va faire l’objet d’un réaménagement dans le but d’étendre la superficie de La Défense sur cette commune. Le projet est piloté par l’EPADESA dont le périmètre d’intervention a été élargi lors de sa création. Le quartier des Groues, sorte de «  friche urbaine  », comme il est parfois nommé, regroupe sur un vaste périmètre des voies ferroviaires désaffectées, destinées à accueillir le prolongement d‘Eole, des terrains vagues, mais aussi des petites entreprises et des petits pavillons. Considéré comme un secteur stratégique très convoité, le quartier va faire l‘objet d‘une urbanisation. A part les petites rues pavillonnaires très pittoresques, il faut bien reconnaître que le quartier n’est pas très beau, il semble parfois même laissé à l’abandon et aurait sans doute bien besoin d’être réaménagé, mais est-il prévu de préserver ces jolis pavillons, petits coins de paradis à quelques minutes à pieds de la Grande Arche ? Si non, les habitants seront-ils par conséquent expulsés, et les pavillons détruits pour «  cause d’utilité publique  » ? Patrick Jarry, le Maire communiste de Nanterre, a contesté en 2008 le rapport Lelarge sur le Plan de Renouveau, et a dénoncé une logique purement économique dans la politique de l‘urbanisme.
On ne peut donc admirer la beauté architecturale des nouvelles tours construites ou en projet à La Défense en se concentrant uniquement sur l’aspect «  architecture », et en oubliant le fait que trop souvent, la vie de centaines de personnes aura été chamboulée, voire détruite, pour les besoins de leur construction, et ce dès les débuts de l’histoire du quartier d‘affaires. On en revient à l’éternel problème des œufs à casser pour faire son omelette. Peut-il, en règle générale, en être autrement lorsqu’il s’agit de développement  ? Espérons-le… En tout cas, il semble difficile pour les décideurs de trouver, à La Défense, l’équilibre entre une attitude ambitieuse de développement économique et de grands projets, et le maintien d’une vie de quartier à une échelle véritablement humaine. Le projet Hermitage Plaza en est la parfaite illustration.
L’histoire de La Défense, c'est aussi cet autre immeuble des années cinquante, aujourd'hui disparu, situé 23, rue Delarivière Lefoullon, côté Puteaux, qui se vit un temps, durant les années soixante-dix, au grand désarroi de ses habitants farouchement opposés à sa démolition et bien sûr à leur expulsion, entouré d'une double rocade et isolé de ce fait du reste du monde. Les insurgés ont fini par capituler et demander officiellement leur expropriation, leur vie étant devenue un enfer en raison du bruit, de la pollution et du danger que cette voie à grande vitesse représentait pour entrer et sortir de chez eux. Celui qui a résisté le plus longtemps fut le propriétaire d’un petit café situé au bas de l’immeuble, en raison du chiffre d’affaires que générait la venue des ouvriers du bâtiment dans son établissement.
La Défense, c'est également des tours de bureaux démolies et remplacées par d'autres, comme la Tour Esso, construite comme on l’a vu en 1963, et démolie en 1993, et sur le terrain de laquelle se dresse désormais le Cœur Défense, achevé en 2001 (7). On n'oubliera pas d’avoir une petite pensée émue pour la Tour Aurore, tour de «  première génération  » construite en 1970, désormais vieillie et rebutante à première vue, peut être, en raison de la saleté de ses balustrades, mais témoin précieux de l'esthétique de son temps et partie intégrante de l'histoire du quartier. Elle est actuellement vide, entourée de palissades protégeant le chantier, et elle sera malheureusement démolie prochainement pour faire place à l'avenir à la tour Aire² . Elle avait pourtant été rénovée en 1990 et, d’après ce qu’on peut lire, également en 2005 ou 2007. Cette démolition prochaine est peut-être liée au Plan de Renouveau de La Défense de 2006 qui accorde des avantages fiscaux en cas de démolition-reconstruction. Vu qu’il s’agit d’une tour de bureaux, la démolition d’Aurore est évidemment beaucoup moins grave que ce qui se passe actuellement aux Damiers, mais elle était, architecturalement parlant, unique en son genre dans le quartier et elle avait une vraie personnalité.
Non loin d’Aurore, la Tour Europe, qui date de 1969, est également fermée et entourée de palissades, mais elle sera épargnée (comme quoi, c’est possible !) et entièrement réhabilitée pour la rendre moins énergivore.
Certes, on ne peut s'enthousiasmer de voir le quartier de La Défense bouger et se renouveler et déplorer ensuite tout changement qui peut lui être apporté, surtout si l‘objectif est de l‘améliorer, l’embellir et de rendre plus facile la vie des personnes employées dans le quartier d‘affaires (il serait bon que les mêmes délicates attentions soient accordées aux habitants !). A moins que le but ne soit d’étendre verticalement le quartier d‘affaires, puisqu’il ne pourra continuer indéfiniment de s’étendre horizontalement. Cependant, quelque soient les besoins de développement de La Défense, chaque démolition et reconstruction, plutôt qu'une complète restauration intérieure préservant la façade, menace cet intéressant mélange de styles architecturaux créé au fil du temps, mélange harmonieux qu'il ne faudrait pas prendre pour un fouillis urbain. Aussi magnifiques soient les nouvelles tours, car elle le sont et le seront indéniablement, il semble qu'uniformiser le quartier d'affaire dans le plus récent style de modernisme, risque de le rendre finalement monotone et lui retirer un peu de son attrait. De plus, concernant le sort d’Aurore, on imagine les éventuelles nuisances sonores subies, certes de façon relativement temporaire, par les habitants des résidences situées juste à côté, comme Vision 80 ou Manhattan Square, pendant cette entreprise de démolition-reconstruction. L’actuelle démolition de la tour Veritas, remplacée en 2012 ou 2013 par la Tour D2 et située plus en retrait de l‘esplanade, fait déjà un raffut pas possible dans le quartier des Reflets.
La Défense, c'est enfin quelques projets de tours enterrés, comme la Tour Zehrfuss (pas trouvé de photo), qui devait se situer face au CNIT et dont la construction fut définitivement abandonnée en 1969 pour des raisons financières, la Tour Diapason qui devait prendre place en 1971 sur le terrain désormais occupé par la Grande Arche, La Tour Lumière, projet un peu dingue des années soixante d’une tour de 307 mètres de haut, sans aucune fonction sinon celle d’envoyer en permanence des raies de lumière colorées et mobiles, ou encore les récentes Tour Sans Fin de Jean Nouvel, et Tour Signal, également imaginée par Jean Nouvel et pour l’instant en suspens. Les tours abandonnées resteront dans la mémoire du quartier sous la forme de plans, de dessins et de maquettes. Et finalement, la très belle Tour Osmose sera-t-elle construite, ou le projet a-t-il été définitivement abandonné ?
 
Retour sur la terre ferme.
En plus de son grand intérêt architectural, dû en partie au fait que certaines réalisations, dont la Grande Arche elle-même, sont le fruit de concours architecturaux, La Défense abrite sur son esplanade un grand nombre de sculptures, parfois aussi monumentales (mais n‘exagérons pas quand même…) que les constructions qui les entourent. L'esplanade est ainsi devenue dès le début des années 70 un lieu de promenade culturelle, un gigantesque musée d’art contemporain à ciel ouvert où se côtoient désormais divers styles artistiques des quatre dernières décennies. Il y eut même un projet de musée d'Art Moderne à La Défense, projet voulu et défendu par Malraux… qui se concrétisa finalement plus tard à Beaubourg. (8) Si le «  tas de tuyaux  », comme l’a surnommé Coluche, est désormais intégré au quartier Rambuteau de Paris, on n'a pas oublié les polémiques, parfois violentes, et les grincements de dents qui ont accompagné l'ouverture du musée, et on peut en effet continuer à se demander s'il n'aurait pas mieux trouvé sa place dans le modernisme ambiant de La Défense.
Parmi ces sculptures on retiendra par exemple «  La Défense de Paris  », statue de 1883 trônant originellement sur la butte Chantecoq, qui a donné son nom au quartier et qui contraste aujourd'hui singulièrement, de part la date de sa réalisation, avec son environnement. Elle fut déposée en 1971, entreposée durant de longues années, ballotée à droite et à gauche puis finalement réinstallée en 1983 sur l'esplanade.
La fontaine d’Agam (ici sur la photo de présentation de l’article, avec une partie du Cœur Défense en arrière plan (9) ) a été créée au milieu des années 70 mais implantée sur l’esplanade en 1988. Les mosaïques très colorées en émaux qui la composent ont été spécialement fabriquées à Venise.
Difficile de passer à côté des «  Personnages  » de Joan Miro, créés et mis en place en 1976. Du fait de leur forme et des couleurs très vives qui les composent, les Personnages ont surpris, et le mot est parfois un euphémisme, à l’époque de leur installation.
Haut de quinze mètres, le Calder de La Défense peut également surprendre à première vue du fait de sa couleur rouge vif. Ca ressemble à une araignée géante, mais on peut aussi voir dans cette œuvre un éléphant rouge des temps modernes.
Le Pouce de César trône de façon impressionnante devant l’entrée du CNIT. L’artiste avait originellement créé un pouce de quarante centimètres de haut, et décida de porter l’œuvre à douze mètres lorsqu’on lui commanda une reproduction pour La Défense. De nombreux touristes s’arrêtent et prennent la pose au pied du Pouce.
Des sculptures, fontaines ou œuvres d’art diverses, il y en a déjà plus de soixante dispersées sur le territoire de La Défense. Les plus anciennes des œuvres contemporaines datent du début des années 70, les plus récentes des années 2000. Il y a même un morceau du mur de Berlin exposé côté Puteaux. De quoi s’offrir de belles et longues promenades artistiques les jours de beau temps.
Une autre forme d’art a très récemment vu le jour à La Défense. Art éphémère peut-être, enjolivant actuellement les fenêtres de certaines tours de bureaux. Il y a quelques semaines, une personne a eu l’idée de confectionner, à partir de Post-it, comme autant de pixels d‘une photographie, un personnage du jeu vidéo «  Space Invaders », et elle a collé son œuvre à sa fenêtre. Dans la tour d’en face, quelqu’un l’a remarqué, et a répliqué en confectionnant avec ces mêmes petits bouts de papier le vaisseau ennemi provenant de ce même jeu vidéo. Une sorte de bataille pacifique et humoristique de Post-it a alors vu le jour d‘une tour à l‘autre, chacun répliquant à peine le «  pixel-art » d’en face avait été mis en place. Certaines tours du Faubourg de l‘Arche (depuis début août le CNIT et d’autres tours sur l’esplanade semblent également atteints de postite aigüe…) ne sont pas loin d’être couvertes de personnages parmi lesquels on reconnaîtra avec amusement Mario ou la Panthère rose, rejointe depuis quelques jours seulement par la magnifique fusée lunaire (multi-étages !) du Pr Tournesol, et un tout aussi magnifique Tintin, revêtu de sa combinaison spatiale, flottant dans l’espace. On trouvera aussi les incontournables Pac Man, mais aussi Homer et Marje Simpson, Marilyn Monroe…. Le phénomène va-t-il s’étendre à La Défense toute entière ? Les employés des tours sont unanimes pour affirmer que cela égaye le quartier et crée du lien social et une forme de communication entre eux. Le tout a même engendré un pique nique le 28 juillet dernier dans le parc voisin, regroupant les Post-It-artistes. Il paraît que certains magasins des environs (et des magasins, il y en a pas mal à La Défense qui abrite aussi, autre de ses caractéristiques, un immense temple de la consommation…) ont vu leur stock de Post-It dévalisé, et il n’est plus rare de voir désormais les gens déambuler dans le Faubourg de l’Arche le nez levé vers les fenêtres des tours de bureaux. Aucun risque, La Défense étant l’un des rares quartiers de l’agglomération parisienne parfaitement propres... Pas un papier à terre non plus, et pourvu que ça dure. Quant aux tags, ils sont retirés dès qu’ils sont peints, et les Défensiens et employés du quartier peuvent même contacter Defacto pour signaler le lieu de leur présence. L’organisme gestionnaire a également lancé en 2011 «  Forme Publique  », la biennale de création de mobilier urbain, dans le but d’améliorer la vie dans le quartier et faire de La Défense un exemple en la matière. Les acteurs de ce projet travailleront autour de cinq thèmes : «  jeter/trier  », «  poser/se reposer  », «  attendre/s’abriter  », «  déjeuner  » et enfin «  travailler/se cultiver  ».
 
Fin de la promenade sur l'esplanade...
On n'oubliera pas, pour finir, que La Défense est aussi et surtout un quartier piétonnier. Parti pris pas évident au moment de la construction du quartier, à une époque où la voiture individuelle était reine. Sur le parvis et l'esplanade, il y a peut être du vent, parfois même beaucoup de vent les mauvais jours, mais il n’y a pas de rugissements de moteurs, pas d'émanations puantes de pots d'échappements. On se promène tranquillement dans un espace lumineux et aéré, on flâne parmi les platanes (autre prouesse de l‘époque que de parvenir à planter des arbres sur une dalle…), on peut jouer à la pétanque le week-end, on profite, quand le temps le permet, de l‘une des soixante terrasses de cafés, restaurants, bars à vins… de l‘esplanade, on va admirer la Vigne du Clos Chantecoq, plantée à l'extrême sud de la dalle, devant laquelle fleurit l’été un parterre de lavande.
C'est peut être pour cela que le pouce de César a si bien trouvé sa place dans le quartier. «  Pouce !  » s'écrient les enfants lorsqu'ils veulent stopper le jeu. On arrête tout, on fait une pause. Même si La Défense est bourrée de gens pressés qui ne font que passer, on peut aussi y prendre son temps. Sur l'esplanade, on se croirait presque sur une île, ou sur un paquebot à la poupe duquel on retrouve avec étonnement, en contrebas, le bruit et la fureur de la ville. Lorsqu'on lève de nouveau les yeux, c'est une vue magnifique sur l’Arc de Triomphe qui apparaît à l'horizon.
Alors La Défense, qui mérite décidément d’être aimée, protégée et défendue, peut aussi être le paradis des photographes, et pourquoi pas, inspirer également les peintres ?
 
Pour en savoir plus.
- Pour en savoir plus sur l’histoire du quartier, on peut à se rendre au Musée de La Défense, situé sur l'esplanade. On y trouve tout sur la naissance et l‘aménagement, décennie après décennie, du quartier, avec des photos, des plans, des maquettes…
- Là Pour Toi, le réseau social de La Défense.
 
Notes.
(1) Si l'on ne compte pas la Résidence Bellini Défense, près du Pont de Neuilly, immeuble d'habitations construit en 1957.
(2) EPAD a fusionné en 2010 avec l’EPASA (Etablissement pour l’Aménagement de Seine Arche) pour former l’EPADESA.
(3) Le RER (Réseau Express Régional) devait initialement s'appeler le "Métro Express Régional Défense Etoile". Au moment des travaux, le peintre en lettre travaillant sur la pancarte se rendit compte du ridicule de l'acronyme correspondant, et la ligne fut, fort heureusement, immédiatement rebaptisée. Sinon, à part ça, la station de La Défense apparaît dans l’excellent film «  Buffet Froid  » (1979) de Bertrand Blier.
(4) Cette photo date de 1958 et montre une partie des bâtisses expropriées du rond-point de La Défense.
(5) La «  Butte de Chantecoq  » est devenue plus tard le «  Rond Point de La Défense ». Histoire de La Défense.
(6) La Défense, était autrefois découpée en quartiers numérotés (La Défense 2, par exemple) En 2009, elle a été humanisée dans la réorganisation de son découpage. Les quartiers portent désormais des noms, comme le quartier Villon, du nom du peintre cubiste Jacques Villon, de son vrai nom Gaston Duchamp (frère ainé de Marcel). Les Damiers, quant à eux, se trouvent dans le quartier des Saisons.
(7) Cœur Défense devait à l'origine abriter également des logements. La tour n’abritera finalement que des bureaux. Au jour d‘aujourd‘hui, et sauf erreur de ma part, la seule tour mixte (bureaux et logements) de La Défense est la tour Eve.
(8) Et «  Beaubourg  », comme tout le monde l’appelle, n’est pas le seul à avoir failli voir le jour à La Défense : on avait également envisagé d’y installer la Maison de la Radio avant de la construire finalement à Paris, en bord de Seine. Les bâtiments de l’UNESCO, avant d’être construits par l’architecte Zerhfuss dans le 7ème arrondissement de Paris, devaient également voir le jour sur l’esplanade.
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Par Surya
Vendredi 24 juin 2011
9_12_tea_party_in_DC-50.jpgC’est l’histoire d’un mec, un Américain, au chômage, gravement malade, qui n’avait pas les moyens de se faire soigner et ne bénéficiait d’aucune couverture maladie. Vu sa situation, personne, évidemment, n’avait envie de s’intéresser à lui. Encore moins de lui venir en aide. Normal… Ne commencez pas à protester, cela s’explique et se comprend très bien : quand on n’a pas un sou, on est forcément un raté, un minable. Et quand on est minable, on ne vaut même pas la peine d’être soigné. C’est comme ça. Dans la vie, on n’a que ce qu’on mérite.
Alors, direz-vous, on fait quoi, quand on est gravement malade et que sa vie est en jeu ? Très simple. Si on a de l’argent, le problème ne se pose pas. Si on a une maison, eh bien on la vend. Logique… On tire ce qu’on peut de la vente forcée et urgente de sa maison, et on utilise l’argent pour payer ses soins médicaux. Après, on n’a plus rien, et on se retrouve à la rue. Vous êtes « homeless » ? Estimez vous heureux d’être en vie, au lieu de râler ! Et si on n’a pas de maison à vendre pour avoir une chance de rester en vie ? Eh bien tant pis, qu‘est-ce que vous voulez que je vous dise, moi ? Il fallait prévoir et mettre de l’argent de côté avant de tomber malade ! Quoi ? Vous n’aviez pas suffisamment d‘argent pour en mettre de côté ? Vous aviez déjà à peine de quoi « vivre » ? Ne me parlez pas sur ce ton, ça n’est tout de même pas de ma faute ! Vous dîtes ? Offrir une assurance santé gratuite pour tous ? Et puis quoi, encore ? C’est du communisme ! Ici, Monsieur, on est aux Etats Unis, pas en Union Soviétique ! Ici, au moins, tout le monde a ses chances de devenir riche un jour, c’est ça, le rêve américain, alors on ne va pas mettre ça en péril ! Le jour où vous serez riche, car ça pourrait bien vous arriver à vous aussi, vous pourrez vous faire soigner correctement. En attendant, continuez à espérer. Faites-vous tout petit, histoire de ne pas faire tache, et faites-vous un peu oublier, ne serait-ce que par politesse envers les autres.
Et si on tire la mauvaise pioche et que l’on tombe gravement malade avant d‘être devenu riche et avoir les moyens de se faire soigner ? Que voulez vous, ça fait partie du jeu ! Il faut accepter les règles dès le départ, sinon vous ne jouez pas.
Et dites vous bien qu’on peut tout à fait accepter de mourir plus tôt que prévu. Pas de quoi en faire un fromage, après tout. Pourquoi s’inquiéter ? Tôt ou tard, de toute façon, on y passe tous. Et puis, il faut bien mourir un jour de quelque chose. Comment, vous n’êtes toujours pas convaincu ? Si ?
 
Alors qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête de James Verone, citoyen américain de 59 ans, au chômage et gravement malade, lorsqu’il lui a pris l’idée totalement saugrenue, mi juin 2011, de refuser de continuer à souffrir en silence ? Certes, il est atteint, notamment, de deux disques fracturés et d’une excroissance à la poitrine, et alors ? Sans aucune couverture maladie, on ne peut se faire soigner, c‘est pourtant la règle ! A-t-il subitement perdu la raison ? Se croit-il au dessus des lois ? A-t-il cherché à se faire remarquer ? Quelle malpolitesse ! Quel culot ! Quelle arrogance, quel manque total de « savoir vivre » ! Figurez vous qu’il est allé jusqu’à braquer un dollar, oui, vous avez bien entendu, un dollar, dans une banque pour attirer l’attention sur son cas, se faire arrêter, puis bénéficier des soins gratuits offerts par la prison. Non mais sans blague ! Il se croit à l’hôtel, celui là, ou quoi ? Il n’a même pas utilisé la violence, en plus ! Il la tendu un papier à la caisse, sur lequel était écrit : « Ceci est un braquage, veuillez me remettre un dollar. » Puis il est allé s‘asseoir et a attendu tranquillement la police.
 « Manipulation ! » a donc hurlé, forcément, le médecin de la prison de Gaston County, en Caroline du Nord, qui devrait faire, on s’en doute, tout ce qui est en son pouvoir pour que cet affreux manipulateur ne puisse pas se faire soigner. Il est déjà prévu de ne pas l’emprisonner aussi longtemps qu’il est d’usage en cas de braquage, son acte ayant d’ores et déjà été requalifié de « vol qualifié ». Pratique… A croire que James Verone aurait mieux fait, pour obtenir gain de cause, de braquer une grosse somme et devenir un véritable délinquant, au lieu de se contenter d’un simple acte non violent destiné, qui plus est, à sauver sa peau.
 
La coupe déborde. Les Américains pauvres, et ils sont des millions aux Etats Unis, sont à bout. Ils en ont marre de ne même pas avoir droit au minimum vital sous prétexte qu’ils n’ont pas d’argent, alors que d’autres, mieux lotis car le porte monnaie bien rempli, auront droit non seulement aux soins de première urgence, mais peut être même à la guérison. « L’argent achète la santé » n’est pourtant pas l’un des principes fondateurs de la nation américaine. Pas plus qu’ailleurs. Alors, à la stupéfaction de beaucoup d'Américains qui semblent trouver idéal le système de santé de leur pays, certains de leurs pauvres commencent à se manifester, ils se rebellent et se mettent à réclamer.
 
Près de cinquante millions d’Américains étaient sans couverture maladie aux Etats Unis en 2009, à l‘époque où Barack Obama a tenté de faire passer sa réforme sur la protection maladie. A peu de choses près la population totale de la France. Il s’est heurté à des réticences inouïes de la part de plus de la moitié des Américains, réticences incompréhensibles de ce côté-ci de l’Atlantique. En 2010, sa réforme a finalement réussi à s’imposer en passant par le trou de la serrure, mais elle est restée incomplète. Barack Obama n’a malheureusement pas réussi, en raison de la forte opposition que son projet a suscité chez les Républicains, à faire passer la totalité des points présentés. Certes, cette réforme apporte déjà une réelle amélioration puisqu’elle ne laisse plus que 5% des Américains sur le bas côté de la route, sans aucune assurance maladie, contre 15 % auparavant, mais 5 % d’Américains, cela représente tout de même vingt trois millions de personnes.
La sécurité sociale reste payante, mais la réforme, intitulée Affordable Care Act (Loi sur les Soins Accessibles), ou plus exactement Patient Protection and Affordable Care Act, cherche à permettre à un maximum de citoyens de pouvoir en bénéficier. Elle traque également les abus et les refus de prise en charge en raison d‘antécédents médicaux. La réforme prévoit également qu’en 2014, le programme Medicaid sera étendu aux personnes dont le revenu atteint 133 % du seuil de la pauvreté. Car il existe déjà aux Etats Unis, en effet, une assurance santé réservée aux plus bas revenus. Le hic avec Medicaid, c’est que cette assurance santé est gérée par les Etats et non par le gouvernement fédéral. Chaque Etat fait ce qu’il veut, et définit donc ses propres critères d’éligibilité et le niveau de remboursement qu‘il souhaite mettre en place. On peut avoir droit à Medicaid dans tel état et pas dans tel autre, alors qu‘on est exactement dans la même situation de précarité. Certains Etats demandent également une participation financière pour divers soins. De plus, et ce quelque soit l’Etat, le critère de revenus n’est pas le seul pris en compte pour l’éligibilité au programme Medicaid. On peut donc être pauvre, et même très pauvre, et ne pas y avoir droit. Exemple : une personne propriétaire de sa maison, même si elle vit très en dessous du seuil de pauvreté, ne sera ainsi pas prise en charge par le programme, car sa maison (certainement pas une villa à Beverly Hills) peut être vendue afin de payer les soins médicaux.
 
Quand donc va-t-on cesser de parler, aux Etats Unis, de « health care market », autrement dit de « marché de l’assurance santé » ? Quand donc les Etats Unis vont-ils enfin parvenir à faire voter une réelle assurance maladie gratuite, comme cela existe dans certains pays du monde, sans que l’on assiste à la systématique levée de boucliers du camp républicain ? Une assurance maladie gratuite et universelle est pourtant le strict minimum qu’un Etat puisse offrir à ses citoyens pour assurer leur bien être, et parfois leur survie. Les Républicains ne voient-ils donc pas que cela ne va pas faire sombrer le pays dans le “communisme”, si tant est que tout soit en effet bon à jeter dans cette idéologie ? Ne comprennent-ils pas que la maladie, ça n’a rien à voir avec la sacro sainte liberté individuelle ou l’esprit d’entreprise, et qu’offrir une assurance gratuite ne relève que d’un acte d’humanité ? Du plus élémentaire sentiment d’humanité, qui fait qu’on ne laisse pas des gens crever comme ça, comme des chiens dans la rue, dans l’indifférence presque générale ?
 
Photo par NYyankees51 : Manifestation de partisans du Tea Party contre la réforme du système de santé. Washington, 12 septembre 2009.
 
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : International
Mercredi 8 juin 2011
iqbal-masih-50.jpg Ils n’ont parfois que dix ou douze ans, parfois un peu plus, parfois un peu moins, et pourtant ils se jettent déjà à corps perdu, du haut de leurs trois ou quatre pommes, dans la tourmente, s’il n’ont la chance de connaître un jour la pleine reconnaissance, que leur apportera leur engagement militant, voire leur activisme politique naissant.
Car ce sont bel et bien des enfants qui, en raison de circonstances politiques, économiques ou autres, au lieu de pouvoir mener une vie d’enfant normalement faite de rires insouciants, de jeux, d’imaginaire merveilleux et d‘apprentissage, décident avec une incroyable force de caractère, une conviction inébranlable et une extraordinaire volonté, de prendre en main non seulement leur destin, mais également celui des autres, et de se mettre totalement au service d’une cause dans laquelle ils placent tous leurs espoirs et pour laquelle ils sont prêts à s’oublier, parfois même se sacrifier, avec la naïveté et la foi propres à ceux, trop peu nombreux, qui cultivent la certitude que l’on peut encore changer le monde car un monde meilleur reste à notre portée.
Placés depuis leur plus jeune âge sous les feux des projecteurs médiatiques, peut être pour certains poussés par des adultes demeurant confortablement dans l’ombre, sans nul doute portés par cette candeur naturelle qui leur fait ignorer en partie le danger, même s’ils ont conscience des risques, et oublier la crainte, portés également par leur sensibilité intacte qui leur fait ressentir de manière plus intense et refuser de façon plus catégorique toute forme d’injustice, ces gamins hors du commun suscitent de part le monde l’admiration et une certaine forme de respect, mais peu d’entre eux, semble-t-il, pourront véritablement atteindre leur but ultime tant il est commun qu’un enfant, aussi mûr soit-il, aussi convaincant soit-il, ne sera jamais entièrement pris au sérieux par les adultes. Dans certains pays ou à certaines époques, il ne sera parfois même pas épaulé ni même secouru. Son discours n’est jamais réellement entendu, du moins sur le long terme, et même si l’on admet que son combat est plein de bon sens et de vérité, comment la petite voix d’un enfant de huit, dix ou douze ans pourrait-elle marquer de façon significative les esprits au point d’ébranler de façon durable un ordre bien établi, de modifier en profondeur des comportements, là où des adultes, parfois illustres, n’ont réussi -et c’est déjà beau- qu’à corriger sur le court terme, et de façon localisée, certaines injustices de leurs temps ? Et pourtant… Les enfants sont naturellement porteurs d’une sagesse naturelle qu’il serait peut être temps d’écouter.
Certains sont parvenus à faire bouger quelques montagnes, à défaut de pouvoir les déplacer vraiment, et cela suffit à donner un sens à leur engagement remarquable et désintéressé. Mais s’ils ont cherché à aller plus loin, s’ils se sont attaqués à des intérêts férocement protégés et qui les dépassaient, ils ont alors provoqué, en raison du charisme dont ils étaient dotés en tant qu’enfant et de leur extraordinaire force de conviction, de telles craintes chez les mafias qu’ils combattaient parfois, les profiteurs de tous poils, voire chez les pouvoirs en place, qu’ils y ont laissé la vie. Perdant tout à coup leur statut d’enfant à protéger, ne représentant plus qu’une menace dont il fallait coûte que coûte se débarrasser, ils sont soudain considérés au même titre que les adultes comme des gêneurs, des empêcheurs de tourner en rond, des symboles forts qu’il faut faire taire avant qu’ils ne soient devenus de futurs, si ce n’est actuels, meneurs influents derrière lesquels les foules vont se rassembler pour ensuite se mettre en marche vers plus de justice et de liberté.

C’est ce qui est arrivé très récemment au petit Hamza Ali Al Khateeb, treize ans, arrêté parce qu’il avait participé à une manifestation contre le régime de son pays, la Syrie, puis torturé à mort en raison du symbole qu’il représentait. Ils se sont acharnés comme des sauvages sur un enfant de treize ans.
Victime de la cruauté et de la folie des adultes alors qu’il ne souhaitait que faire entendre sa voix, c’est ce qui est également arrivé au petit Iqbal Masih que personne, espérons le, n’a jamais oublié. Iqbal est né au Pakistan en 1983. Vendu comme esclave dès l’âge de quatre ans par sa famille lourdement endettée, il doit trimer douze heures par jour dans une fabrique de briques, puis comme tisserand. Il est enchaîné jour et nuit, battu, corrigé par le fouet dès qu‘il commet la moindre erreur. Inimaginable au vingtième siècle, croit-on, et pourtant… Iqbal, avec son corps frêle affaibli par les mauvais traitements et la malnutrition, parvient à s’enfuir à l’âge de neuf ans et se lance l’année suivante, aidé par un avocat rencontré lors de sa fuite, dans un engagement militant contre l’esclavage moderne et le travail des enfants.
Engagement exceptionnel d’un gamin malgré tout ordinaire, où comment un enfant de dix ans peut, par son immense courage et sa détermination, en remontrer aux adultes eux mêmes.
Les média du monde entier vont relayer le combat d’Iqbal, qui est vite propulsé sous les feux des projecteurs. Le monde va faire de lui un mini-symbole, presque une curiosité. Le gamin raconte son expérience personnelle lors de nombreux discours en Europe et aux Etats Unis, et va lancer un poignant cri d’alerte afin de sauver les autres enfants esclaves. Mais le 16 avril 1995, Iqbal, alors âgé de douze ans, est froidement assassiné alors qu’il regagnait son domicile à vélo.
Son combat courageux aura permis de faire fermer de nombreux ateliers de fabrique de tapis au Pakistan et libérer des milliers d’enfants de l’esclavage. Il aura également laissé des traces sur le plus long terme, notamment sous la forme associative, ou avec le « Prix Iqbal Masih pour l'éradication du travail des enfants », mais fallait-il en arriver là, fallait-il vraiment qu’un enfant soit assassiné pour qu’on se décide enfin à changer les choses ? Et qu’en est-t-il réellement du combat d’Iqbal sur le long terme ? Qu’en est-il aujourd’hui, alors que le vingt et unième siècle est déjà bien entamé ? L’esclavage moderne existe toujours, le travail des enfants dans les pays du tiers monde aussi. Il revenait pourtant aux adultes de prolonger le combat d’Iqbal en montrant que sa mort avait provoqué une véritable prise de conscience, un électrochoc. Il revenait aux pouvoirs en place d’abolir immédiatement, et irrévocablement, toute forme d’esclavage moderne, toute forme de travail des enfants, et aux pays ayant les moyens de le faire de décider de donner aux pays pauvres les ressources nécessaires pour envoyer à l’école les enfants prisonniers du travail forcé. Au lieu de cela, le monde a été ému durant un temps par la mort d’Iqbal, profondément et sincèrement ému, et puis l’émotion est retombée et la Terre a continué de tourner.

L’espoir viendra peut être des enfants eux-mêmes, ne peut-on s’empêcher de penser en lisant une autre histoire, celle de Craig Kielburger, un jeune Canadien aujourd’hui âgé de vingt neuf ans qui fut si bouleversé par l’annonce, dans le journal Toronto Star, de la mort d’Iqbal Masih qu’il créa immédiatement avec onze copains de son école, et alors qu’il n’avait que douze ans à l’époque, une première association pour sauver les enfants du travail forcé. « Free The Children », à qui il continue aujourd’hui de consacrer sa vie, est désormais implantée dans de nombreux pays et soixante pour cent des fonds collectés pour l’association le sont par les jeunes eux-mêmes.

samantha-smith-50-copie-1.jpgOn n’a pas oublié non plus la petite Samantha Smith, jeune écolière américaine née en 1972, dont l’action n’a certes pas été héroïque comme a pu l’être celle du petit Iqbal Masih et qui n’a fort heureusement pas subi le même sort, mais qui a réussi, par la spontanéité et la sincérité de son engagement, à attirer de façon inédite l’attention du monde sur les problèmes de son temps. La lettre qu’elle envoya en novembre 1982 à Youri Andropov, le dirigeant de l’URSS, pour lui demander comment il comptait éviter une guerre nucléaire entre les USA et l’URSS, a marqué les esprits de l‘époque.
Cette lettre, à la naïveté touchante, celle d’une enfant de dix ans s‘adressant personnellement au dirigeant de l‘un des pays les plus puissants de la planète, aurait pu faire sourire ou ricaner, mais elle fut prise très au sérieux dans les deux camps, qui avaient pour habitude de se regarder en chien de faïence sans jamais vraiment communiquer. Les deux grandes puissances se mirent alors à communiquer par l’intermédiaire de Samantha. Récupération politique et médiatique ? Il y a sans nul doute une part de propagande dans la médiatisation qui fut faite de cette action, et il est évident que ce n’est pas l’intervention d’une enfant comme Samantha Smith qui aurait pu mettre un terme à la guerre froide, toujours est-il que le dirigeant soviétique répondit personnellement à la fillette, qui fut invitée à effectuer un voyage officiel derrière le rideau de fer. Samantha fut nommée « plus jeune ambassadrice des Etats Unis », et s’engagea ensuite de façon plus intense dans la promotion de la paix dans le monde avant de mourir durant l’été 1985, à l’âge de treize ans, dans un accident d’avion. Son décès, qui n’est pas lié à son activisme selon certains et orchestré selon d‘autres, émut le monde entier et marqua symboliquement les esprits. Mickael Gorbatchev envoya un message de condoléances à l’occasion des funérailles de la fillette.
Acte extraordinaire d’une jeune écolière malgré tout ordinaire, où comment il est possible à chacun de contribuer à changer, ne serait-ce que de façon infime, la face du monde. Aux adultes d’y croire vraiment aussi, et de prendre ensuite la relève avec la même foi, sans craindre le combat perdu d‘avance.

Les ONG sont évidemment nombreuses de part le monde, qu’elles défendent l’environnement, qu’elles œuvrent pour la paix ou qu’elles mettent en place des actions humanitaires ou médicales. Elle semblent cependant n’exister que pour jouer le rôle de béquilles soutenant un monde malmené par l’égoïsme et la soif de pouvoir de quelques uns, et l’inconscience, si ce n’est l’indifférence, de bien d’autres, et l‘empêcher de s‘écrouler totalement. Leur action est bien réelle, les personnes qui y travaillent, que ce soit en bénévolat ou non, sont toutes sincères dans leur engagement et ces ONG sauvent des milliers de vies ou protègent de la destruction tant de beautés sur cette Terre, mais on a presque le sentiment que l’espoir d’éradiquer définitivement la pauvreté, en finir une bonne fois pour toutes avec l’injustice, que la volonté de bâtir un monde meilleur s’éteignent peu à peu. Ne lève-t-on pas ponctuellement des fonds pour venir en aide à telle population en détresse, ne répare-t-on pas les dégâts à tel ou tel endroit de la planète qu’en attendant le cataclysme ou l’acte irresponsable suivants, qui causeront autant de pertes et détruiront autant de vies ? Quand un enfant, lui, s’empare d’une cause, et aussi jeune soit-il, il engage lui aussi toute son énergie, toute sa volonté, mais il s’engage avec l’idée fixe et la conviction inébranlable que non seulement son action sera un pansement sur les plaies à vif, mais qu’elle mettra finalement un terme aux maux de ce monde, et il y croit dur comme fer. On se demande même où et comment des êtres que l’on considère d’ordinaire comme si faibles et si vulnérables peuvent tirer une telle énergie, une telle volonté, une telle force.

Quelle force a ainsi pu pousser le petit Omar Castillo Gallegos, un enfant mexicain tout juste âgé de huit ans, à entreprendre en 1985 une marche de plus de mille deux cents kilomètres afin de rejoindre la forêt primaire de la province de Chiapas et attirer l’attention sur sa destruction ? Fort de cette expérience partagée avec son père, il parvint à obtenir une audience auprès du Président mexicain après avoir marché sept jours et six nuits autour de la place centrale de Mexico. L’année d’après, Omar organisa un rassemblement de plus de cinq mille enfants à Cancun dans le but de sauver un lac menacé puis reprit, cette fois à vélo, sa campagne à travers le Mexique afin de sensibiliser les gens qu’il rencontrait en chemin aux problèmes de pollution des mers, des rivières et des lacs. Omar reçut le prix Global 500 Roll of Honour des Nations Unies pour son action, et fit des émules, notamment en Amérique Latine, parmi lesquelles la petite Janine Licare, qui fonda en 1999, alors qu’elle n’avait alors que neuf ans, sa propre ONG, Kids Saving The Rainforest, pour sauver la forêt du Costa Rica et mettre en place des programmes d‘éducation.

Retour en situation de conflit. On retiendra notamment l’organisation pacifiste PostPessimits, fondée en 1995 par deux adolescents de quinze ans : Ivan Sekulovic, Serbe du Kossovo, et Petrit Selimi, Albanais du Kossovo. Les membres de cette ONG ont entre huit et seize ans. A l’époque de sa création, les enfants serbes et albanais étaient séparés au point qu’ils ne fréquentaient même pas les mêmes écoles… Les appels qu’ils lancèrent furent relayés par les radios serbes et albanaises, alors même que ces médias s’affrontaient traditionnellement. Les PostPessimists ont réussi à prouver que la cohabitation des groupes ethniques différents était tout à fait possible.
Action exemplaire de deux gamins que tout semblait vouloir séparer, ou comment des jeunes peuvent donner l’exemple aux adultes au point de leur pointer du doigt la voie qu’il convient de suivre.
Marqué par le conflit que connaissait son pays, la Colombie, par le spectacle à la télévision de la mort d’une fillette, victime d’une mine antipersonnel, puis par l’annonce de la mort de deux de ses amis, eux aussi victimes de mines antipersonnel, le jeune Gerson Andrés Flórez Pérez écrivit en 1997, à l’âge de onze ans, une chanson et décida de reverser tous ses droits d’auteur aux associations venant en aide aux enfants colombiens victimes de ces mines. Il commença ensuite à parler au nom des enfants de Colombie, écrivit en 1998 un appel à la paix intitulé « Enfants de la Paix » qui fut à l’origine du « Mouvement des Enfants pour la Paix », approuvé par référendum par des milliers d‘enfants colombiens. Gerson Andrés Flórez Pérez participa en 1999 au premier Appel Pour La Paix de La Haye, pour lequel il leva des fonds importants en vendant des “pins”. Il est à noter que le combat de Gerson Andrés Flórez Pérez ne fut pas toujours perçu de façon positive par les adultes, ce qui ne l’a pas empêché de poursuivre son action pour l’éradication des mines antipersonnel en Colombie.
Il existe un prix, le Global Youth Award for Peace and Tolerance, pour récompenser les jeunes ayant œuvré pour la paix dans le monde. Gerson Andrés Flórez Pérez en a été l’un des lauréats en 1999.

Iqbal Masih, Samantha Smith, Omar Castillo Gallegos, Janine Licare, Gerson Andrés Flórez Pérez et tant d‘autres… Il y a des moments où l’on aimerait que, de temps en temps, le Prix Nobel de la Paix lui-même revienne de droit à des enfants comme ceux là. On y viendra peut être un jour, Gerson Andrés Flórez Pérez ayant été nominé une fois pour ce prix prestigieux. Il n’est pas interdit de penser que les enfants croient plus en la paix que les adultes eux-mêmes, et l’on souhaiterait même que ce prix soit parfois accordé, pour certains d’entre eux, à titre posthume.
Le mot de la fin, lui, reviendra de droit à Gerson Andrés Flórez Pérez : « Beaucoup d’adultes ne croient pas aux enfants. Ils pensent que nous sommes seulement le futur, mais nous sommes aussi le présent. »
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Divers
Mercredi 8 juin 2011
L'album du mois date de 2004, et il s'agit de Back to Bedlam, le premier album de James Blunt.
 
 
Cry.
http://www.youtube.com/watch?v=XWHarkr6J9w
 
 
You're Beautiful. On connait tous ce tube.
 http://www.youtube.com/watch?v=oofSnsGkops
 
 
Goodbye my Lover.
http://www.youtube.com/watch?v=wVyggTKDcOE
 
 
Tears and Rain.
http://www.youtube.com/watch?v=v9svxE49Ngs
 
 
 No Bravery.
http://www.youtube.com/watch?v=cbFr8mc9rj4
Attention, certaines images de la vidéo sont déconseillées aux personnes sensibles. 
 
   
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Best of musique
Jeudi 12 mai 2011
Séquence nostalgie et concert mythique pour ce joli mois de mai... Un petit retour en arrière dans les années 70 pour revoir et apprécier quelques vidéos de The Band sur scène.
 
 
Le 25 novembre 1978, jour de Thanksgiving aux USA, The Band donne un concert à San Francisco, annoncé comme leur dernier, où de nombreuses et prestigieuses guest stars (et pas n'importe lesquelles !!) feront leur apparition sur scène : Neil Young, Muddy Waters, le génie Eric Clapton, le grand, l'immense Bob Dylan... Ce concert devenu mythique a été remarquablement filmé par Martin Scorsese, et la partie musicale a été enrichie de séquences d'interviews, principalement de Robbie Robertson.


 
 
The Last Waltz...
 
 
Don't do it. (Début du film de Scorsese.)
http://www.youtube.com/watch?v=_csn7KtVeOU&feature=related
  
 
Avec comme Guest Star Eric Clapton, que je considère, et je suis évidemment loin d'être la seule, comme le plus grand guitariste de rock de tous les temps. Duo guitaristique légendaire entre Clapton et Robertson... A savourer sans modération !
http://www.youtube.com/watch?v=1WDmMWF83x4
 
 
The Night they Drove Old Dixie Down.
http://www.youtube.com/watch?v=sMHyovwX7JM
 
 
Avec comme Guest Star, le formidable Neil Young.
 
http://www.youtube.com/watch?v=J2z7LXpAX3Q
 
 
It Makes no Difference.
http://www.youtube.com/watch?v=nJXc0NRCmRQ
 


Avec comme Guest Star le grand, l'immense Bob Dylan, que j'adore !! Toujours impeccable sur scène !
http://www.totallyfuzzy.net/ourtube/bob-dylan/forever-young-the-last-waltz-live-video_1c04a1007.html  (peut mettre un peu de temps à se charger)

 
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Mardi 26 avril 2011
Jeudi 20 mars 1986.
250px-Pripyat-_the_city_limit_sign.JPG Aujourd’hui, c’est le printemps. Nous allons enfin tourner le dos à l’hiver et sa neige qui recouvre tout ! J’aime l‘hiver, parce qu’on fait des batailles de boules de neige, mais j’aime aussi quand le soleil recommence à chauffer la terre, et que les massifs fleurissent à nouveau. J’aime surtout la place Lénine et ses trente trois mille roses ! Mais j’oubliais ! Je ne me suis même pas présentée ! Je m’appelle Irina, j’ai dix ans, et je vis à Pripyat, en Ukraine, dans l’Oblast de Kiev. J’ai décidé de commencer un cahier journal parce que j’aime bien écrire. J’écrirai chaque fois que j’aurai un peu de temps.

Je vais bientôt quitter le statut d’Oktibrionok pour devenir Pionnier. J’attends avec impatience le grand jour ! Je porterai fièrement autour du cou le Galstouk rouge des Pionniers, et le Bantik blanc de cérémonie dans mes cheveux.

Mon école est très belle, et j’aime beaucoup Elena Nikolaevna, mon institutrice. Elena Nikolaevna nous parle souvent de Pripyat, et nous dit que nous avons beaucoup de chance de vivre ici. Mardi, nous avons même eu une leçon entière sur notre ville. Pripyat est une très belle ville. Nous avons beaucoup de magasins, comme le Bériozka ou la Coopérative Motorist, des centres sportifs, de nombreux jardins d’enfants, car ici, il y a beaucoup, beaucoup d’enfants, des écoles, des hôpitaux, cinq bibliothèques… Pripyat est une « atomograd », une cité de l'atome, car elle a été construite (en 1970) pour loger les travailleurs de la centrale atomique Vladimir Ilitch Lénine. D’abord ceux qui l’ont construite, et ensuite ceux qui y travaillent. On l’appelle aussi la centrale de Tchernobyl. Elle fait partie de notre vie, et nous en sommes très fiers. Elle se trouve seulement à trois kilomètres d’ici, ce qui est pratique pour les gens qui y travaillent ! Elle est si proche qu’il paraît qu’on peut même la voir, au loin, si on monte sur les toits des immeubles.
 
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Papa et Oncle Igor y travaillent tous les deux. Les pères ou les oncles de mes amies y travaillent aussi. Babouchka vit à Tchernobyl, pas très loin d’ici. Nous allons souvent la voir. Elle adore cuisiner les champignons qu’elle ramasse ici et là dans la forêt, et elle les cuisine très bien. A chaque fois, nous nous régalons.
Ma famille est venue vivre à Pripyat en 1975, au début de la construction du bloc 4 de la centrale. Sacha avait un an, et moi je suis née l’année d’après, dans la clinique où travaille Maman. Ensuite, Olga est née (maintenant elle a sept ans) et puis Andreï (il a cinq ans).
Nous, les habitants de Pripyat, nous sommes des privilégiés. Nous avons la chance d’avoir un appartement moderne, uniquement pour notre famille. Nous avons même la télévision. Je vis au troisième étage de la résidence numéro 2, avenue de l’Amitié Internationale, près de la grande librairie. Mon amie Tania habite le même immeuble que moi, alors nous partons chaque matin ensemble pour aller à l’école.

Dimanche 6 avril.
Aujourd’hui, je suis allée, comme tous les dimanche matin, m’entraîner au gymnase d’Energuétik, notre Palais de la Culture. La gymnastique me fait beaucoup de bien, car je suis de santé fragile. L’entraînement a duré trois heures, et je suis rentrée à la maison très contente parce que j’ai fait des progrès. L’entraîneur nous a dit que nous ne devons pas travailler en nous comparant aux autres, mais en nous comparant à nous mêmes. Il n’y a pas de concurrence ni de jalousie entre nous. Nous devons nous battre contre nous mêmes pour atteindre le plus haut niveau, dans l’intérêt de l’équipe, et ne jamais baisser les bras ou renoncer devant la difficulté. Le courage et la persévérance sont aussi des vertus que nous devons cultiver ! « Toujours prêt !», comme l’annonce la devise des Pionniers (1), même s’il ne s’agit pas de gymnastique mais de Lénine.
Quand je suis rentrée, il n’y avait personne à la maison. Sacha était à la piscine,

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tandis qu’Olga et Andréï étaient chez Oncle Igor. J’ai donné à manger à Mourka, qui s’est mise à ronronner de plaisir devant sa gamelle, puis je suis allée regarder la télévision. Quant à Papa et Maman, ils étaient déjà partis au cinéma Prométeï, rue Kourchatov. J’aurais bien aimé aller voir le film avec eux, mais ils n’ont pas voulu m’emmener, car ce n’est pas un film pour les enfants. Ce film vient de sortir, il s’appelle « Lettres d’un homme mort ». Je sais de quoi ça parle parce qu’on nous l’a dit à l‘école. C’est l’histoire d’une catastrophe dans une centrale atomique américaine. Elena Nikolaïevka a dit que ça n’arrivera jamais en Union Soviétique, parce que nos centrales atomiques sont bien supérieures à celles des Américains. Les nôtres ne sont pas construites sur le même modèle, elles sont très solides et très modernes.

Vendredi 18 avril 1986.
Je suis un peu déçue, ce soir, car Papa devait nous emmener au restaurant Polesie demain midi, puisqu’il n’y aura pas école deux samedis de suite, mais il vient d’apprendre qu’il devra exceptionnellement rester à la centrale pour travailler. Il pourra se libérer samedi prochain, mais ce jour là je ne le verrai pas car je suis invitée à l’anniversaire d’Assia. S’il fait beau, on ira faire un pique nique et jouer dans le grand parc de la ville, non loin du Palais de la Culture et du parc d’attractions. On ne peut pas encore utiliser les jeux car il n’ouvrira que dans treize jours, lors des cérémonies du 1er mai. J’ai hâte de monter sur la grande roue et faire des auto-tamponneuses ! 

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Je ne vois pas beaucoup Papa car il travaille beaucoup. Je ne sais pas grand-chose sur son travail, car il ne m’en parle jamais. Je sais seulement que depuis trois ans, il est employé dans le bloc 4. Avant la construction du bloc 4, il travaillait au bloc 2. Parfois, je surprends une conversation entre lui et Maman, quand ils sont dans la cuisine. Il n’aime pas qu’on écoute, mais moi j’adore espionner, je trouve ça très amusant. Je me cache derrière la porte entrebâillée, et j’écoute. Malheureusement, je ne comprends pas tout ce qu’il dit. L’autre jour, il a parlé de tests qui allaient bientôt avoir lieu dans son secteur, mais je n’ai rien compris. A table, Maman lui raconte son travail d’infirmière à la clinique. Dès fois, elle soigne les travailleurs de la centrale, par exemple quand ils tombent et qu’ils se font mal. Un jour, Papa est tombé dans un escalier, il est allé à la clinique et Maman lui a mis un plâtre sur le pied. On a fait des dessins dessus, et ensuite on l’a gardé.
Babouchka est née à Tchernobyl, et elle y a toujours vécu. Elle dit parfois que rien ne pourrait lui faire quitter sa maison, et qu’elle veut mourir chez elle, dans son lit. Pourquoi je pense à elle, tout à coup ?

Vendredi 25 avril 1986.
Je n’ai pas beaucoup de temps pour écrire ce soir, parce que j’ai eu beaucoup de devoirs : une leçon de géographie, deux exercices de maths, un exercice de grammaire, et pour finir une poésie de Mikhaïl Yourievitch Lermontov, « Le Voilier ». Je la sais déjà par cœur :
Le Voilier. Ce voilier tout blanc, solitaire, qui dans le brouillard bleu s'enfuit, qu' a-t-il besoin d'une autre terre ? Qu'abandonna-t-il après lui ? Son mât sur l'onde vagabonde, s'incline et grince dans le vent.  Hélas ! point de bonheur au monde, ni derrière lui ni devant. Pour le porter la mer est belle, le soleil brille au firmament... Mais lui réclame, le rebelle, l'orage, cet apaisement.
Lundi, je vais lever le doigt pour me faire interroger, et tenter d’avoir un 5.

Ce soir, à table, Sacha a dit que quand il sera grand, il travaillera également à la centrale, au bloc 4. Comme Papa. Evidemment, Andreï s’est écrié : « moi aussi ! » Chaque fois que Sacha dit quelque chose, Andreï ajoute : « moi aussi ! » Maman dit que c’est normal, c’est parce qu’il est encore petit, alors il veut prendre exemple sur son aîné.
Il a fait très beau aujourd’hui. C’était la première vraie belle journée de l’année. Si demain le temps est aussi beau qu’aujourd’hui, notre pique nique sera très réussi. J’irai aussi cueillir quelques fleurs pour les offrir à Maman à mon retour.

Samedi 26 avril 1986.
Cette nuit, j’ai ouvert la fenêtre parce que j’avais très chaud. J’avais tellement chaud que je n’arrivais pas à dormir. J’étais enfin partie au pays des rêves quand j’ai brusquement été réveillée par une espèce de « boum ! », comme s’il y avait eu une explosion quelque part. Je ne sais pas pourquoi, mais ma première réaction a été de regarder mon réveil. Il était très exactement une heure vingt trois du matin (2). J’ai regardé Olga, mais elle dormait. Pendant un instant, j’ai eu envie de la réveiller pour lui demander si elle avait entendu, puis je me suis dit que si elle dormait, ça voulait dire qu’elle n’avait rien entendu. Je suis allée à la fenêtre, mais je n’ai rien vu de spécial dehors. Tout était calme. Mais tout à coup, j’ai eu une drôle d’impression, comme s’il se passait quelque chose de pas normal. D’habitude, la nuit, Mourka se promène dans la maison, elle joue et fait plein de bêtises, mais là, on ne l’entendait plus. Il n’y avait que le tic…tac…tic…tac… de l’horloge du salon. Je ne l’avais jamais entendu aussi fort. On aurait dit un cœur énorme qui battait. Même Olga, qui ronfle toujours beaucoup, avait l’air de ne plus respirer. C’était comme si tout le monde était mort dans la maison. J’ai eu peur, alors je suis vite retournée me coucher et j’ai essayé de me rendormir. J’ai quand même laissé la fenêtre ouverte, en espérant qu’il n’y ait pas de nouveau du bruit dehors.
Quand je me suis réveillée très tôt ce matin, j’ai demandé à Papa et Maman s’ils avaient entendu le boum, mais ils m’ont dit que non. Ils pensent que j’ai rêvé, mais moi je sais que je n’ai pas rêvé. La preuve, je me suis levée, et j’ai même regardé l’heure. Ils m’ont répondu que ce n’était pas une preuve, et qu’il fallait que je me dépêche de me préparer pour mon pique nique avec mes amis.
Finalement, on est allés pique niquer aux alentours du toboggan éléphant. On glisse sur sa trompe, c‘est très amusant. C’est un petit toboggan, alors je ne l’utilise plus, mais Olga et Andreï l’aiment beaucoup. Il y avait beaucoup de mamans avec leurs bébés dans les landaus bleus, et plein d’autres enfants qui couraient partout. C’était une très belle journée, et on a passé une excellente après midi.
Mais, vers la fin de l’après midi, j’étais en train de courir pour attraper Sergueï quand soudain j’ai été prise de vertiges. Ca tournait, ça tournait… Autant que sur un manège ! Et voilà que mon nez s’est mis à saigner ! Je me suis allongée par terre pour que mon vertige s’en aille, et aussi pour arrêter le sang en mettant la tête en arrière. Ca a bien marché, alors je me suis relevée, je me suis essuyé le nez et je suis retournée jouer avec les autres. Après, je suis rentrée avec Tatiana. Malheureusement, j’ai oublié de cueillir les fleurs !
En rentrant, on a vu un char dans la rue, et il y avait des militaires un peu partout. Ils portaient des masques et avaient l’air de mesurer quelque chose avec une petite boîte. Des gens les regardaient d’un air étonné, puis ils passaient leur chemin. Tania et moi, on a entendu un des militaires dire à un autre : « Les instruments doivent être cassés, c’est pas possible que ce soit aussi grave ! » J’ai tout raconté à Maman, et elle m’a dit qu’il était normal de voir des chars et des militaires à Pripyat, c’était sûrement pour empêcher les Américains de venir espionner notre centrale, puis elle a ajouté : « tu peux me passer la boîte de sel, s’il te plait ? »

Ce soir, j’étais très fatiguée. Je ne pensais pas que courir dans le parc allait me fatiguer autant ! Dans la cuisine, Papa a dit tout bas que des rumeurs couraient à propos d’un incident à la centrale, mais qu’on ne savait rien de plus. J’ai tout entendu. A table, je n’avais pas faim du tout, mais Maman a insisté pour que je mange le Bortsch qu’elle avait préparé. Après le dîner, j’ai eu soudain envie de vomir, et je suis allée aux toilettes pour rendre le Bortsch. Je n’ai rien dis à Maman, sinon elle m’aurait grondée.
A vingt et une heures, on a regardé Vrémia à la télévision (3), puis il y a eu un film. Je ne l’ai pas regardé car je suis allée me coucher. Une fois au lit, j’ai eu de nouveau la nausée et j’ai encore vomi. Cette fois, j’ai bien été obligée d’appeler Maman. Elle m’a demandé d’un air sévère combien de gâteaux j’avais mangés au pique nique. Elle a changé la couverture, puis elle m’a donné des médicaments en me disant que si je n’allais pas mieux demain, elle m’emmènerait voir le médecin à la clinique des enfants.
Cette nuit, je garderai encore la fenêtre ouverte pour dormir. Un peu d’air frais me fera du bien…

Dimanche 27 avril 1986.
Ce matin, j’ai été réveillée à huit heures par un bruit d’hélicoptère. Je me suis penchée à la fenêtre pour voir, et il y en avait quelques uns qui survolaient la ville. L’un d’eux est passé juste au dessus de l’immeuble. Ça a fait un de ces bruits ! Et tout à coup, j’ai de nouveau été prise de vertiges, mais beaucoup moins forts qu’hier. Comme je me sentais encore fatiguée, Maman a décidé que je resterais à la maison aujourd’hui. A onze heures, j’allais beaucoup mieux, alors je lui ai demandé l’autorisation d’aller au gymnase pour essayer de rattraper mon retard dans l’entraînement. Elle m’a dit : « tu es sûre ? », puis elle m’a donné son accord. J’ai mis mes affaires dans mon sac de sport, mais au moment où j’allais ouvrir la porte pour partir, Oncle Igor est arrivé comme un fou, et il a raconté à la vitesse d’une mitraillette qu’il y avait eu un grave accident à la centrale, que des centaines de bus venaient d’arriver à Pripyat pour nous emmener, et que nous avions deux heures pour nous préparer à évacuer ! Toute la ville devait être évacuée ! Quarante cinq mille personnes ! Nous étions sous le choc ! Comment pouvait-il y avoir eu un accident grave alors que ni la télévision ni la radio n’en avaient parlé ? Tout à coup, ça a été le branle bas de combat dans la maison. Papa a enfilé sa veste en s’écriant : « Je vais chercher Sacha à la piscine ! ». Oncle Igor est reparti, en courant lui aussi. « Ira, Olga, Andreï, prenez chacun votre sac de sport, et mettez y des vêtements ! Dépêchez vous ! » a ordonné Maman.
J’ai rouvert mon sac de sport, j’ai enlevé mes affaires de gymnastique puis je l’ai rempli de vêtements. J’ai mis aussi mon cahier journal et mon stylo. Je suis ensuite allée contrôler ce qu’Olga et Andreï avaient mis dans leur sac, et j’ai grondé Olga parce qu’elle n’avait pris que des poupées. Je les ai toutes retirées, et j’ai mis des vêtements à la place. Olga s’est mise à pleurer
Quand Papa est revenu avec Sacha (il avait encore les cheveux tout mouillés), il a raconté qu’il avait parlé avec des militaires. Ils lui avaient dit de ne pas s’inquiéter, que tout allait bien, que c’était juste un incident sans gravité et que l’évacuation ne durerait que trois jours. Il ne fallait donc prendre que le strict minimum. On était drôlement rassurés ! Nous avons allumé la radio et entendu le message annonçant l’évacuation de la ville, qui confirmait que l’on ne serait déplacés que pendant trois jours. Maman s’est moquée d’Oncle Igor qui avait cru à un accident grave, et nous avons terminé tranquillement nos préparatifs. Le message a également averti qu’il fallait prendre quelques provisions, et a demandé à la population d’être prête à deux heures précises. Le seul problème, c’est qu’il était interdit de prendre nos animaux avec nous. On s’est demandé comment on allait faire pour laisser Mourka toute seule pendant trois jours, mais on n’avait pas le choix, et puis on ne pouvait pas ouvrir la porte et la laisser partir, parce qu’on ne l’aurait jamais retrouvée. Maman a trouvé une solution. Elle a mis un grand bol d’eau par terre, beaucoup de nourriture dans une grande assiette, puis elle a pris une autre assiette, est allée chercher mon réveil dans ma chambre, et un grand bout de ficelle. Elle l’a attachée d’un côté au réveil, et de l’autre côté à la boîte de nourriture, renversée sur l‘assiette. Elle a mis le réveil sur onze heures, et m’a expliqué que le mécanisme, en sonnant cette nuit, ferait tourner la grosse clé à l’arrière du réveil, et que la ficelle allait s’enrouler autour de la clé. Petit à petit, la boîte allait monter, et la nourriture tomberait dans l’assiette. « Il faut espérer que le système fonctionne, et que Mourka aura suffisamment à manger pour trois jours, mais je pense que ça ira. Elle n‘a pas beaucoup mangé depuis hier, de toute façon. » a dit Maman.

A deux heures de l’après midi, comme convenu, on est tous descendus dans la rue. Une interminable colonne de bus jaunes attendait les gens devant les immeubles. Certaines personnes avaient l’air tristes, d’autres semblaient inquiètes et parlaient fort, et des enfants pleuraient. On est montés dans notre bus, et on est allés s’asseoir au fond.
Quand les autobus ont été pleins, le chauffeur a fermé la porte et a démarré. On a commencé à rouler dans la ville. Il n’y avait plus personne dans les rues. On aurait dit que Pripyat s’était endormie.

Je me suis mise à penser à Mourka, enfermée toute seule dans l’appartement, et j’ai eu un mauvais pressentiment. En plus, ça m’a rappelé une histoire assez bizarre que Sacha m’a racontée l’autre jour au sujet d’un chat, le chat de Monsieur Chrodineguèr (4). On l’enfermait un matin dans une boîte, et une minute après on ne pouvait pas dire s’il était mort ou vivant. Mais je n’ai pas compris pourquoi.

On a traversé toute la ville. Personne ne savait où on nous emmenait. J’avais envie de poser des questions à Papa ou Maman, leur demander pourquoi on n’était pas partis chez Babouchka, mais j’ai eu vaguement l’impression qu’il valait mieux que je me taise. C’était vraiment impressionnant, presque effrayant, de voir ces rues complètement vides. Comme si Pripyat était devenue une ville fantôme, comme si le temps s’était soudain arrêté. Dans le bus, les visages étaient fermés ou anxieux. Beaucoup de gens regardaient par les fenêtres, et il régnait un silence de mort.
On est passés devant le café Olympia, le stade Avanguard, l’immeuble de Ludmila, sur l’avenue Stroïtelei, le Palais des Pionniers…
Quand on est sortis de la ville, Andreï s’est retourné et a agité sa main pour dire « au revoir » à Pripyat. C’est en le voyant faire ce geste que, brusquement, j’ai compris. J’ai levé les yeux vers Papa et je l’ai regardé. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Je ne l’avais jamais vu pleurer avant aujourd’hui. C’est alors que le poème de Lermontov m’est revenu en mémoire et, comme une radio qui se serait mise en marche toute seule, je l’ai entendu se réciter très distinctement dans ma tête. Ce voilier tout blanc, solitaire, qui dans le brouillard bleu s'enfuit, qu' a-t-il besoin d'une autre terre, qu'abandonna-t-il après lui…

Soudain, une dame s’est levée de son siège. Elle est allée voir un monsieur qu‘elle connaissait : « Dîtes la vérité, Alexandre Pétrovitch. Dîtes ce que vous pensez vraiment. Quand allons-nous pouvoir rentrer chez nous ? » Le monsieur a répondu, en hochant la tête : « Quand ? Dans mille ans, si tout va bien. » Il est resté silencieux quelques instants, comme plongé dans ses lointaines pensées, puis il a ajouté : « Mille ans… Dix mille ans… Qui sait ? Peut-être jamais. »



Les personnages de cette histoire sont bien sûr fictifs, mais la description de la ville de Pripyat et la chronologie des événements sont authentiques.



Pripyat en vidéos.

AVANT…
поймём потом. Rares images soviétiques sur Tchernobyl et la ville de Pripyat. Années 70 (1975 ?). Signification de la vidéo (approximatif) = Voix off : « présentation » des réalisations / Chanson. / Première interview : un ouvrier du bâtiment exprimant sa fierté d’avoir posé la première pierre, et de voir maintenant la grandeur du résultat. / Deuxième interview, la personne dit, en gros, que  la centrale construite ici n’a pas altéré l’air ambiant, qu’on attrape toujours du poisson, qu’il y a d’énormes quantités de champignons et de baies… et qu’il est sûr que la centrale n’abîmera pas la nature. / Voix off : nous sommes fiers de ce que nous avons construit… etc… etc…



APRES…
Pripyat 2009. Visite au cœur de la zone interdite de Tchernobyl
. De nos jours, vingt cinq ans après l’accident, la ville de Pripyat est toujours contaminée. Les personnes qui s’y rendent pour la filmer et la photographier ne doivent y rester que pendant un temps limité, et leur taux de radioactivité est contrôlée à la fin de la visite. Vitrine et fierté du régime soviétique dans les années soixante dix et début quatre vingt, touchée de plein fouet par la contamination radioactive et évacuée seulement trente sept heures après la catastrophe du 26 avril 1986, la ville de Pripiat a ensuite été volontairement saccagée par l’armée pour empêcher les habitants de revenir récupérer leurs biens, désormais fortement contaminés. Pripyat est aujourd’hui une ville fantôme, qui demeurera à jamais inhabitée.




D’autres photos de Pripyat…

Panorama…

Masques à gaz de l’armée.

A l’école.

Murs.

Au théâtre.

Un livre. (« Kiev, Capitale de l’Ukraine Soviétique. »)

Le jardin d’enfants…

Et un petit oiseau, échoué par hasard à Pripyat…



Notes et quelques liens.

(1) Insigne des Pionniers. http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Pioneers_pin.svg

(2) A l’époque Soviétique, l’heure en Ukraine (ainsi qu’en Biélorussie, et dans les républiques baltes) était la même que celle de Moscou. Ce n’est plus le cas de nos jours.

(3) Vrémia (Le Temps) est le nom du journal du soir sur la première chaîne de la télé soviétique. Voir ce très intéressant documentaire de 1979 sur le fonctionnement de la télévision en URSS, le type de nouvelles sélectionnées pour faire la une du journal du soir, comment est organisée la propagande (ouvertement reconnue)… Mais aussi sur les côtés positifs, comme la chaîne d’éducation. Extraits du journal et de diverses émissions.
http://www.tsr.ch/emissions/temps-present/1285730-la-television-sovietique.html

(4 Le chat de Schrödinger)


Pripyat.com



Source des photos insérées dans cet article.

Entrée de la ville. Auteur : Artemi Titov.

La centrale, vue des toits de Pripyat. Auteur : Jason Minshull

La piscine. Auteur : Timm Suess.

Les auto tamponneuses. Auteur : Justin Stahlman.

La grande roue. Auteur : Justin Stahlman.
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Divers
Vendredi 1 avril 2011
300px-JabbawockeezByPhilKonstantin.JPG Ils s’appellent les « Poreotix », « Jabbawockeez », « We Are Heroes » ou encore « Quest Crew », leurs noms ne vous dit peut être rien, et pourtant ils sont adulés par la jeunesse américaine, mais aussi par celle de bien des ailleurs. A peine montés sur scène, avant même leur chorégraphie entamée, déjà la salle s’enflamme, le public se lève et bouge avec eux. Stars incontestées de la scène Hip Hop, Poreotix, Jabbawockeez, We Are Heroes ou Quest Crew font partie des plus incroyables et talentueuses équipes de danse qui se sont produites ces dernières années à l’occasion de shows et d’exhibitions, ou lors de concours, comme le championnat du monde « Hip-Hop Internationals », ou le non moins renommé « America’s Best Dance Crew », qui décerne chaque année le titre de meilleure équipe de danse des Etats Unis. Cinq concours de l’ABDC ont déjà eu lieu, chaque équipe citée ayant remporté l’une des éditions passées. Les premières épreuves de la sixième édition débutent le 7 avril 2011.
 
Tant de dynamisme, de bonne humeur et d’enthousiasme ne peuvent qu’être contagieux. Tant de travail, de précision, de perfectionnisme, d’imagination, de persévérance et de dépassement de soi méritent également d’être soulignés. Toutes ces qualités sont celles prônées par la culture Hip Hop, car, pour qui en douterait encore, c’est d’une véritable culture dont il s’agit, une culture jeune et urbaine, une culture vivante, avec son histoire mais résolument tournée vers l’avenir, avec son évolution, ses valeurs et ses traditions. Plus encore qu’une culture, c’est un mode de vie, une véritable communauté qui, idéalement, regroupe et unit des gens du monde entier, un monde en soi qui possède ses nombreux styles, son langage, ses codes et ses pratiques. Un monde en soi peut-être, mais certainement pas un monde fermé, remplié sur lui-même. Certains parlent même d’une véritable « conscience collective ». Cette expression, il fallait oser la lancer. C’est fait. Et depuis 2001, le mouvement possède même sa « Déclaration de Paix », présentée officiellement à l’ONU.
 
Hip Hop, késako ?
Née dans les années 70 dans les ghettos Noirs de New York, la culture Hip Hop compte désormais de fervents adeptes dans le monde entier. Pour résumer, le Hip Hop, c’est vaste ! Ca regroupe de nombreuses et diverses disciplines. Ainsi, on mélange parfois le Hip Hop et le Rap, alors que ce dernier est un genre musical appartenant à la culture Hip Hop, et non le mouvement dans son ensemble. Car le Hip Hop, qui regroupe aussi bien des disciplines musicales que des styles de danse, de la poésie, ou encore de l’art pictural, c’est aussi le Break Dance (dont tout le monde connaît le style acrobatique effectué à même le sol), le Smurf, le DJing, le Slam, le Beatboxing, le Popping (qui nous intéresse plus particulièrement ici), le Mix… On en a déjà la tête qui tourne… Sans oublier les graffitis, nés eux aussi à New York dans les années 70 et réalisés au moyen de bombes aérosols, qui ornèrent pendant longtemps les rames du célèbre Subway et dont certains constituent de véritables et magnifiques œuvres d’art.
L’expression Hip Hop viendrait de l’addition du terme argotique américain « hip » signifiant « intelligence », et « hop », qui est l’onomatopée du saut, mais d’autres interprétations existent. On attribuerait ainsi également l’expression à Malcolm X.
Le Hip Hop, c’est tout ça, et pourtant ses divers artistes, comme ses fans, ne s’expriment pas forcément dans toutes les disciplines, mais choisissent au contraire de se spécialiser. Ainsi, on peut aimer le Popping sans aimer la Break Dance ou le Rap, ou bien être slammeur sans pratiquer de discipline de danse ni faire de graffitis, etc. Il paraît difficile, par conséquent, de dire qu’on aime le « Hip Hop » dans son ensemble, à moins de se reconnaître dans tous ses courants artistiques et toutes ses disciplines.
 
L’ABDC , c koi ?
Chaque semaine, lors des épreuves éliminatoires, les groupes doivent relever un défi que le jury leur lance. Ce défi peut être différent d’une équipe à l’autre. C’est ainsi que pour l’anniversaire de la sortie de l’album « Thriller » de Mickael Jackson, les participants furent conviés à danser sur l’un de ses titres. Lors d’une autre épreuve, une équipe avait pour consigne de donner l’illusion de défier les lois de la pesanteur. Tout un programme… C’est lors de tels défis que la créativité, l’imagination et l’originalité, en plus du talent et du travail, doivent entrer en jeu et faire leurs preuves.
Ajoutons deux autres qualités à celles déjà énumérées. Tout d’abord l’humilité, car il en faut pour affronter, une fois sa prestation effectuée devant une salle bourrée à craquer, les critiques du jury, dont font partie des personnalités du monde de la musique comme JC Chasez (producteur, compositeur…) et la jeune Lil Mama  (chanteuse, compositrice, rappeuse).
Franches et directes, ces critiques, lorsqu’elles doivent être négatives, n’en sont pas moins constructives, car formulées avec indulgence et toujours accompagnées de conseils pour s’améliorer, de remarques concernant les points positifs de la prestation et d’encouragements pour la suite. Car il ne s’agit bien évidemment pas de casser les concurrents, mais de leur faire prendre conscience de leurs défauts, des aspects qu’ils doivent retravailler, dans le but de les aider à se dépasser, leur permettre de donner le meilleur d’eux-mêmes et pourquoi pas atteindre les sommets. Lors des plus belles prestations, les plus travaillées, les plus originales, le jury est unanime et les compliments fusent de toutes parts, sous l’ovation du public.
L’autre qualité, non moins indispensable, pour durer dans la compétition, est l’esprit d’équipe et l’unité de groupe. En effet, lorsque la chorégraphie n’est pas parfaitement synchronisée, c’est la prestation de groupe dans son ensemble qui en pâtit. Les meilleures équipes sont celles qui donnent l’impression de ne pas compter quatre, cinq ou six danseurs dans leur rangs, mais de ne faire qu’un. Toutes les équipes participant à l’ABDC, qui ont chacune leur style bien à elle, possèdent cette qualité, mais l’unité parfaite, c’est sans aucun doute chez Poreotix et Jabbawokeez qu’on l’a trouvée.
 
Poreotix, autrefois (et souvent encore) orthographié Poreotics (de « Popping Choreography Robotics »), a été formé en 2007. Leur style, comme leur nom l’indique, mêle le Popping et la Robot Dance, dont Mickael Jackson fit une démonstration ahurissante dans les années 70, à l’époque des Jackson 5 (A partir de la minute 1.02 de la vidéo -non, la séquence n’est pas filmée en accéléré !!)
Le groupe a pour signe de reconnaissance les lunettes noires toujours portées sur scène. Poreotix, qui ne manque pas d’humour, n’hésite pas à tirer parti des accessoires les plus inattendus pour leurs mises en scène.
Le groupe possède désormais sa version junior, les « Miniotics », une bande de gamins espiègles, joyeux et sacrément talentueux, découverts grâce à des auditions. Les Miniotics comptent actuellement trois filles dans leurs rangs et dansent déjà comme des petits pros ! Ils se sont produits pour la première fois sur scène avec Poreotix le 30 janvier 2011. Bien sûr, les Miniotics portent aussi des lunettes noires sur scène. La relève, ou plutôt la complémentarité, semble assurée !
 
Jabbawokeez, également orthographié JabbaWokkeeZ, a été formé en 2004 et tire son nom du poème « Jabberwocky » de Lewis Caroll. Leurs signes de reconnaissance sont les masques blancs (plus rarement rouges) et gants blancs portés sur scène. Après de nombreuses épreuves éliminatoires, Jabbawokeez a remporté la toute première édition de l’ABDC.
 
We Are Heroes, quant à elle, a la particularité d’être une équipe composée uniquement de filles. Car les filles ne sont pas à la traîne dans le monde du Hip Hop, et ont su se faire une place au soleil dans les disciplines de la danse, comme c’est le cas ici, ou de la musique. We Are Heroes, qui en est un bon exemple, a présenté au fil des semaines des prestations aux styles très diversifiés. L’équipe a remporté la quatrième édition de l’ABDC.
 
Mickael Jackson est cité comme modèle par de nombreux groupes, mais aussi Chris Brown, dont les acrobatiques Quest Crew, vainqueurs de la saison 3, interprétèrent de façon saisissante le morceau « Forever » lors de l’une de leurs prestations.
 
Et pour finir…
Ce concours de l’ABDC est parfois qualifié de simple émission de télé réalité. Il en a peut être l’ambiance, mais il est pourtant bien plus que cela. Le « show » n’a pas vraiment la vocation de découvrir ou former de nouveaux talents, puisqu’il met en scène des groupes souvent connus, voire déjà reconnus, dans le monde du Hip Hop, et dont les prestations scéniques sont souvent d’un niveau très élevé. Il faut d’ailleurs souvent un œil de connaisseur pour déterminer les différences de niveau entre les équipes, ou entre les différentes prestations d’une même équipe au fil des épreuves, et il arrive que l’on ne comprenne pas bien les motivations du jury à maintenir telle équipe dans la compétition, et choisir d’éliminer telle autre.
Les équipes ayant précédemment participé au concours, y compris celles l’ayant remporté, ne se représentent pas à l’édition suivante. Chaque fois, de nouvelles équipes arrivent, qui impriment leur style à la compétition, et tentent elles aussi d’occuper le terrain jusqu’au bout, pour finalement décrocher la couronne.
Cette année, dix nouvelles équipes, dont Eclectic Gentlemen, que l’on voit ici en répétition, participeront à la sixième édition. Pour la première fois de la compétition, des danseurs de tous âges ont été admis à se présenter aux auditions.
Pour tous ces groupes, mais aussi pour ceux du futur, il y a eu, et il y aura, un avant, et un après « ABDC », si tant est bien sûr que la compétition continue d’exister à l’avenir. Elle est devenue un passage presque obligé, et le Titre fait office de véritable consécration pour les équipes qui le remportent. L’ABDC a déjà ouvert de nombreuses portes aux équipes victorieuses : propositions de spectacles, rôles dans des films, création d’écoles pour les juniors (voie récemment ouverte par Poreotix)… Certaines équipes sont devenues de véritables stars.
La compétition est également profitable aux équipes recalées qui, au-delà de la déception d’avoir été éliminées en chemin, parfois même si près du but, peuvent se glorifier d’avoir été sélectionnées lors des auditions, ce qui est déjà une sacrée performance, de s’être fait un nom dans le monde du Hip Hop, de s’être mesurées aux autres meilleures équipes et finalement, quelque soit le résultat, d’avoir participé, tout simplement, dans une atmosphère toujours festive, un esprit résolument positif et une ambiance de fair-play et de respect mutuel entre tous les concurrents.
En dehors de certaines dérives apparues dans l’univers du rap, notamment du fait de la violence ou du sexisme contenus dans certains textes, qu’il faut évidemment condamner, le Hip Hop, c’est tout ça, un monde bouillonnant d’idées, de créativité, d’enthousiasme, de passion et d’énergie, et on aurait tord de se priver de s'intéresser à cette culture, car si c’est déjà tout cela, c’est sûrement beaucoup plus encore.
 
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Culture
Vendredi 18 mars 2011
Voilà plusieurs jours que la catastrophe nucléaire au Japon monopolise toute notre attention et focalise sur elle nos pires angoisses. Scotchés devant nos téléviseurs, épouvantés par ce que subissent les Japonais et tout autant estomaqués par leur courage, leur force et leur calme dans la tempête, on apprend enfin le 17 mars au soir qu’une amélioration a eu lieu, et l’espoir renait un peu. Même si les Japonais sont aux premières loges de l’exposition à la radioactivité, et que nous sommes et resterons des privilégiés par rapport à eux, on ne peut s’empêcher de ressentir de l’angoisse quant au passage du nuage radioactif au dessus de nos têtes. De plus, nous sommes tous traumatisés par la catastrophe de Tchernobyl, même si nous n’en avons pas forcément conscience parce que cette tragédie s’est déroulée il y a vingt cinq ans maintenant, et aujourd’hui nous voyons le même scénario de l'accident nucléaire se renouveler.
 
Admettons que ce nuage survole la France. Et visiblement ce serait le cas la semaine prochaine, comme il a été annoncé au journal de vingt heures de David Pujadas ce 17 mars. On se contente de nous annoncer que cela ne sert strictement à rien de prendre des pastilles d’iode maintenant, mais ça, on l’avait bien compris (cela ne devrait pas empêcher, pensent certains, sans doute à raison, les autorités de les distribuer ou les vendre à titre préventif, mais on comprend fort bien que ne pas le faire constitue un bon moyen d’empêcher les gens de les prendre à tord et à travers, sur le coup de l’émotion –cette émotion qui est la preuve, soit dit en passant, que tout le monde, au plus profond de lui-même, est en réalité contre, totalement contre, et viscéralement contre le nucléaire.) de même qu’on nous annonce que le risque n’est pas grand ici, en cas de passage du nuage radioactif sur la France, d’une exposition dangereuse pour la santé, et ça, on ne demande qu’à le croire, bien que tout cela nous rappelle étrangement le nuage de Tchernobyl s’arrêtant aux portes de la France, attendant son visa de tourisme pour franchir la frontière… Quoi qu’il en soit, on ne nous explique absolument pas comment une distribution, si tant est qu’elle s’avère nécessaire cette fois ci, ou si un jour, même lointain, elle devait s’avérer nécessaire, serait organisée et mise en œuvre. Nous vivons dans un pays pas si grand que ça, mais abritant malgré tout plus de cinquante centrales nucléaires, ce qui est énorme, et on ne sait rien, strictement  rien, des mesures que notre gouvernement prendrait en cas de catastrophe nucléaire sur le sol français. On se doute qu’en cas de nécessité, les évacuations se feraient dans le plus grand calme, les distributions de comprimés d’iode, ordonnées par le gouvernement, se feraient, bien entendu, de façon parfaitement organisée, en respectant les délais… Ce serait peut être le cas, mais le doute persiste car si l’on ne nous tournait pas si régulièrement en bourriques, nous serions beaucoup plus enclins à faire confiance à nos gouvernants et à les croire.
 
Mais pourquoi s’inquiéter, de toute façon ? On sait que, bien entendu, les centrales nucléaires françaises ne risquent absolument rien (bien que « le risque zéro n’existe pas » n’est-ce pas…) et surtout pas de connaître un jour le triste sort de celle de Fukushima, encore moins de celle de Tchernobyl. Forcément, puisque nos centrales sont au dessus de celles du reste de l’humanité… Et elles le resteront, croyez le ou non, même si chaque année les fait vieillir un peu plus, et même si nous les trouverons encore en activité dans dix, vingt, trente ou cinquante ans.
En ce qui concerne le drame de Fukushima, on entend sur une chaîne qu’il n’y a que peu de risques que le nuage de Fukushima atteigne nos côtes, sur une autre que des particules seront certainement détectées dans le courant de la semaine prochaine, comme il a déjà été dis plus haut.
 
Jeudi 17 mars au soir, toujours, David Pujadas, présentateur de la 2ème chaîne nationale française, reçoit François Fillon à son journal télévisé. J’écoute attentivement les déclarations de notre Premier Ministre concernant les essais que vont subir nos centrales nucléaires françaises, rassurée que le gouvernement ait entendu, ne serait-ce que partiellement, mais c’est mieux que rien, les arguments des militants anti-nucléaires, et qu’il envisage par conséquent un audit sur « l’ensemble », oui, l’ensemble, j’ai bien entendu, des centrales de l’hexagone, pour compléter les traditionnels contrôles… et là… je manque de m’évanouir tant le choc émotionnel est fort. Mon cœur se met à battre comme un fou, j’ai soudain du mal à respirer, je suis oppressée, et la peur me retourne tellement l’estomac que je m’effondre en larmes. Je sais que je suis à fleur de peau en ce moment, car je n’ai jamais réussi à oublier la catastrophe de Tchernobyl, dont les images, que j’aurais mieux fait de m’abstenir de regarder, m’ont complètement traumatisée, et que ces nouvelles images en provenance de Fukushima me replongent dans cette atmosphère de cauchemar que nous croyions ne plus jamais revivre. Il y a également de grandes chances que, pour ces raisons de tension nerveuse, je n’ai pas bien compris ce dont il s’agit. Mais ce que j’entends ce soir, annoncé sur un ton parfaitement calme et anodin, comme si tout cela était parfaitement normal, est ni plus ni moins qu’il s’agit d’un test de résistance à la pire des situations, un test qui va mettre nos centrales dans la même situation qu’à connue celle de Fukushima ! Ca me semble franchement risqué ! Et si l’une, ou l’autre, de nos centrales, ne résistait pas à ce test et partait en vrille ? Bien que je sente déjà mon cœur commencer à battre plus fort, je continue à écouter, et là mon souffle se coupe complètement et mon cerveau s’emballe, car j’entends « système de secours »… « coupure électrique »… et je crois comprendre qu’on va soumettre les centrales à une coupure électrique afin de voir comment répond et se comporte le système de secours. Et c’est là que je panique totalement et manque de m’évanouir, et pas au sens figuré, car si je ne suis pas sûre d’avoir bien compris qu’il s’agit bien de couper l’alimentation électrique pour tester les systèmes de secours, je suis sûre d’une chose : c’est suite à un test de ce genre que le réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl a explosé !!
Cette expérience, ai-je lu, « prévue sur le réacteur no 4, pour tester l'alimentation électrique de secours qui permet au réacteur de fonctionner en toute sécurité pendant une panne de courant. », effectuée par les Soviétiques en avril 1986, a mal tourné, ce qui évidemment n’entrait pas dans le cadre du protocole officiel, et a provoqué la perte totale du contrôle de ce réacteur, avec les conséquences apocalyptiques que l’on sait…
 
Je force alors mon esprit à se calmer, je me raisonne, je parviens à me ressaisir, mais c’est difficile après avoir entendu des informations si peu détaillées, si peu explicitées et que j’ai inévitablement recoupées avec ce que j’ai lu, et je finis tout de même par me dire que si la procédure de test effectuée sur nos centrales est bien la même (dans son principe général) que celle effectuée à Tchernobyl, il est évident que cela ne sera pas effectué dans les mêmes conditions, ni avec la même désinvolture qui fut celle des Soviétiques, qui ont commis des erreurs grossières et monumentales lors de ce test, et que de toute façon nos centrales, et c’est un fait, ne sont pas construites sur le même modèle que celle de Tchernobyl. Nos centrales sont stables, et je ne pense vraiment pas qu’il s’agisse là d’un mensonge, elles n’ont pas été conçues à la va-vite ni construites tout aussi à la va-vite, sans respect de véritables mesures de sécurité, comme le fut la centrale de Tchernobyl, la légendaire centrale « Vladimir Ilitch Lénine » qui faisait la fierté du régime soviétique, la centrale modèle dont la notoriété se devait déjà de « rayonner » au-delà des frontières de l’Empire.
 
Et pourtant, malheureusement, la peur est là, maintenant. J’angoisse désormais au sujet de la réalisation de ces tests, que j’avais accueillis avec soulagement. Je me dis que l’erreur a toujours été humaine, et que si ces tests ne sont pas effectués dans le cadre d’une sécurité absolue, l’un de nos joujous atomiques ne risque-t-il pas, lui aussi, de s’emballer et se mettre à danser la gigue ? J’aurais préféré que Monsieur Fillon explique mieux ce dont il va s’agir exactement, ou alors qu’il ne dise rien, carrément.
Parce que j’en viens à me dire, moi qui défends farouchement la pluralité et la liberté d’information, et donc la transparence totale, qu’il n’est finalement pas si mal que cela quand nos gouvernants nous mentent par omission. Je me surprends à penser que les nouvelles rassurantes, même si on doute de leur authenticité, ça a parfois du bon ! Ou sans pour autant nous mentir, qu’ils s’abstiennent de donner des informations inutiles dans le sens où elles ne peuvent que nous embrouiller l’esprit si elles sont partielles, ou nous paniquer si nous les recoupons avec d’autres trouvées par le biais de nos recherches personnelles.
Car s’il est bien de pouvoir avoir librement accès à l’information, ce qui est un gage et le signe d’une démocratie, il est vrai aussi qu’avec ces flots d’informations désormais à notre portée, parfois des informations anarchiques ou à la limite de la fiabilité d’ailleurs, que l’on trouve surtout sur internet qui contient tout ce qu’on cherche et plus encore, comme une sorte de gigantesque buffet à volonté, avec cette liberté et cette possibilité de se documenter à tous les râteliers, quitte à ne plus rien comprendre à ce que l’on lit, je finis par me demander si nous ne risquons pas de devenir, sur certains sujets sensibles comme celui là, des hypocondriaques de l’actualité, recoupant des informations qui n’ont pas lieu de l’être, voyant des « maladies » là où il n’y en a pas, angoissant en permanence pour rien. J’en viens même à regretter d’avoir allumé la télévision pour écouter le journal. Ou d’avoir lu l’article de Wikipedia sur les causes de la catastrophe de Tchernobyl. Au choix. Dans un cas comme dans l’autre, cela m’aurait évité une belle crise de panique préjudiciable au bon fonctionnement de mon cœur.
 
Quoi qu’il en soit, j’espère vraiment entendre de plus amples informations, dans les jours qui viennent, au sujet de ces tests auxquels nos centrales nucléaires vont être soumises. Et en règle générale, merci de donner plus d’informations, claires, précises et détaillées, ou pas d’information du tout, s’il vous plait ! C’est l’un ou l’autre, mais ce « un peu mais pas trop » ne peut que semer le doute et la méfiance dans les esprits.
 
En tout cas, je vais désormais laisser librement se réveiller ces convictions anti-nucléaires qui dormaient (plus ou moins) en moi, qui dorment en fait en chacun de nous mais font périodiquement remonter à la surface l’angoisse devant le risque qu’un nuage radioactif traverse notre pays ou qu’une catastrophe majeure s’abatte sur nous, et me laisser devenir une partisane de la nécessité absolue de sortir du nucléaire et de passer à des énergies renouvelables au plus vite, même si ce « plus vite » doit prendre vingt ans.
Moins nous consommerons d’électricité, plus nous l’économiserons, moins nous solliciterons nos centrales nucléaires, et plus vite nous pourrons décrocher cette épouvantable épée de Damoclès qui se balance lentement et sournoisement, au gré des vents, au dessus de nos têtes. Et quand les centrales nucléaires auront toutes été définitivement arrêtées, l’angoisse qui nous tenaille sera démantelée avec elles.
 
« Il faut trouver de nouvelles sources d’énergie. […] Tchernobyl nous a montré la véritable nature de l’énergie nucléaire entre les mains de l’homme. » Mikhaïl Gorbatchev. 2006.





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Par Surya - Publié dans : Opinion
Mercredi 16 mars 2011
Ce mois ci, mais aussi pour le mois d'avril, mois du triste anniversaire des 25 ans de Tchernobyl, mon choix musical se porte sur la série de concerts NO NUKES (pas de nucléaire) qui a eu lieu à New York en septembre 1979. C'est loin déjà...
Ces concerts avaient été donnés pour mobiliser la population, après la catastrophe le 28 mars 1979 de la centrale de Three Mile Island, contre le nucléaire.
 
Depuis, il y a eu Tchernobyl....
Et maintenant Fukushima...
 
On va continuer longtemps, comme ça, à "faire mumuse" avec le nucléaire ??
Maintenant, ça suffit ! Le nucléaire a déjà suffisamment tué comme ça dans le monde !
   
Quant à nous, arrêtons de croire (pour changer...) que la France est au dessus du reste du monde, qu'elle sait mieux que les autres, et que rien ne peut nous arriver. Que rien ne puuisse nous arriver, c'est peut être vrai actuellement, mais qu'en sera-t-il dans vingt, trente... ou cinquante ans, quand nos centrales auront tellement vieilli que n'importe quoi pourrait leur arriver ?
 
Sommes nous donc INCAPABLES intellectuellement de voir sur le long terme ? Notre cerveau est-il si limité qu'il nous soit impossible de prendre des décisions profitables à un avenir plus lointain que les cinq ans d'un mandat électoral ?
 
Que ce soit en France ou dans le reste du monde, il est désormais devenu urgent, mais aussi INEVITABLE de sortir du nucléaire.
 
Car on a dû croire, à l'époque de Three Mile Island, que jamais rien d'aussi grave n'arriverait plus nulle part dans le monde.
On a aussi cru, à l'époque de Tchernobyl, que rien de semblable ou d'aussi grave n'arriverait plus nulle part dans le monde.
Et on croira sans nul doute, après Fukushima, que rien de semblable ni d'aussi grave n'arrivera plus nulle part dans le monde...  
 
Je ne sais pas quand, peut être dans très longtemps, personne ne sait quand, mais une chose est désormais sûre : on en reparlera la prochaine fois...
  
 
Quelques mots sur la série de concerts, sur Wikipedia.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Actualité
Mardi 8 mars 2011
En ce 8 mars, journée de la femme, un article sur les chanteuses, en solo ou dans un groupe.
Un très court article pour l'instant. Je n'ai pas le temps d'en faire plus actuellement, mais je l'enrichirai au fil du temps. Ca va être très sixties et seventies pour commencer.
 
(Rappel, pour visionner les vidéos, enlevez dans la barre d'adresse tout ce qui se trouve avant le lien YouTube ou DailyMotion, jusqu'à "ext") 
 
 
 
Pour commencer, donc, je vais mettre à l'honneur quelques légendes de la Motown.
 
 
Diana Ross et les Supremes. Baby Love
 
Diana Ross sans les Suprmes. Upside Down.
 
Martha and the Vandellas. Dancing in the Street. la version originale reprise un jour par David Bowie et Mick Jagger.
 
 
 
 
Un peu de disco ?
 
 
Donna Summer. I Feel Love. (1979)  Il fut un temps où j'avais le 45 tours de ce truc...
Donna Summer est l'artiste disco que je préfère. Que des bons souvenirs !
 
Toujours Donna Summer. Spring Affair. Issu de l'excellent album Four Seasons of Love. Euh... 1976 ? Celui là aussi, je l'avais.
 
Donna Summer. On the Radio.
 
 
Gloria Gaynor. Can't take my Eyes off of you
 
 
 
Plus près de nous maintenant.
 
Whitney Houston. I will Always Love You.
 
 
A suivre...
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Best of musique
Dimanche 6 février 2011
Le film démarre par un gros plan sur un microphone en bakélite datant du début du vingtième siècle. Un de ces modèles de microphones massifs et imposants qui ornaient les bureaux des studios de la BBC à l’époque. Pendant ce temps là, dans le stade de Wembley, le public attend, frémissant d’impatience. Le Duc de York, fils du Roi George V, doit prononcer le discours de clôture de l’Exposition Impériale. C’est la première fois qu’il s’exprimera à la radio. En compagnie de sa femme Elizabeth qui cherche tant bien que mal à l’apaiser et le rassurer, l’homme attend dans les coulisses, rongé par l’angoisse qui se lit clairement sur son visage torturé et dans ses yeux terrifiés. Les feuillets de son discours à la main, il tente une dernière fois de répéter son texte, mais déjà il sait qu’il n’y arrivera pas. Lorsqu’on l’appelle, il monte les marches menant à la tribune comme un condamné à mort monterait sur l’échafaud. Albert -Bertie pour les intimes- est bègue depuis sa plus tendre enfance, ce qui le traumatise et l’empêche non seulement de mener une vie pleinement heureuse, mais également de faire face à ses obligations de membre de la famille royale. Son discours est un désastre total et, par charité pour cet homme fragilisé devant affronter seul, sous le regard de tous et dans un silence de mort, cette terrible humiliation, la scène le montrant en proie à ses démons intérieurs, incapable de prononcer le moindre mot, est vite abrégée.
 
Albert bute systématiquement sur certains mots. Ainsi, les mots « king » (Roi), « father » (Père) et « throat » (la gorge) en font partie. Pourquoi « throat », se demande le spectateur du film ? Il est possible que cela soit dû à la ressemblance de ce mot avec « throne », qui signifie « trône », un mot sur lequel il bute également.
 
Fort heureusement pour lui, Albert n’est pas destiné à devenir Roi. Son frère ainé David assumera la tâche lorsque George V sera décédé. Bien qu’il souffre beaucoup de son handicap, cette ombre relative dans laquelle Albert doit rester confiné lui sied finalement, car elle est la continuation de ce qu’il a toujours connu, et la garantie que son bégayement ne sera pas trop souvent exposé en pleine lumière.
 
Elevé par une nounou qui adorait David mais le détestait, ne voyant ses parents que lors d’entrevues quotidiennes que l’on imagine froides et protocolaires, gaucher contrarié, humilié et raillé, avec la bénédiction du père, par un frère imbu de son statut d’ainé destiné à monter sur le trône tout en étant, paradoxalement, proche de lui, Albert se contente, s’il ne se satisfait pas inconsciemment, de ce rôle de raté qui lui colle à la peau. Destiné à demeurer à jamais dans l’ombre de son frère. La peur de l’échec, d’un énième échec, le paralyse, et ni l’amour et le soutien inconditionnels de sa femme Elisabeth, ni l’admiration que lui portent ses deux fillettes, Elizabeth (actuelle Reine d’Angleterre) et sa petite sœur Margaret, ne lui permettent de surmonter son handicap. Ce n’est pas non plus l’attitude de son père à son égard qui pourra l’aider à venir à bout de son blocage. Roi aimant à priori son peuple, mais père autoritaire à la personnalité écrasante, le Roi George V perd facilement patience avec ce fils qu’il a toujours étouffé et terrorisé, et qu’il continue d’appeler, malgré son âge, « boy ». Mon garçon.
 
Poussé et encouragé par sa femme, Albert cherche malgré tout à s’en sortir en consultant un premier orthophoniste, mais les séances tournent court après qu’il ait failli avaler l’une des sept énormes billes de verres que le médecin, adepte de méthodes peu efficaces datant de la Grèce antique, lui avait fait mettre dans la bouche. Albert, qui est d’un tempérament irascible, explose de rage et décide de laisser tomber. C’est peine perdue, il ne s’en sortira jamais.
C’est dans le plus grand secret qu’Elizabeth se met alors en quête d’un nouveau thérapeute, qu’elle trouve en la personne de Lionel Logue, un orthophoniste australien installé dans un appartement d’un quartier populaire, à la décoration de bois sombre et aux murs défraîchis. Très fin psychologue, il applique des méthodes modernes et peu conventionnelles qu’il a mises au point et qui ont maintes fois fait leurs preuves.
 
Le film se concentre alors sur les rapports tantôt difficiles, tantôt emprunts de confiance mutuelle entre le thérapeute, un homme issu d’un milieu modeste, et son noble patient, qui tente durant une bonne partie de l’histoire de conserver malgré tout un ascendant sur lui du fait de son statut social supérieur, tout en se laissant doucement gagner par l’amitié que lui inspire cet homme simple, calme, discret et franc, qui cherche sincèrement à lui venir en aide. Conduit par Elizabeth dans le cabinet de Logue pour une première entrevue, Albert refusera dans un premier temps cette aide qu’il n’a pas sollicitée, se rebiffera, repoussera surtout les familiarités et les questions personnelles, refusera de s’ouvrir et se confier. Les deux époux mettent d’emblée les choses au point avec Logue : pour eux, le problème est purement mécanique, et il est hors de question de parler de la vie privée et du passé. Albert refusera longtemps de considérer la composante psychologique de son blocage, pourtant essentielle, avant de céder un jour, juste après le décès du Roi qui semble l’avoir également libéré, et faire irruption dans l’appartement de Logue alors qu’il n’avait pas rendez vous, pour se soulager enfin en racontant, entre deux bégayements, parfois en chantant quand il ne parvient pas à parler, les terribles épreuves et constantes humiliations qu’il a subies et qui l’ont rendu bègue. Le regard bouleversant que lance Colin Firth (magistral, on a même envie de dire souverain, dans le rôle d’Albert) quand il finit par avouer à Logue que sa nounou l’affamait, restera sans doute dans les annales du cinéma, de même que les cliquetis dans sa bouche et les bruits de déglutition qui accompagnent chacune de ses tentatives désespérées pour sortir un son lorsqu’il est en proie aux crises de bégaiement.
 
Du fait des nombreux traumatismes de l’enfance subis par Albert et du caractère difficile qui en résulte, cette relation patient/thérapeute est fragile. Les deux hommes marchent sur un fil. Le moindre faux pas, ou perçu comme tel, du thérapeute, et Albert perd confiance et se rebelle. Lors d’une promenade dans un parc, il enverra promener Logue avec des mots très durs, lui rappelant avec mépris ses origines modestes, et cessera longtemps de le voir avant de le solliciter à nouveau lorsque, devenu Roi contre son gré du fait de l’abdication de son frère, il sera contraint d’avoir à nouveau recours à ses services et n’aura pas d’autre choix que de se « rabaisser » à s’excuser, ce qu’il fera cependant avec sincérité et humilité. Le fil brisé de leur amitié se renouera alors, et le travail reprendra de plus belle.
 
Albert ne sera jamais complètement débarrassé de ce bégayement qui refait régulièrement surface à la moindre contrariété, le renvoyant impitoyablement à la case départ. Ainsi, lorsque David (désormais le Roi Edward VIII), résolu à épouser Wallis, cette Américaine qui a demandé le divorce pour officialiser leur union, accuse « B…B…B…Bertie », comme il le nomme avec moquerie et condescendance, de vouloir lui ravir le trône, qualifiant cette attitude de « p..p..p..p..positively medieval », Albert, assommé par cette accusation sans fondement, reste sans voix et se retrouve brusquement, à nouveau, dans la peau du petit garçon mis en état d’infériorité et dans l’incapacité de se défendre et de s’affirmer. Wallis, quant à elle, est dépeinte comme un personnage commun, totalement ignorant des conventions, manipulant et menant par le bout du nez celui qui, en véritable faible de la « famille » (la « firme » comme le rectifie Albert), s’est follement amouraché de celle qui, en plus, entretiendrait des relations avec des nazis.
 
Les références à l’œuvre de Shakespeare sont nombreuses dans le film. Rappelons tout d’abord ce « positively medieval » lancé par David sur un ton cassant. Ensuite, William Shakespeare fait partie intégrante de la vie de Logue. Il cite volontiers, par exemple, un vers du célèbre dramaturge disant que « qui est pauvre et content est riche à foison ». Il parvient à convaincre Albert de se reprendre en main en lui faisant lire le monologue d’Hamlet « To be or not to be » pour lui prouver qu’il peut y arriver. Vissé sur les oreilles, un casque diffusant, à un volume élevé, une symphonie de Mozart empêche Albert de percevoir qu’il fait une lecture parfaite de la tirade, non seulement sans le moindre accroc, mais en plus en y mettant le ton. C’est en écoutant plus tard l’enregistrement fait par « Lionel », comme Logue insiste pour être appelé, qu’Albert se rend compte de la porte qui vient largement de s’ouvrir dans sa vie, et que cette porte, c’est Logue qui l’a ouverte. On l’apprendra pas la suite, Logue n’est pas un réel thérapeute. Il n’a aucun diplôme, aucune autre qualification que son savoir empirique. Acteur plus ou moins raté, mais passionné par le théâtre de Shakespeare, dont il a forcément une approche différente que celle que peut avoir un membre de la famille royale, on le voit déclamant un peu maladroitement un passage de Richard III lors d’une audition qu’il tente de réussir. Seuls les plus grands acteurs, dont fait partie Geoffrey Rush, peuvent parvenir à jouer un rôle d’acteur un peu quelconque. Pour en revenir aux références à Shakespeare, lorsqu’Albert apprend que son thérapeute n’en était en fait pas un, il se sent trahi, ce à quoi Logue répond, en s’agenouillant devant lui, « Lock me in the tower ». Enfermez-moi dans la tour. Parfois le vocabulaire lui-même rappelle la substance des écrits shakespeariens, comme lors de la promenade dans le parc, lorsqu’Albert accuse Logue de distiller des « poisonous words », des mots empoisonnés, du venin. Enfin, Logue, toujours lui, aime à jouer un jeu avec ses fils consistant à commencer de déclamer des passages de Shakespeare, notamment Othello, que les adolescents achèvent de mémoire. Ces références à l’œuvre de Shakespeare mettent aussi l’accent sur le poids du passé dans la royauté britannique, qui pèse très lourdement sur les épaules de chaque nouvelle génération de Prince et de Roi. Chacun se doit de perpétrer la tradition, respecter le protocole et être à la hauteur de ses illustres ancêtres. Ainsi, lors du tout premier discours qu’il prononce, ou plutôt tente de prononcer en tant que Roi, les yeux d’Albert/George VI tombent malencontreusement sur les tableaux, accrochés au mur, de trois de ses prédécesseurs, dont celui de la Reine Victoria, son arrière grand-mère, au regard et au maintien si altiers qu’ils en deviennent intimidants. Ecrasé par une charge qu’il ne souhaitait en aucun cas assumer, terrifié à l’idée de ne pas être à la hauteur, il est de nouveau incapable de prononcer correctement ce discours écrit sur les feuillets qu’on lui a froidement remis.
 
Certains acteurs britanniques ont débuté au théâtre en interprétant les pièces de Shakespeare. Cela donne à leur style d’interprétation une solennité, une grandeur, une force mais aussi une diction uniques, et en règle plus générale un cachet particulier au cinéma et au théâtre britanniques, imprégnés de cette culture où Shakespeare a une place de premier ordre. Les acteurs britanniques sont souvent des acteurs complets, qui vont au bout de leurs personnages et savent donner de l’importance au détail le plus anodin. C’est le cas notamment de Mickael Gambon, qui joue le rôle du vieux Roi George V. Il fit ses premières armes sur les planches sous la direction de l’inoubliable Laurence Olivier et débuta au cinéma en 1965 en jouant dans « Othello » de Stuart Burge, toujours avec Laurence Olivier. Dans un autre style, Mickael Gambon a incarné le Professeur Albus Dumbledore dans les récents épisodes de la saga Harry Potter.
Colin Firth, dont la prestation dans Le Discours d’un Roi, qui relève du génie à l’état pur, lui vaudra, on croise les doigts pour lui, le prochain Oscar du meilleur acteur, a joué la pièce Hamlet dans sa jeunesse. Parmi sa longue filmographie, on se souvient par exemple du Patient Anglais ou encore de Shakespeare in Love.

Un autre acteur de ce film se montre également époustouflant de vérité et de justesse. Geoffrey Rush, qui incarne Lionel Logue, a également débuté sa carrière sur les planches. Il est autant un acteur de théâtre que de cinéma. Son interprétation de Logue, en homme calme et digne, toujours à l’écoute avec une grande empathie et à l’autorité naturelle, rappelle à de nombreuses occasions celle de Peter O’Toole dans Le Dernier Empereur de Bernardo Bertolucci (le précepteur du jeune Empereur Pu Yi). Geoffrey Rush a notamment tourné dans Twelfth Night, une adaptation de Shakespeare, et a obtenu l’Oscar du meilleur acteur en 1996 pour son interprétation dans Shine. Il est, quant à lui, nominé pour le prochain Oscar du second rôle masculin qui, on l’espère, lui reviendra de droit.
 
Guy Pierce est tout simplement excellent dans le rôle de David, le temporaire Edward VIII. On se souvient également de lui dans Deux Frères de Jean Jacques Annaud, pour ne citer que ce film.
 
Timothy Spall, qui a lui aussi participé à la saga Harry Potter en incarnant le personnage de Peter Pettigrow, incarne avec brio Winston Churchill dans Le Discours d’un Roi. Passionné de théâtre depuis l’adolescence, l’acteur tournera notamment en 1996 dans le Hamlet de Kenneth Branagh.
 
Les autres acteurs de ce film sont tout aussi excellents, citons notamment Helena Bonham Carter dans le rôle d’Elisabeth, l’épouse d’Albert et future reine Elizabeth, (et future Reine Mère), ou Claire Bloom dans celui de la Reine Mary, épouse du Roi George V. Claire Bloom, dont le nom ne peut que rappeler des souvenirs émus aux cinéphiles : on ne l’a jamais oubliée dans son interprétation magnifique avec Charlie Chaplin des Feux de la Rampe. Elle joue dans Le Discours d’un Roi un rôle de second plan, mais qu’elle incarne avec une grande justesse, notamment dans la scène du décès du Roi, lorsque David/Edward VIII se jette en larmes dans ses bras. Choquée car peu habituée et peu encline, en raison des conventions, à montrer le moindre sentiment, fut-il maternel, cherchant avant tout à préserver sa décence de Reine, elle retient sa main glacée qu’elle ne peut résoudre à laisser enlacer les épaules de son fils.
 
Le Discours du Roi n’est pas seulement un film sensible et plein de tact, émouvant et parfois même poignant, il laisse également la part belle à l’humour, notamment à cet humour britannique dont on raffole, glissé de façon habile dans les répliques de Lionel Logue, ou de celles de Colin Firth. Ainsi, lorsqu’Albert proteste contre son interdiction de fumer, rappelant à Logue que son précédent thérapeute l’avait au contraire encouragé dans cette voie, il lui précise, pour contredire son jugement sans appel sur la bêtise de cet homme, qu’il avait été anobli. Logue lance alors, du tac au tac, un sourire légèrement ironique aux lèvres : « ainsi, cela officialise la chose ». D’autres scènes sont également humoristiques, telle celle où George VI, tentant de répéter le discours d’entrée en guerre de l’Angleterre qu’il doit prononcer dans quelques minutes, apaise son angoisse en laissant sortir les pires gros mots qu’il a toujours retenus. Bien que la scène soit drôle, son comportement presque incontrôlable rappelle un peu, à cet instant, celui de personnes atteintes du syndrome Gilles de la Tourette, qui ne parviennent, dans leurs moments de crises, à retenir des cris, ou des gros mots et injures.
 
Dans la scène où Elizabeth amène pour la première fois Albert chez Logue, un petit garçon bègue accueille le couple dans l’entrée et récite devant eux le texte qu’il lui a fallu apprendre par cœur. Puis il s’assoit pour attendre sa mère aux côtés d’Elizabeth, qui lui propose alors un bonbon. On se demande tout de même pourquoi Elizabeth conserverait en permanence des bonbons sur elle, prêts à être offerts à la première occasion. Il semble que cette scène ait été montrée pour mettre l’accent sur le côté maternel d’Elizabeth que ne possédait visiblement pas la mère de son époux. En dehors de ce défaut si insignifiant qu’il ne relève que de l’anecdotique, il est impossible, du moins pour une personne non professionnelle du cinéma ou non critique de films, et au risque de paraître extrême en disant cela, de trouver le moindre défaut à l’œuvre de Tom Hooper, impeccablement filmée et servie, depuis le tout premier rôle jusqu’aux figurants, par une troupe d’acteurs parfaits. Ce film frise le pur chef d’œuvre.
 
Et pourtant, malgré ses immenses qualités, la maestria de sa mise en scène, le jeu impeccable des acteurs, on parvient à trouver des critiques mitigées, voire franchement négatives du Discours du Roi. Une rédactrice de « Trois », un magazine gratuit distribué dans les cinémas MK2, écrit par exemple dans son article intitulé « Les rosbeefs se rebiffent », qui passe également en revue Never Let Me Go : « Le Discours d’un roi, petit film britannique bardé de prix, fait l’objet d’un curieux consensus qui doit sans doute beaucoup à sa démonstration édifiante. Un monarque bègue face à son orthophoniste excentrique : un pitch improbable qui a atterri entre les mains du jeune réalisateur anglo-australien Tom Hooper. »
 
Même si le film est forcément, dans certains de ses aspects, une adaptation de la réalité, il relate tout de même la vie réelle du Roi George VI, né en 1895 sous le règne de Victoria, et mort en 1952. Il n’eut pas un règne facile, pas seulement en raison de son handicap qui le força toute sa vie à être assisté de son thérapeute, devenu son ami, lorsqu’il prononçait un discours. Il « hérita », si l’on peut dire, de la tâche difficile d’être le Roi de la seconde guerre mondiale, et donc d’avoir, plus que jamais, le devoir de rassembler derrière lui, et souder, le peuple britannique. Sous son règne, le pouvoir royal fut retiré en Irlande, et il fut également le dernier Empereur de l’Inde, qui obtint son indépendance en 1948. Il servit dans la Royal Navy durant la première guerre mondiale. On ne sait, car le film ne le dit pas non plus, si des tentatives pour corriger médicalement son bégayement, apparu à l’âge de quatre ou cinq ans, ont été faites durant son enfance, et si non, pour quelle raison. Concernant la mise en scène, des doutes planent sur le fait que son orthophoniste l’ait réellement appelé Bertie. En dépit du portrait dressé de George V dans le film, père agacé et désespéré par l’incapacité d’Albert à surmonter son handicap, l’histoire retiendra qu’il a déclaré un jour : « Je prie Dieu que mon fils ainé ne se marie jamais, et qu’aucun obstacle ne se dresse entre Bertie et Lilibet et le trône. » (1).
 
George VI a régné du 11 décembre 1936 jusqu’au 14 août 1952, date de sa mort. La suite de l’histoire, avec la montée sur le trône d’Elizabeth II, continue aujourd’hui de se dérouler sous nos yeux.
 
Le suspens est presque insoutenable lorsque George VI, toujours rongé par l’anxiété, attend, dans une salle attenante à celle dans laquelle il doit prononcer son discours d’entrée en guerre. Cette salle a été aménagée de telle sorte que la décoration soit chaleureuse et que le Roi s’y sente à l’aise. Albert et Logue s’enferment, seuls, dans la petite pièce. Après que la lumière rouge ait clignoté quatre fois, Albert est supposé débuter son discours, mais soudain il bloque, les mots ne sortent pas. Dans les autres pièces, tout le monde retient son souffle. Logue s’approche du micro et se met à diriger George VI comme le ferait un chef d’orchestre. Il mime, articule silencieusement, fait de grands gestes de la main, approuve en hochant doucement la tête. De temps à autres, les yeux d’Albert plongent dans ceux de son thérapeute et ami, y puisant la force de poursuivre sa lecture. Parfois, son regard exprime le fait qu’il est beaucoup plus concentré sur la réussite de sa diction que sur le contenu de son discours, dont dépend en partie l’avenir du monde. Mais les pauses qu’il fait, l’hésitation avec laquelle il lâche parfois certains mots, loin de trahir son trouble, ajoutent en fait à la solennité de l’événement. Lorsqu’enfin il prononce le dernier mot, le visage de Logue lui-même exprime la surprise que lui inspire cette complète réussite.
 
C’est un autre homme qui sort de la pièce et va saluer au balcon la foule rassemblée au bas du palais royal. Fier et souriant, détendu et enfin libéré de ses démons intérieurs, il est prêt désormais à affronter sereinement, et assumer pleinement, son destin de Roi.
 
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Notes.
 
(1) "I pray God that my eldest son will never marry and that nothing will come between Bertie and Lilibet and the throne. "(Source : Wikipedia)
 
 
 
 
 
 
J'ajoute à cet article un extrait d'un commentaire fait par Mania35 sur le site Agoravox :  
 
"Par contre, pas d’accord avec Surya lorsqu’elle critique la scène du bonbon avec le petit garçon bègue, elle se demande pourquoi Elisabeth aurait eu des bonbons sur elle. Dans une autre scène, dans le carrosse qui mène Albert et Elisabeth à la réception donnée par David et Wallis, Elisabeth se goinfre de bonbons ou autre sucrerie, réflexe pour masquer son angoisse ?"
 
 
 

 
 
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Par Surya - Publié dans : Culture
Jeudi 3 février 2011
Pour fêter le Nouvel An Chinois, eh oui, c'est aujourd'hui le début de l'année du Lièvre ! (ou Lapin), je propose d'écouter quelques morceaux de musique traditionnelle chinoise, avec plus ou moins d'orchestration.
 
Très bonne année du Lièvre
 


 
Pour commencer, un grand classique des légendes chinoises, deux versions très différentes du premier mouvement de "Butterfly Lovers".
 
(Si les liens renvoient vers une page vide, recopier l'adresse web en bleu dans votre navigateur)


 
La première version provient du CD "China Romantic Journey", deJohn Herbman, avec Ron Korb, que j'aime beaucoup, aux flutes. (http://www.youtube.com/watch?v=aHMCUbFZKVg)
Ce très beau disque revisite les grands classiques traditionnels chinois.
 
china-a-romantic-journey.jpg
 
 
(Un autre très beau titre d'inspiration chinoise de ce disque : Homeland of the Moon.) (http://www.youtube.com/watch?v=ak6zDV9WTio)
 


 
Voici l'autre version de "Butterfly Lovers", plus traditionnelle. Cliquez ensuite dans les vidéos de la colonne de droite pour écouter la suite. (http://www.youtube.com/watch?v=5Egmjy8BbM)
 
 
Très jolie musique traditionnelle, accompagnée d'un beau diaporama.
 


 
 
Et pourquoi pas un morceau de Jean Michel Jarre ? Jonques de pêcheurs au crépuscule. Mélange d'un orchestre traditionnel chinois et des non moins traditionnels synthétiseurs de JM Jarre. Vraiment très joli... Composé à l'occasion de ses concerts en Chine.  
(http://video.yandex.ru/users/lex78lex/view/24/)
 
Jean-Michel-Jarre---Les-Concerts-En-Chine-French-Front-Cove.jpg
 
 
Et pourquoi pas aussi un peu de musique de film ? Vous l'aurez deviné, il s'agit du Dernier Empereur de Bertolucci, bien sûr ! Musique de Ryuichi Sakamoto.
Un film absolument sublime !! (http://www.youtube.com/watch?v=zfX9xo9r5Oo&feature=fvw)
 
The-Last-Emperor.jpg
 
 
Return of the fishing boat. Célèbre morceau de musique classique, instrument solo.
(http://www.youtube.com/watch?v=WGXzWkD6AWM)
 
 


Et pour finir, un très beau morceau interprété par L'Orchestre Chinois de Seattle.
(http://www.youtube.com/watch?v=qiXjpIzIXBE)
 
 
 
 
 
 

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Par Surya - Publié dans : Best of musique
Lundi 24 janvier 2011
 
office-du-niger 50 Pour faire une bonne omelette, il faut : des œufs, de préférence pas trop nombreux (mais il faut ce qu’il faut !), si possible à la coquille fragile afin que l’on ait moins de peine à la briser, un saladier creux, une fourchette pour battre le mélange et le rendre bien homogène, sans oublier la main énergique pour tenir fermement la fourchette, puis enfin de quoi faire cuire le tout. Ensuite, on passe à table, et si par chance l’omelette est réussie, savoureuse et digeste, peut-être, dans ce cas, les convives du banquet oublieront le mal qu’il a fallu se donner pour la cuisiner.
« Puisqu’on ne peut pas faire des omelettes sans casser des œufs », annonce, apparemment sans état d’âme, un rédacteur sur le site du Journal du Mali, à moins qu’il ne l’ait dit de façon ironique, il faut donc accepter le fait que lorsqu’un projet économique de grande envergure est lancé par un gouvernement dans le but de développer une région de son pays, et ainsi garantir (hypothétiquement) un meilleur avenir pour tous, certains doivent obligatoirement accepter de se sacrifier et jouer le rôle des œufs destinés à être cassés.
C’est exactement ce qui est arrivé à plus d’une centaine de familles de paysans, commerçants et villageois du Mali, résidant dans la zone de l’Office du Niger. Ils ont eu la malchance et le malheur de vivre au mauvais endroit, et donc de gêner la réalisation du projet économique pour lequel ils n’ont bien sûr pas été consultés.
Le projet dont il est question ici, mis en route en 2008 et pour la réalisation duquel les travaux seraient déjà achevés à ce jour, consiste a mettre en culture intensive cent mille hectares de terres à l’Office du Niger, dans la zone de Macina, pour y faire pousser dans un premier temps du riz hybride, puis ensuite diversifier la production en introduisant d’autres cultures et de l’élevage. Avant de lancer les cultures, il était nécessaire de faire de lourds travaux d’aménagement pour agrandir un canal d’irrigation, et construire une route de quarante kilomètres.
Il est vrai qu’à la base, l’objectif tout à fait honorable de ce projet est de développer cette région sous exploitée et atteindre l’autosuffisance alimentaire au Mali. Cependant, il s’avère que les choses ne semblent, d’une part, pas si simples, et d’autre part, pas si claires. On constate d’ailleurs que si certains articles sur Internet exposent clairement  les avantages de ce projet, d’autres ressemblent plutôt à des discours de propagande, en tout cas à des discours si optimistes pour l’avenir que l’on ne peut se permettre de douter une seconde de la réussite de cette entreprise.
 
L’Office du Niger.
Si l’on veut vraiment comprendre ce problème particulier, c’est le temps qu’il faut remonter. Remontons donc rapidement nos montres jusqu’en janvier 1932, date de la création de l’Office du Niger.
L’Office du Niger a été créé en 1932, donc, du temps de la colonisation française. Le terme s’emploie pour désigner à la fois un vaste périmètre d’un million d’hectares dans le delta du fleuve Niger (1) et l’organisme qui le gère. Son siège se situe à Ségou. Le périmètre de l’Office du Niger a été défini dans le but d’être mis en valeur par la culture du coton, pour servir l’industrie textile française, mais aussi du riz pour assurer l’autosuffisance alimentaire du pays et de la région, et plus tard de la canne à sucre. Les objectifs étaient extrêmement ambitieux : on annonçait que ce million d’hectares serait aménagé en cinquante ans. Un projet probablement un peu mégalomane, en tout cas mal étudié car, en réalité, comme l’explique René Dumont dans son livre (2), une bonne partie de ces terres étaient inadaptées à l’irrigation. Les prévisions au niveau du nombre de tonnes récoltées étaient démesurées, et sur les 350 000 tonnes de coton attendues à terme, seules 1000 étaient déjà obtenues en 1960, au moment de l’indépendance (2). Le coton est alors définitivement abandonné en 1970, et l’on se concentre uniquement sur la culture du riz, pour laquelle des paysans sont littéralement recrutés de force, même en dehors du Mali. Du travail forcé, comme durant l’époque coloniale, quand fut construit à partir de 1935, à L’Office du Niger, le barrage de Markala, chantier titanesque pour lequel de nombreuses personnes donnèrent leur vie. La promesse qui avait été faite aux paysans de devenir propriétaire de leurs terres cultivées après dix années de travail est vite oubliée, et l’on instaura même une lourde taxe d’irrigation que doit encore payer chaque paysan, ce qui provoque de l’endettement, et enfonce petit à petit les paysans dans la pauvreté. Ceux qui ne peuvent payer sont expulsés de leurs terres.
Tout au long de son histoire (3), l’Office du Niger a été balloté au gré des changements politiques et stratégiques, jusqu’à l’arrivée des capitaux et des grands projets privés, notamment ceux de la société Malibya, une entreprise libyenne d’investissement agricole.
 
 
Le point de vue des adversaires du projet.
Alors, si le but est de mettre en valeur des terres agricoles, pourquoi ce projet a-t-il fait l’objet, et continue de faire l’objet, de tant de polémiques ? D’abord parce que les paysans et villageois dont la présence gênait la réalisation des travaux ont vu leurs maisons démolies, leurs cultures, leurs jardins maraîchers et leurs arbres fruitiers saccagés et détruits, et ont donc été déplacés de force. Certaines sources annoncent qu’ils ont été dédommagés, avançant même des sommes faramineuses, d’autres affirment que ce n’est pas le cas. Difficile de savoir ce qu’il en est exactement, et qui a reçu quoi, mais une chose est sûre, dans ce genre d’aventures, on n’est jamais dédommagé à la hauteur du préjudice subi. Des années de travail anéanties, balayées d’un revers de la main. Une vie entière qui s’effondre, à reprendre à zéro, ailleurs, là où on vous dit d’aller.
Et la polémique ne s’est pas uniquement focalisée sur le sort individuel des premières familles destinées à payer les pots cassés de ce  projet –en admettant que d’autres aient également par la suite à en souffrir. Car les cent mille hectares de terre qui, une fois aménagés, seront exploités de façon intensive ont été offerts à la société Malibya, une société privée libyenne. Certes, elle n’est pas officiellement propriétaire des terres qu’elle va exploiter (normalement, seuls les Maliens peuvent officiellement prétendre à posséder la terre du Mali), et s’est vue offrir un bail de cinquante années (renouvelables), mais depuis longtemps les petits producteurs familiaux de l’Office du Niger, à qui l’on avait alloué une moyenne de deux hectares et un maximum de six hectares seulement, réclamaient à leur gouvernement une augmentation de la taille des parcelles afin de pouvoir développer leur activité, et faire face à l’accroissement de la population. L’attribution de très nombreux hectares de terre à la Lybie est donc vécue comme une énorme injustice. Beaucoup de Maliens, dont les agriculteurs de la région bien sûr, n’ont pas caché leur inquiétude ou leur colère. « Les Libyens ont-ils plus d’importance que les paysans maliens aux yeux du gouvernement ? » s’est insurgé un rédacteur sur un site internet malien.
Le juriste malien Moussa Djiré explique que les terres exploitées des paysans maliens sont seulement régies par le droit coutumier. Cela ne constitue pas un droit de propriété et, par conséquent, l’Etat malien peut les reprendre dès qu’il le juge nécessaire, à condition toutefois d’indemniser les personnes concernées. Il précise également que la Lybie ne s’est pas approprié les terres, comme on le craint, mais qu’elles ont en réalité été données par le Mali à la CEN-SAD (Communauté des Etats sahélo-sahéliens). Pourquoi, dans ce cas, la Lybie aurait-t-elle l’exclusivité des cent mille hectares à exploiter ? La CEN-SAD regroupe en effet vingt deux pays, dont Le Niger, le Sénégal, la Mauritanie, l’Egypte, le Burkina Faso, le Maroc… pour n’en citer que quelques uns piochés au hasard, et sans compter bien sûr le Mali lui-même.
La Convention signée entre le Mali et la Lybie en 2008, dont il sera plus longuement question plus bas, ne mentionne à aucun moment la CEN-SAD, et précise bien, et en toutes lettres, dans son article 17, que « Les deux parties sont convenues de la gratuité de la terre affectée pour la réalisation du projet. »
Les questionnements fusent de toute part. Quel sera le statut de ceux travaillant sur les plantations ? Seront-ils de simples ouvriers agricoles employés par la Lybie ? Les Maliens en général vont-ils profiter des retombées de cette économie ? Le riz malien sera-t-il réellement consommé sur place, ou sera-t-il en réalité exporté vers la Lybie ? La Lybie s’est elle, oui ou non, accaparé un bout de terre du Mali ? Et ce riz hybride, cultivé en partenariat avec la Chine, ne va-t-il pas supplanter de manière définitive les semences traditionnelles des paysans locaux ? Les paysans seront-ils mis en demeure d’acheter des semences hybrides, et seulement des semences hybrides, à la société chinoise qui les fournira ? Y aura-t-il des cultures OGM sur les terres de Malibya ? Autant de questions qui ne trouvent pas, ou peu, de réponses concrètes.
Notons également que l’entreprise chargée de la construction de la route et du canal, choisie par Malibya et non par la partie malienne, est CGC, une entreprise chinoise, ce qui signifie que beaucoup d’ouvriers viennent directement de Chine et qu’en conséquence, peu de Maliens, comparé à ce qui aurait dû se faire, ont pu trouver du travail sur les chantiers.
De nombreux articles d’information ou de protestation, y compris dans la presse non malienne (4), sont parus ces dernières années au sujet de la polémique créée par l’arrivée de Malibya à l’Office du Niger. Maintenant que le projet est en voie de réalisation, il semble que le nombre d’articles parus sur le sujet, du moins sur internet, soit en nette diminution. Cela ne signifie sans doute pas que les agriculteurs maliens se soient ralliés au projet, du moins pas tous. Même s’ils datent déjà de deux ans, les commentaires laissés par les internautes maliens à la suite des articles doivent être pris en compte et considérés comme étant toujours d’actualité, car ils montrent à quel point les Maliens sont inquiets et se sentent floués par cette entreprise. Ainsi, certains internautes accusent la Lybie de ne voir que ses intérêts personnels derrière ses annonces de coopération exemplaire sud/sud, et d’intérêt collectif.
L’amertume a été particulièrement forte lorsque le pays a expulsé, en novembre 2008, plus de quatre cents travailleurs immigrés maliens. Au delà du débat pour savoir si ces personnes étaient toutes en situation irrégulière ou non, l’impression générale des internautes fut alors que la Lybie ne voulait pas des Maliens sur son territoire, tout en cherchant à s’implanter au Mali, et que ce pays n’était pas un réel ami du Mali, comme elle le clame pourtant.
 
La Convention.
La Convention signée entre le Mali et la Lybie est vague et incomplète. Elle parle dans son préambule d’autosuffisance alimentaire, mais en omettant de préciser à qui elle doit profiter. Si l’on comprend tout à fait que la Lybie ait le droit de vouloir diminuer sa dépendance alimentaire vis-à-vis des multinationales et de parvenir à l’autosuffisance pour son propre pays, le fera-t-elle (volontairement ou non) sur le dos du peuple malien ? Si la Lybie souhaite réellement exporter une partie du riz, ce qui serait finalement logique en termes de retours sur investissements, ne va-t-elle pas être obligée de « pomper » dans une production qui devrait être destinée en priorité aux Maliens ? Il serait équitable que la Lybie exporte les excédents de production, si tant est que le projet s’avère plus rentable que celui autrefois mis en place par l’administration coloniale française, et que l’autosuffisance alimentaire du Mali soit réellement atteinte. Va-t-il falloir une production phénoménale de riz pour permettre l’autosuffisance alimentaire non seulement du Mali, mais en plus de la Lybie ? La Convention autorise également la Lybie à utiliser des « semences améliorées », sans préciser de quoi il est question. L’expression peut-elle être interprétée de façon suffisamment large pour que ces semences soient de nature OGM, ce que les agriculteurs maliens ne veulent pas ? Normalement, cela ne devrait pas se faire puisque l’article 20 oblige Malibya à protéger et préserver l’environnement (avec les doutes que provoquent les OGM…), mais si cela s’avérait être le cas, cette interprétation pourrait-elle être contestée, comme le prévoit l’article 23 de la Convention en cas de désaccord quelconque sur l’interprétation ou l’application de la Convention ?
Un autre problème, et un problème majeur, se pose, qui est celui de la distribution de l’eau issue des barrages et des canaux d’irrigation. Les investisseurs libyens paieront bien sûr une redevance en eaux au même titre que les agriculteurs maliens, mais ils auraient très clairement exprimé au gouvernement malien leur désir de se voir attribuer la priorité quant à l’accès à l’eau, en particulier lors de la saison sèche. Très difficilement acceptable, évidemment, pour les paysans maliens ! L’article 8 de la Convention définit les modalités de l’usage de l’eau d’une façon qui semble, en effet, avantager très clairement la Libye. Quand on sait que dans un pays comme le Mali, l’eau c’est de l’or, on comprend l’angoisse des Maliens au sujet de sa distribution équitable.
Le texte de la Convention semble vouloir préciser les droits de la partie malienne. Cependant, les paysans locaux, c'est-à-dire les premiers concernés, n’y sont même pas cités, et aucun de leurs droits n’est garanti. La Convention protège par exemple, dans son article 12, les intérêts du Mali en cas de découverte de matières premières ou de pierres précieuses sur le sol exploité.
L’article 9 accorde à Malibya le droit d’installer toutes les infrastructures souhaitées et nécessaires à un « meilleur fonctionnement du projet ». Ce qui laisse à penser, soit dit en passant, qu’on imagine mal la Lybie, si elle construit de nouvelles infrastructures, accepter ensuite un refus de renouvellement de bail, si tant est que l’Etat du Mali souhaite un jour récupérer les terres… En revanche, si le Mali souhaite construire de nouvelles infrastructures sur les terres de Malibya, comme une voie ferrée par exemple, elle ne peut le faire qu’en accord avec la partie lybienne, qu’elle devra dédommager. L’article 14 stipule : « Dans ce cas [le Mali] doit au préalable dédommager la partie Libyenne contre toutes pertes qui résulteraient de ces travaux. ». Cette clause peut sembler quelque peu abusive... Elle montre clairement que le Mali devra dédommager la Lybie avant même que les pertes ne soient constatées. En admettant que des pertes puissent en effet être prévues, il semble difficile de les chiffrer avec exactitude si elles n’ont pas encore été observées. La Convention ne fixe d’ailleurs aucune limite possible au dédommagement, et ne précise pas non plus qui décidera du montant. Du reste, si on veut prendre cette clause au pied de la lettre et couper les cheveux en quatre, elle oblige clairement le Mali à dédommager la Lybie même si aucune perte ne résultait de ces travaux. On imagine mal le Mali prendre, dans de telles conditions, la décision risquée de développer ses propres infrastructures sur les terres de Malibya, même si elles s’avéraient absolument nécessaire pour le développement du pays.
Interrogé (5) sur les imprécisions de la Convention, Mier Agathane AG Alassane, l’actuel Ministre de l’Agriculture du Mali (6), faisant preuve d’une confiance inébranlable, répond : « dans les accords, on n’écrit pas tout, mais il y a toujours moyen de trouver des consensus pour qu’en cas de crise, la production qui est faite au Mali serve et les Maliens, et les Lybiens. » En cas de crise seulement ? Conclusion : tout semble reposer sur la confiance mutuelle dans cette Convention.
 
Action des syndicats paysans.
Les paysans ne sont fort heureusement pas seuls face à leurs problèmes. Il existe au Mali plusieurs syndicats et groupements pour les défendre. Citons la CNOP (Confédération Nationale des Organisations Paysannes), dont le directeur est Ibrahima Coulibaly. Elle fut créée en mai 2002 et elle est membre du ROPPA (Réseau des Organisations Paysannes et de Producteurs de l’Afrique de l’ouest). La devise de la CNOP est : « Pour une agriculture cohérente centrée sur l’exploitation familiale paysanne ».
Citons également le SEXAGON (Syndicat des Exploitants Agricoles de l’Office du Niger) créé en 1996 et dont le Secrétaire Général est Faliry Boly, agriculteur à l’Office du Niger.
A l’initiative des syndicats paysans, un forum s’est tenu les 19 et 20 novembre 2010 à Kolongo. Il a réuni deux mille paysans de la région pour discuter de l’accaparement des terres au Mali, et élaborer un appel.
 
Les partisans du projet.
Voir les choses du point de vue des partisans du projet consiste finalement à oublier, ou ne pas prendre en considération, le sort des paysans et villageois expropriés. Il s’agit de ne voir que le potentiel économique de la région, et ce que les investissements massifs vont apporter en matière de développement. Se faire l’avocat de la cause économique, et faire totalement l’impasse sur le côté humain. Il ne s’agit pas de nier que cet aspect économique est primordial, mais il faut trouver, comme pour tout, un juste équilibre.
Voyons pendant quelques instants l’avenir de l’Office du Niger de façon positive et optimiste. Il devenait sans doute urgent, de part l’accroissement de la population et en raison de la crise qu’à connu en 2008 le marché du riz, d’exploiter au maximum les terres de l’Office du Niger. Les terres attribuées à la Lybie, ou à quiconque n’étant pas un paysan local, étaient des terres sous exploitées, comme il y en a tant dans cette zone du pays, et les petites exploitations familiales, si on leur avait attribué ces terres, n’auraient jamais pu parvenir rapidement aux rendements escomptés de 8 à 9 tonnes à l’hectare, au lieu des 2 tonnes actuelles. L’Office du Niger avait sans doute un besoin urgent de ces investissements, que peut être le Mali ne pouvait assumer. Grâce à Malibya, et aux autres investisseurs qui viendront ultérieurement exploiter les terres de l’Office du Niger, la région sera développée, et les rendements agricoles très fortement augmentés. Il faut également faire attention à ne pas confondre l’autosuffisance et la sécurité alimentaires, d’une part, et la souveraineté alimentaire d’autre part. Si le Mali y perdra peut être dans le second cas, il y gagnera enfin, on l’espère, dans le premier.
Selon les partisans du projet, qu’ils soient maliens ou libyens, tout cela a été mis en place dans l’intérêt des Maliens… et de celui de la région. Est-ce là une façon de confirmer que tout ou partie du riz sera bel et bien exporté ? De plus, selon eux, les seuls problèmes rencontrés auraient été le fait de personnes n’ayant pas compris de quoi il était question. Une visite sur le terrain et quelques explications plus tard, ils auraient constaté un retournement complet de l’opinion publique et l’adhésion totale au projet de Malibya. Espérons que cette adhésion, si tant est qu’elle est confirmée, ne repose pas uniquement sur de grandes promesses qui risquent, encore une fois, de ne pas être tenues, ou sur un discours exagérément enthousiaste, car on ne peut tromper éternellement les gens.
Malheureusement, lorsqu’on se refuse à mettre de côté les problèmes que vont rencontrer les agriculteurs maliens, l’optimisme retombe bien vite… Quelles que soient les intentions de la Libye dans cette entreprise, et l’on espère qu’elles sont bonnes, quelle que soit la bonne volonté de ce pays, donc, ou l’absence de ces mauvaises intentions qui lui sont prêtées, il est évident que Malibya vient concurrencer les petits agriculteurs locaux, qui seront forcément les grands perdants. Beaucoup le sont déjà. N’aurait-il pas été plus simple et plus juste, si vraiment il fallait casser des œufs pour faire cette omelette, d’indemniser réellement et à hauteur du préjudice subi les personnes expropriées et déplacées, en leur offrant, en réparation de leur vie bouleversée, de quoi reconstruire rapidement et dignement leur vie ?
Le cas de la société Malibya n’est qu’un exemple, car la Lybie n’est pas le seul pays à vouloir exploiter des terres à l’Office du Niger. La Chine (de plus en plus présente en Afrique en règle générale, et déjà présente sur les terres de Malibya pour la fourniture des semences de riz hybride), l’Inde, les pays du Golfe, les Sud-Africains… voudraient également leur part du gâteau.
 
Conclusion
Aucun pays au monde n’a jamais investi à l’étranger dans un but purement philanthropique, et même si les Maliens bénéficient vraiment, à terme, de la présence libyenne (notamment) sur leur territoire, il ne faudra pas oublier que, pour atteindre les objectifs fixés, pour que ce grand projet de développement de l’Office du Niger puisse bénéficier à tous, les vies d’une centaine de familles au moins, les « œufs » destinés à faire l’omelette, auront été brisées.
Et plus d’une centaine de familles, cela fait plusieurs centaines de personnes, parmi lesquelles Sidiki Sanogo, commerçant du village de Kolongo, qui a un jour retrouvé sur le mur de sa maison, en français et en chinois, écrit en gros, la mention « enlever », Antoinette Dembélé, agricultrice expropriée et chassée de sa terre, qui a absolument tout perdu, mais aussi Georgette Fouré (qui n’a reçu que 770 euros environ pour sa terre confisquée et sa maison détruite, insuffisant pour redémarrer sa vie) et Tienty Tangaka, tous deux rencontrés par le journal Guardian qui a recueilli leurs témoignages, et tant d’autres dont on ne connaît malheureusement pas les noms. Certains ne seront peut être jamais indemnisés. Quant au statut et à l’avenir des agriculteurs qui travailleront peut-être sur les terres de Malibya, il est pour le moment encore incertain. Et finalement, non contentes de chambouler la vie des vivants, les pelleteuses de Malibya, en retournant la terre, ont également détruit des cimetières. Il est désormais trop tard pour revenir en arrière.
Combien d’œufs aura-t-il fallu casser pour cuisiner cette nouvelle omelette ? Quel est vraiment l’avenir de l’Office du Niger et de ceux qui résident dans son périmètre ? Quel est l’avenir de l’agriculture au Mali en général, dans ce pays devenu l’objet de toutes les convoitises où 80% de la population actuelle dépend du travail de sa terre pour faire vivre sa famille ? Et finalement, de façon plus générale, les investissements massifs dans l’agriculture africaine de capitaux d’origine étrangère marquent-ils la fin, à long terme, des exploitations familiales sur ce continent ?
L’avenir nous le dira.
 
 
 
Notes
 
 
(2)   Dumont, René « Pour l’Afrique, j’accuse » Plon, 1986. Un extrait concernant l’Office du Niger peut être lu sur internet.
 
(3)   Voir la vidéo dont le lien est mis ci-dessous : L'Office du Niger : Du Travailleur Forcé... Au Paysan Syndiqué.
 
 
(4)   Exemples :
Article du journal français Le Monde. Consultable sur abonnement.
Très bon article du journal britannique Guardian.
 
(5)   Voir la vidéo du reportage québécois dont le lien est mis ci-dessous.
 
(6)   A l’époque de la signature de la Convention, le Ministre de l’Agriculture était Mier Sangaré, signataire pour la partie malienne.
 
 
 
Pour en savoir plus…
 

1) Sur l’Office du Niger.
 
 
Vidéo sur l’histoire de l’Office du Niger, et les problèmes rencontrés au fil du temps. Il s’agit d’un extrait de 16 mn du DVD qui date d’avant l’arrivée de Malibya. Nombreux témoignages, interviews et images d’archives.
 
 
 
2) Articles optimistes.
 
 
Interview de Abdalilah Youssef, Directeur Général de Malibya.
 
Interview de Kassoum Denon, président de l’Office du Niger. Février 2010.
 
 
 
 
 
3) Liens vers des articles, des vidéos…  dénonçant le projet Malibya.
 
 
 
Les étrangers à l'assaut de nos terres. Très bon reportage de la télévision québécoise, en deux parties. (13 mn + 10 mn. Le lien vers la 2ème partie se trouve sous la vidéo). On peut y voir les premiers travaux de l’entreprise chinoise CGC, de nombreuses interviews, comme celle de Charlotte Sama, agricultrice et représentante locale du SNOP, le Syndicat national des paysans, qui exprime les craintes quant à l’arrivée de la société libyenne et des chamboulements que cela va provoquer, mais aussi de Mier Alassane, Ministre de l’Agriculture du Mali, ou de divers partisans de Malibya comme Seydou Traoré, PDG de l’Office du Niger. Témoignages de Sidiki Sanogo et Antoinette Dembélé.
 
22 novembre 2010. Interviews d’Ibrahima Coulibaly (CNOP) et Faliry Boly (SEXAGON). Format MP3.
 
Un groupe Facebook s’est créé pour  dénoncer le projet Malibya et soutenir les paysans locaux. 
 
Article sur l’accaparement des terres en général au Mali. D’autres pays sont également passés en revue sur ce site.
 
 
4) Syndicalisme paysan.
 
 
 
 
L’appel de Kolongo. Dans le cadre du Forum paysan de Kolongotomo autour des accaparements des terres agricoles au Mali. 20 novembre 2010.
 
Mali – Office du Niger. Le mouvement paysan peut-il faire reculer l’agro business ? 
Avril 2009
 
 

 
 
5) Au sujet de l’autosuffisance et de la sécurité alimentaires en général :
 
 
 
Dossier. Sécurité alimentaire et développement agricole en Afrique subsaharienne
 

Programme de l’assemblée générale constitutive du cadre de concertation des organisations des riziculteurs des pays d’Afrique de l’Ouest. 25 au 27 janvier 2011 à Bamako.
 


 
6) Divers.


Semences paysanne pour la souveraineté alimentaire.


Main basse sur le riz. Un dossier de la chaîne Arte à partir du reportage sur la crise de 2008 et le marché mondial du riz. Le reportage peut être vu sur le site ou le DVD acheté. 


Ministère de l’agriculture du Mali
 
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : International
Lundi 3 janvier 2011
Le Mali surtout, avec notamment la grande chanteuse, la Diva malienne Ami Koita, à la voix intense et vibrante, mais aussi et surtout Toumani Diabaté, que j'adore (voir son site officiel dans la colonne de droite), et un hommage aussi à la Guinée avec pour finir un titre de Djeli Moussa Diawara que j'aime beaucoup.
 
Il arrive que l'on soit renvoyé sur la page d'accueil de Youtube lorsqu'on clique sur les liens ci dessous. Je pense qu'il s'agit d'un plantage de Youtube puisqu'àvant ça marchait très bien. Si cela vous arrive, recopiez dans votre navigateur les liens mis en bleu.
 
Autre problème, dû cette fois à overblog : si les pages html renvoient sur du vide, enlever dans l'adresse toute la première partie jusqu'à "ext/" :
exemple : http://leblogdesurya.over-blog.com/ext/http://www.youtube.com/watch?v=TiZ0WvIc1QY


 
 
 
Djarabi... Chanson d'amour, en plusieurs versions très différentes.
Bonne écoute.

 
 
Djarabi, joué à la Kora par le grand Toumani Diabaté, accompagné de Ketama.
http://www.youtube.com/watch?v=JizLf9klen4
 
Djarabi, par Afrocubism. http://www.youtube.com/watch?v=F2K9DLi3ykM
 
Djarabi, par Toubab Krewe. Une version rapide et rythmée, qui donne vraiment envie de danser...   http://www.youtube.com/watch?v=4pzo1_jWHF0
 
Djarabi, par Amy Koita. Beau et touchant, comme le dit un commentaire sous la vidéo.
http://www.youtube.com/watch?v=TiZ0WvIc1QY


 
 
 
 
On ne peut qu'aimer aussi, dans la musique malienne...
 
 
 
 Djeliya, par Sekou Kouyaté.  http://www.youtube.com/watch?v=5WoI4oPp7hM
 
Den Te San, par Kasse Mady Diabaté.
http://www.youtube.com/watch?v=MIo12qZ-rdU
 
Ne Ne Koitaa, toujours par Toumani Diabate et Ketama. 
http://www.youtube.com/watch?v=TsQsrnOYKIQ&feature=related
 
Gomni. Toumani Diabaté avec le Maître Ali Farka Touré. On reconnait bien le rythme si caractéristique d'Ali Farka Touré Superbe !
http://www.youtube.com/watch?v=tjtfcSWmBmA 
 
Solon Kono, par Djelimady Tounkara (guitare).
http://www.dailymotion.com/video/x7o2jm_djelimady-tounkara-fanta-bourama_music
 
 
 
 
On n'oubliera pas, bien sûr, mes préférés :
Amadou et Mariam  
avec...
 
 
Coulibaly
http://www.youtube.com/watch?v=3s2F4_yG4Ag
 
 
La Paix
http://www.youtube.com/watch?v=OvQrXl1RWKA&feature=related
 
 
Djanfa, avec Manu Chao
http://www.youtube.com/watch?v=YambC_98Vmo&feature=related
 
 
Chantez chantez (live au Cambridge Folk Festival)
http://www.youtube.com/watch?v=3p6Q1ShhpdU&feature=related
 
 
 
 
 
 
 
 
Et pour finir...

 
Haidara, par Djeli Moussa Diawara (Guinée Konakry)
http://www.youtube.com/watch?v=n9TcqhwIPB8
 
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Best of musique
Mardi 30 novembre 2010
Ce mois ci, Kalafina, un groupe super de J Pop.
 
 
 
Lacrimosa. Le méga tube !! Les fans de manga reconnaîtront !! 
 
 
Fairytale. J'aime beaucoup aussi.
 
 
Storia.
 
 
 
Et aussi...
 
 
Sprinter
 
Oblivious
 
Seventh Heaven
 
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Best of musique
Mardi 30 novembre 2010
 
451px-Henri_Mouhot.jpg Henri Mouhot sort un calepin et un crayon de sa poche pour faire un rapide croquis du papillon qui vient délicatement de se poser sur la racine d’un arbre. Il n’a encore jamais vu un aussi beau spécimen de lépidoptère. Retenant sa respiration, il s’approche au plus près de son modèle, sans faire le moindre bruit malgré la couche de feuilles et de branchages qui tapisse le sol, tandis que les ailes irisées frémissent doucement, prêtes à s’animer de nouveau à la moindre alerte. De grosses gouttes de sueur perlent sur le front du naturaliste, sans qu’il puisse déterminer si elles sont dues à la touffeur de la jungle cambodgienne ou à la peur de voir s’envoler son magnifique spécimen. C’est alors qu’il entend un grand bruit au dessus de sa tête. Surpris, il lève des yeux interrogateurs. A moitié dissimulée par l’épaisse végétation et l’entrelacement de branchages, une colonie de perruches bleues traverse le ciel en piaillant à tue tête. Il y en a des centaines ! Mouhot ne peut s’empêcher de les admirer quelques instants, puis il baisse à nouveau les yeux… et constate avec dépit que son beau papillon s’est envolé. Il sort alors un mouchoir de coton blanc de sa poche, éponge son visage et son cou ruisselants, puis reprend avec son équipe la lente progression dans la mystérieuse forêt inconnue, écartant les feuillages et les lianes qui leur barrent le passage, surveillant les alentours afin d’éviter les cobras et autres serpents venimeux qui pourraient se faufiler entre les pieds des marcheurs, écoutant avec attention les crissements des insectes et la respiration de la forêt. Nous sommes en janvier 1860, et Henri Mouhot, un naturaliste français parti innocemment à la découverte du Cambodge, mais aussi du Laos et du Siam, sans se douter une seule seconde de ce qu’il va découvrir, est sur le point de tomber, par le plus grand des hasards, sur les ruines d’Angkor, enfouies dans la végétation depuis des siècles, et oubliées de tous.
 
Les premiers explorateurs du 19ème siècle.
Cette scène de la progression de Mouhot dans la forêt cambodgienne est complètement imaginaire, car rien de semblable n’apparaît dans l’ouvrage qu’il a écrit pour relater son voyage en Asie du Sud Est. (1)  Il affirme d’ailleurs au Roi du Cambodge qui l’a reçu être venu au Cambodge pour découvrir le pays et chasser, et ne rapporte dans son récit nulle activité naturaliste au Cambodge. Mouhot mentionne également qu’il a été conduit sur le site d’Angkor par un père-missionnaire rencontré dans la région. La version du naturaliste découvrant par le plus grand des hasards, au milieu de la jungle épaisse, des temples engloutis dans une végétation centenaire est un mythe et n’apparaît donc pas dans le récit du principal intéressé, néanmoins, étant plus romantique, c’est bien sûr celle-ci que l’on aimerait pouvoir retenir.
Concernant les temples eux-mêmes, on trouve surtout dans le récit de Mouhot des descriptions, parfois assez techniques, qui font d’ailleurs penser à ce que pouvait écrire Jules Vernes dans ses romans, tel ce passage : « Cette chaussée traverse un fossé d’une grande largeur qui entoure le bâtiment, et dont le revêtement, qui a trois mètres de hauteur sur un mètre d’épaisseur, est aussi formé de blocs de concrétions ferrugineuses, à l’exception du dernier rang, qui est en grès, et dont chaque pierre a l’épaisseur de la muraille. » écrit-il au sujet d’Angkor Vat. Si l’auteur mentionne parfois l’émotion ressentie à la vue des temples, qui le fait d’ailleurs les comparer aux pyramides d’Egypte, il fait finalement assez peu passer cette émotion dans les écrits parfois assez rigoristes les concernant. Le livre de Pierre Loti (2) est beaucoup plus fort en émotions, même s’il lui arrive d’évoquer, presque avec agacement, la gêne que lui procurent la chaleur, les moustiques ou les innombrables chauves souris suspendues aux plafonds des galeries d’Angkor Vat.
Cependant, même s’il se dégage surtout du récit de Mouhot une rigueur scientifique peut être propre à son époque, on imagine tout de même aisément le choc ressenti par les premiers explorateurs à la vue des vestiges endormis, ensevelis sous un enchevêtrement de lianes et de branches, et souvent prisonniers de gigantesques racines de fromagers, de ficus ou de frangipaniers.
Mouhot ne fut donc pas le premier occidental à voir les vestiges d’Angkor, puisque quelques personnes les avaient redécouvertes avant lui, et ce dès le 16ème siècle, et notamment le temple d’Angkor Vat, connu de tous dans la région mais dont les Cambodgiens de l’époque eux-mêmes ne pouvaient affirmer qui l’avait bâti, et avançaient nombre d’explications liées à la mythologie. Cependant, Mouhot fut le premier occidental à porter une réelle attention aux temples, à les décrire, et surtout à en faire de fidèles croquis et rapporter de véritables informations à leur sujet. Il commet cependant des erreurs bien compréhensibles, comme lorsqu’il affirme : « En tout cas, nous croyons que l’on peut sans exagération évaluer à plus de deux mille ans l’âge des plus vieux édifices d’Ongkor la Grande, et à peu près à deux mille celui des plus récents. » (3)
Suivront en cette fin de 19ème siècle d’autres explorateurs, notamment des officiers militaires comme Louis Delaporte, marin de son état et véritablement passionné par le Cambodge, par Angkor et l’art khmer. Il entreprit non seulement de mieux connaître les ruines, d’en faire de magnifiques gravures, mais également de rapporter en France (on peut même dire piller, même si à l’époque les choses étaient sans doute vues d’un autre œil), afin d’enrichir les musées occidentaux, un certain nombre d’œuvres d’art, lors de mémorables et périlleuses expéditions à dos d’éléphants. Si le récit de Mouhot marqua le début de la passion internationale que suscite encore de nos jours le site d’Angkor, Delaporte fut à l’origine de l’engouement du public pour l’art khmer, qui tarda pourtant à être reconnu puisque le Louvre lui-même refusa d’exposer les trésors qu’il avait rapportés. Delaporte persista, et ses efforts furent finalement récompensés par l’ouverture d’une aile entière au Musée Indochinois. De nos jours, on peut admirer une très belle collection d’antiquités khmères au Musée Guimet de Paris, dont l’un des magnifiques frontons du temple de Banteay Srei, rapporté clandestinement en France par André Malraux au début des années 1920.
Un certain nombre de touristes vinrent également découvrir les ruines, comme le montre cette reproduction de l’affiche touristique de George Groslier, datant de 1911 ou 1912 (la date sur le poster n’est pas très lisible). « Excursions aux ruines par Saïgon et Phnom Penh. Hotel-Bungalow ouvert à Angkor toute l’année. Renseignements… » informe le texte écrit dans le macaron à droite.

 
Restauration d’Angkor.
C’est également au début des années 1860 que la France prit pied au Cambodge, appelée à la rescousse par le Roi Norodom afin de délivrer le pays des guerres incessantes qui l’opposait à ses voisins siamois et annamites. D’abord protectorat, le Cambodge devint ensuite partie intégrante de l’Indochine, une entité crée de toute pièce et rassemblant sous un même régime des peuples aussi différents que les Vietnamiens, les Laotiens et les Cambodgiens.
Quelques années après les séjours au Cambodge d’Henri Mouhot et de Louis Delaporte, fut créée en 1900 à Hanoï la prestigieuse Ecole Française d’Extrême Orient (EFEO), qui entreprit dès 1907 de dégager de la végétation qui les étouffait et restaurer entièrement les temples oubliés de la jungle. Travail pharaonique et interminable consistant tout d’abord à établir des croquis et des photos du temple parfois déjà en partie effondré, prendre des notes, puis couper les racines dans lesquelles les temples étaient enserrés (en priant certainement pour que tout ne s’effondre pas, ce qui fut souvent le cas) dégager le temple du reste de la végétation qui l’étouffait puis démonter intégralement ce qui restait, numéroter une à une les pierres pour se souvenir dans quel ordre il fallait les replacer, et finalement reconstruire entièrement chaque temple, pierre après pierre (technique nommée anastylose) en s’appuyant sur les croquis, prises de notes et photos effectués au préalable, mais aussi sur les plans et descriptions originales datant de l’époque de l’édification de ces temples, c’est-à-dire à partir du 9ème siècle, et surtout entre les 12ème et 13ème siècles.
Interrompus en 1975, les travaux ne purent reprendre qu’en 1993… cette fois sans l’aide des plans et autres documents d’origine, ni des documents de l’EFEO, qui tous avaient volontairement été détruits par les Khmers rouges, et ce dès avril 1975. Aux chantiers déjà titanesques vint par conséquent s’ajouter un véritable casse-tête dont les équipes de restauration se seraient bien passé, sans parler du fait que de nombreux temples et leurs alentours étaient désormais infestés de mines. C’est ainsi que la restauration du temple du Baphuon, dans l’ancienne ville royale d’Angkor Thom, débutée au début du 20ème siècle et reprise en 1994, n’est toujours pas complètement achevée de nos jours ! Elle le sera en mars 2011. Le Baphuon est presque devenu le symbole de l’extraordinaire patience et de la minutie dont firent preuve les équipes de restauration, et des difficultés en apparence insurmontables qui marquèrent chaque étape des chantiers du site d’Angkor tout entier, autrefois somptueuse métropole royale de plusieurs centaines de kilomètres carrés, où les temples majestueux à la pierre finement ciselée (elle l’est fort heureusement toujours), édifiés par les rois successifs, les palais, les riches bibliothèques, les hôpitaux, les gigantesques bassins servant de réservoir pour l’irrigation… côtoyaient les nombreux villages aux maisons de bois, dont il ne reste bien sûr aucune trace. Le royaume khmer était alors à son apogée, et Angkor, la grande capitale, rayonnait dans toute l’Asie du Sud Est, avant d’être définitivement désertée au 16ème siècle et livrée aux assauts de la jungle.
Dans les années 1990, lorsque les travaux de restauration purent reprendre, les chantiers ne furent plus seulement menés par les Français, mais devinrent internationaux. Les Français continuèrent les travaux titanesques du Baphuon, et d’autres temples furent pris en charge par les Américains, Japonais, Indiens… Comme on le sait, le site de Ta Prohm fut simplement un peu débroussaillé lors de sa découverte, et les édifices volontairement laissés dans l’état où les premiers explorateurs avaient découvert Angkor tout entier, c’est-à-dire envahis pas la végétation et les racines géantes, pour que les futurs visiteurs puissent ressentir les mêmes émotions, intactes et intenses, que les premiers explorateurs d’antan. (4) Au début des années 2000, Ta Prohm fut l’objet de polémiques, les Indiens chargés de son entretien souhaitant entreprendre, contre l’avis de tous, le déblayement total des temples, racines géantes comprises. Leur projet provoqua un tollé général. Ils furent accusés de ne penser qu’à la rentabilité touristique, puisque l’état des édifices de Ta Prohm ne les rend pas aussi facilement accessibles que ceux des autres sites à Angkor, et de n’être pas du tout sensibles à la beauté romantique du site, en un mot, de ne rien avoir compris à ce qui fait le charme, et même la magie, d’Angkor.
 
L’exposition des photos de l’EFEO au musée Cernuschi de Paris.
554_vignette_COUV-ANGKOR2-copie-1.jpg C’est également pour revivre les émotions fortes des redécouvreurs d’Angkor au 19ème siècle, et mieux connaître l’histoire tout aussi fantastique de la restauration des sites archéologiques, que se tient au Musée Cernuschi de Paris, depuis le mois de septembre dernier et jusqu’au 2 janvier 2011, une superbe exposition des archives photographiques de l’Ecole Française d’Extrême Orient, qui n’est bien sûr qu’une petite partie des cent mille clichés que l’institution possède et conserve.
Cent huit retirages, en noir et blanc bien sûr, des photographies originales de nombreux édifices (5), d’une beauté et d’une définition à couper le souffle, datant du dernier tiers du 19ème siècle pour les plus anciennes (John Thomson au début des années 1860), et des années 1960 pour les plus récentes. Un siècle de témoignage photographique de l’état du site d’Angkor et des différentes étapes de sa restauration. C’est ainsi que l’on peut voir parfois un même temple avant, pendant, puis à la fin de sa campagne de restauration, après que les cordes et les frêles échafaudages de bambou aient été retirés, et qu’il réapparait dans toute sa splendeur retrouvée.
Ce qui frappe tout d’abord est le fait que les auteurs de certains clichés sont inconnus. Les photos exposées au musée Cernuschi ont été commanditées par l’EFEO mais il faut savoir que les simples touristes, certainement très peu nombreux à cette époque, prenaient également de magnifiques clichés d’Angkor, et posaient eux-mêmes devant les ruines, étonnamment vêtus, pour le climat tropical du Cambodge, d’un complet veston blanc à la chemise fermée par une cravate, et parfois coiffés d’un casque colonial. Après des semaines de voyages, ils étaient arrivés dans ces contrées lointaines et exotiques dans le but d’y voir de leurs propres yeux les ruines et les temples extraordinaires, au mystère encore conservé, qui faisaient l’objet d’une telle fascination en Europe, et que l’exposition coloniale de 1931, avec notamment sa reproduction en taille réduite du temple d’Angkor Vat, mettra plus tard en lumière au cœur d’un bois parisien. Ce fut également le cas du frère du célèbre cinéaste Méliès, venu lui aussi en touriste à Angkor, et qui n’hésita pas à escalader un arbre pour photographier un temple vu d’en haut. Sa photo est visible dans l’exposition.
Les photographies signées le sont par de grands noms de la photo ou de la recherche scientifique au Cambodge, tels l’Ecossais John Thomson déjà cité plus haut, considéré comme un pionnier du photojournalisme, Henri Parmentier, qui mourut à Phnom Penh en 1949, Louis Finot (1864-1935), qui fut l’un des directeurs de l’EFEO, Bernard-Philippe Groslier (fils de George Groslier), né à Phnom Penh en 1926 (décédé à Paris en 1986), qui devint chercheur au CNRS détaché auprès de l’EFEO, et de bien d’autres.
Ces photos anciennes sont un témoignage inestimable de l’état dans lequel se trouvaient les temples lorsqu’ils ont été redécouverts, puis des différentes étapes de leurs restauration, certaines sont aussi d’importants documents historiques comme celle datant du milieu du 20ème siècle, dont l’auteur est inconnu, montrant Norodom Sihanouk posant devant une entrée du temple de Banteay Samré, ou le cliché montrant deux moines puisant de l’eau dans les douves d’Angkor Vat, avec en arrière plan une superbe vue du temple, dont la splendeur architecturale justifierait qu’il soit considéré comme la huitième merveille du monde.


L’exposition permet également au visiteur de contempler un certain nombre de gravures (notamment quelques unes de Louis Delaporte telle celle présentée ci-dessus), et quelques très belles aquarelles de Jean Commaille (6). De nombreux panneaux retracent l’histoire du Cambodge, de ses principaux Rois, et donnent de plus amples explications au sujet des temples d’Angkor. Un film de 52 minutes intitulé « Angkor, l’aventure du Baphuon », est diffusé tous les matins à 11h30. Une série de conférences, déjà entamée, mais dont il reste encore plusieurs dates avant la fin de l’exposition (7), complètera les connaissances des visiteurs.
 
Documents et sources.
La photo (© EFEO) utilisée pour l’affiche de l’exposition est de Luc Ionesco, photographe professionnel ayant travaillé pour l’EFEO de 1962 à 1966. Elle a été prise à Ta Som, et elle est bien sûr visible dans l’exposition.
 

Ci-dessus, la photo couleur sépia d’Angkor Vat en 1866 est l’œuvre d’Emile Gsell, et provient de Wikipedia. Elle ne fait pas partie de l’exposition.
 
La gravure de Louis Delaporte provient de Wikipedia et elle est dans le domaine public, de même que le poster touristique de George Groslier 
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Notes.
couverture-mouhot-sur-site-nennimafoi-30.jpg (1) Mouhot, Henri. Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos. Ed. Hachette. Paris, 1868. (La vignette ci-contre ne présente pas la couverture de l’édition originale.)
 
 
 
 
 
 
 
biblio-3-LotiUnPelerinDAngkor_small-1928-cover--120.jpg (2) Loti, Pierre. Un pèlerin d’Angkor. (écrit en 1912). Editions La Nompareille, Paris, 1989. Editions Kaïlash, Paris 1992. (La vignette ci-contre montre la couverture de l’édition de 1928.)
 
 
 
 
 
 
 
(3) Ongkor est l’orthographe utilisée par Mouhot. (Il parle également plus haut du grand lac « Touli Sap », c’est-à-dire le Tonlé Sap.)
 
(4) Certains édifices à Ta Som et Preah Kahn sont également demeurés les prisonniers de racines géantes.
 
(5) En particulier Banteay Srei (premier des temples restauré selon la technique de l’anastylose), le Baphuon bien sûr, avec ses 300 000 blocs de pierre démontés, numérotés, puis remontés, et enfin Neak Pean.
 
(6) Premier conservateur d’Angkor et peintre amateur, relevé après son tragique décès par Henri Marchal, qui décidera de rester jusqu’à la fin de sa vie au Cambodge, près d’Angkor. C’est lui qui entreprit les premiers travaux du Baphuon.
 
(7) a) « De l’usage photographique dans les études historiques : l’exemple d’Angkor. » Les mardis 7 et 14 décembre à 13h.
 b) « Découverte de l’Asie par les photographes du XIXème et du XXème siècles. » Les vendredis 3 et 17 décembre à 13 h.
 c) « Premier regard sur l’exposition » Tous les mardis et vendredis à 12h30
 d) « Retour aux sources. Episodes du Mahabharata et du Ramayana lus par Manuel Weber. » Le samedi 11 décembre à 16h30
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Liens pour les renseignements pratiques.

Une vidéo de l’exposition sur le site paris.fr

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Quelques références pour en savoir plus sur Angkor.

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Angkor, le sourire de l’art Khmer. Hors série "Muséart", Paris, 1997. Publié à l’occasion de l’exposition "Angkor et dix siècles d’art Khmer." au Grand Palais (Paris), du 2 février au 26 mai 1997.
 

 
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Dagens, Bruno. Angkor, la forêt de pierre. Editions Gallimard, collection « Découvertes Gallimard ». Paris, 1989.
 
 
 
 
 
 
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Jacques, Claude et Freeman, Michael. Angkor Cité khmère. Editions Olizane. Genève, 2000.
 
 
 
 
 
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Albanese, Marilia. Angkor, splendeur de l’art khmer. Editions Gründ. Paris, 2002.
 
 
 
 
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Véron, Jean-Bernard. Angkor, mémoire d’une passion française. Editions du Layeur. Paris, 2003.

 
 
 
 
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Angkor. La renaissance. Le temple du Baphuon remonté pierre par pierre. Sciences et Avenir. Mars 2008.
 
 
 
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Expositions
Mercredi 3 novembre 2010
Le 7 novembre 2010 se tiennent en Birmanie des élections, les toutes premières depuis vingt ans. Faut-il voir dans cette initiative de la junte militaire l’avancée démocratique tant attendue, ou ces élections ne sont qu’une pitoyable mascarade démocratique ? La junte au pouvoir, qui a promulgué en mars 2010 de nouvelles lois pour encadrer ces élections, a soigneusement verrouillé les campagnes électorales des partis d’opposition autorisés à se présenter. Et pendant ce temps, Aung San Suu Kyi est toujours assignée à résidence, son parti a été dissous, des milliers de prisonniers politiques croupissent toujours en prison, beaucoup y meurent des suites des mauvais traitements, les minorités ethniques subissent toujours une répression sévère et vivent dans des conditions humanitaires effroyables… Et puis il y a les menaces, les intimidations… Personne n’est dupe concernant ces élections mais, visiblement, la junte s’en fiche.
 
Burma 3 150 Quoi de plus normal dans un pays démocratique que l’annonce de la tenue d’élections ? Tambour battant, parfois dans une atmosphère festive, les différents partis politiques de la majorité et de l’opposition se mettent alors en campagne, chaque candidat exposant son programme et ses ambitions à un public d’électeurs informé et avisé, qui n’a que l’embarras du choix. On appelle cela des élections libres, démocratiques et équitables.
 
Quoi de plus surprenant que des élections dans un pays comme la Birmanie, pays soumis depuis 1962 à la dictature d’une junte militaire intraitable et violente ! Cela faisait vingt ans que cela n’avait pas eu lieu. Vingt ans à espérer une ouverture vers un peu plus de démocratie, vingt ans à espérer voir la situation terrifiante du pays s’améliorer enfin. La tenue d’élections ne devrait donc être qu’une bonne nouvelle. D’ailleurs, on serait presque étonnés que des élections aient lieu à nouveau, après la gifle de celles de 1990 durant lesquelles la junte, après le triomphe incontestable de la Ligue Nationale pour la Démocratie, le parti d’Aung San Suu Kyi qui avait obtenu 82% des voix, avait catégoriquement refusé de céder le pouvoir. S’ensuivit alors une brutale répression dans les rangs de la LND, destinée à empêcher le parti de former le gouvernement auquel il avait droit. A l’époque, l’opposante birmane était déjà assignée à résidence, et ce depuis le 20 juillet 1989. Elle resta emprisonnée jusqu’en juillet 1995, où elle fut provisoirement libérée. De nouveau arrêtée en septembre 2000, elle fut privée de liberté jusqu’au 6 mai 2002. C’est alors que le 30 mai 2003, alors qu’elle sillonnait le pays pour prononcer des discours, son convoi fut attaqué dans le village de Depayin et elle réchappa de justesse à une tentative d’assassinat dans laquelle soixante dix membres de son parti furent tués. Elle parvint à s’échapper mais fut arrêtée juste après, et encore une fois assignée à résidence. Aung San Suu Kyi n’a plus connu un seul jour de liberté depuis cette date. Les prisonniers politiques, quant à eux, subissent torture et mauvais traitements divers dans des prisons dont ils n’ont guère espoir de sortir un jour, tandis que les minorités ethniques sont victimes de harcèlement, de répression, d’exactions et d’attaques meurtrières durant lesquelles leurs villages sont brûlés et leurs récoltes détruites, ce qui les oblige à fuir, parfois clandestinement à l’étranger. La situation sanitaire du pays est catastrophique, l’OMS l’ayant classé au 190ème rang mondial sur 191, le pays connaît un des plus forts taux d’analphabétisme de la planète, et le travail forcé, y compris pour les enfants, y est institutionnalisé.
 
Pourquoi et comment la Birmanie a-t-elle sombré dans ce cauchemar actuel ? Pour rappeler très brièvement quelques faits historiques, le pays fut colonisé par les Anglais au dix neuvième siècle, puis occupé par les Japonais de 1942 à 1944. Il obtint finalement son indépendance en 1948, grâce à l’action de ceux que l’on nomma les « Trente camarades », que dirigeait le général Aung San, le père d’Aung San Suu Kyi, aujourd’hui considéré comme un héros national. Il fut assassiné en juillet 1947 alors que sa fille avait à peine deux ans, et ne connut donc pas la Birmanie indépendante et démocratique. Or, durant la colonisation, les minorités ethniques étaient du côté des Anglais. Après l’indépendance, alors que le pays s’enlisait dans de graves conflits armés avec certaines de ces minorités ainsi que les communistes, les militaires prirent le pouvoir lors d’un coup d’état le 2 mars 1962. Ils ne l’ont plus jamais rendu depuis.
 
En 1988, Aung San Suu Kyi, mariée à un Britannique, rentra en Birmanie pour rester au chevet de sa mère. C’est en mars de cette même année que débutèrent d’immenses manifestations pour réclamer le retour à la démocratie. Le mouvement connut son apogée en août avec des manifestations rassemblant des millions de personnes, qui furent très violemment réprimées. Il y eut entre 3000 et 4000 morts durant la seule journée du 8 août 1988 ! La « National League for Democracy » d’Aung San Suu Kyi fut alors fondée en septembre 1988. C’est également durant ce mois de septembre 1988 que la junte changea le nom du pays, qui devint le « Myanmar », et celui de la capitale, qui se nomma depuis lors Yangoon. Ils ne s’arrêtèrent d’ailleurs pas là et décidèrent en novembre 2005 de déplacer la capitale, qui se trouve désormais à Naypyidaw et non plus à Rangoon. Rebelote, en octobre dernier, le nom du pays a de nouveau été légèrement modifié, et son drapeau et son hymne national ont été changés. La situation politique et économique du pays ne cessant de se dégrader, l’ONU inscrivit la Birmanie à l’ordre du jour permanent du conseil de sécurité en septembre 2006.
 
Tout le monde se souvient de la « révolution safran » de septembre 2007 durant laquelle des moines et nonnes osèrent se rassembler et manifester dans la rue, entraînant avec eux une partie de la population, et durant laquelle s’est illustrée l’organisation de désobéissance civile « Génération 88 », créée dans la clandestinité en 2006 par d’anciens étudiants descendus dans la rue en 1988. Le couvre feu fut proclamé et, là encore, comme en 1988, la répression fut féroce, il y eut de nombreux morts et des centaines de personnes furent arrêtées et emprisonnées.  Le nombre de prisonniers politiques en Birmanie a doublé depuis la révolution safran, et continue de croître. (1) Ce sont les membres de « Génération 88 » qui ont écopé des plus lourdes peines, certains d’entre eux ayant été condamnés à soixante cinq ans d’emprisonnement ! (2) S’ils ne bénéficient d’aucune libération anticipée, ces activistes, ainsi que de très nombreux autres prisonniers politiques, passeront le restant de leurs jours en prison.
 
En 2008, alors que le cyclone Nargis venait de raser le pays, qu’on déplorait plus de 130 000 morts et que la population survivante était totalement sinistrée, les généraux au pouvoir décidèrent de maintenir, comme si de rien n’était, le référendum annoncé quelques mois plus tôt dans le but d’approuver la nouvelle constitution du pays, qui remplaçait celle de 1988, qui remplaçait celle de 1974... Bref, la nouvelle constitution de 2008 fut ratifiée, avec 92% de votes favorables. Un résultat bien évidemment très contesté.
 
Cette nouvelle constitution a été élaborée sans que l’opposition n’ait son mot à dire, et le référendum a été tenu dans le cadre de ce que la junte appela « feuille de route vers la démocratie », qui incluait également l’organisation de nouvelles élections en 2010. D’abord prévues pour se tenir le 10 octobre (10/10/10, numérologie oblige), et à moins d’un changement de dernière minute, les élections auront finalement lieu le 7 novembre.
 
Il y a tout lieu de penser que la « feuille de route » de la junte, qui annonce l’avènement d’une « démocratie disciplinée et florissante » (allez donc savoir ce qu’ils entendent par là !), est déjà sérieusement froissée. Il n’est pas nécessaire de se visser deux grosses loupes devant les yeux pour voir que ces élections ne sont qu’une parodie de démocratie destinée à légitimer par les urnes le pouvoir en place, déjà renforcé par la nouvelle constitution de 2008, et probablement aussi donner le change à la communauté internationale qui, faute de pouvoir réellement agir, met au moins un point d’honneur à réagir. On se doute bien que le pouvoir en place a pris ses précautions, n’ayant pas l’intention de subir un second camouflet comme ce fut le cas lors des élections de 1990, les premières depuis le coup d’état de 1962. Alors, pour s’assurer la victoire, cinq nouvelles lois électorales ont été adoptées pour l’occasion. L’une d’elle annule purement et simplement le résultat des précédentes élections de 1990. Comme si elles n’avaient jamais eu lieu. Une autre loi interdit à toute personne étant actuellement, ou ayant été dans le passé, emprisonnée pour des raisons politiques d’appartenir à un parti politique. L’organisation Info Birmanie note que de rapides procès ont récemment été faits à des opposants, faisant d’eux des prisonniers politiques et les rendant par conséquent inéligibles et interdits de droit de vote. On dirait bien qu’il est vain d’espérer quoi que ce soit pour les prochaines élections si l’on est un opposant au régime militaire. L’organisation parle également d’intimidation de la part d’agents de renseignements et de menaces, et révèle que le parti de la junte sillonne le pays pour promettre aux électeurs, notamment les membres de minorités ethniques, de leur accorder des avantages, ou pour leur offrir des cadeaux, en échange de leur adhésion au parti, et donc de leur vote. Pire, de nombreuses personnes ont été contraintes par la force de prendre leur adhésion, et ont ensuite été prises en photo.
 
Sont désormais également interdits de vote les religieux, les journalistes et les syndicalistes. De plus, le contrôle de la presse et la censure en général se sont renforcés depuis l’annonce de la tenue des élections. Le parti de la junte, évidemment, a droit de posséder son propre journal, sans qu’aucune restriction n’entrave la publication de ses articles. Concernant les campagnes électorales elles mêmes, les lois prévoient désormais des restrictions de la liberté d’association et de réunion. En conséquence, les partis sont tenus de demander l’autorisation de la commission électorale (qui accorde également l’autorisation d’inscription aux élections) pour obtenir le droit de faire un discours ou d’organiser le moindre rassemblement. Certains membres de partis se sont fait agresser alors qu’ils faisaient campagne.
 
Plusieurs pays ont publiquement réagi à ces nouvelles lois. Info Birmanie cite notamment la Grande Bretagne, le Canada, les Philippines qui les ont qualifiées de « farce », et les Etats-Unis qui considèrent que ces élections sont une parodie de démocratie, et qui les ont dénoncées le 30 septembre dernier comme étant une action « unilatérale, anti-démocratique et illégitime mise en place par le SPDC afin de légitimer son règne militaire à travers un processus électoral vicié. » (3)

Les personnes ayant été durant leur vie en contact avec des étrangers n’ont plus le droit de briguer un mandat électoral non plus. Aung San Suu Kyi, qui a été mariée à un Britannique (décédé dans les années 90 sans qu’elle ait pu le revoir) est donc particulièrement visée et touchée par ces nouvelles lois, et semble, du moins pour l’instant, définitivement écartée de la vie politique du pays. En mars, la LND a annoncé qu’elle annulait sa participation aux élections du 7 novembre, en raison du caractère « inéquitable et injuste » des nouvelles lois. De plus, la LND était supposée exclure Aung San Suu Kyi de ses rangs sous peine d’être dissoute ! Ils ont évidemment refusé de le faire, et en avril, le parti a déposé une requête devant la Cour Suprême pour faire annuler cette disposition. La Cour a rejeté la requête début mai. La LND, premier parti d’opposition, est donc officiellement dissoute. D’autres partis ont connu le même sort, ou de grandes difficultés à assumer les frais d’inscription très élevés pour la participation aux élections de leurs candidats (4). Le seul parti qui tienne la route pour ces élections est bien évidemment celui de la junte, l’USDP (5), qui est en fait un nouveau parti mené par le Premier Ministre, qui dispose d’un budget faramineux et qu’il est impossible de critiquer dans la presse, l’article soumis étant systématiquement refusé par le comité de censure.
 
D’après la loi électorale, un quart des sièges seront réservés aux militaires. Et pour le reste ? Récemment, de nombreux hauts gradés de la junte ont officiellement quitté l’armée pour se présenter en tant que civils... Si la junte gagne ces élections, et comment pourrait-elle les perdre, elles n’auront servi qu’à asseoir un peu plus encore son pouvoir, tout en se donnant un petit air de légitimité aux yeux de la communauté internationale, et l’impression d’avoir consolidé ce pouvoir non par la force, mais par un processus démocratique. Les généraux ont d’ailleurs l’air rompus à ce genre d’exercices de manipulations, ayant par exemple entamé en 2000 avec Aung San Suu Kyi des « discussions préalables à l’instauration d’un dialogue » !  Dès le départ, les dés sont donc pipés.
 
La Birmanie appartient à l’ASEAN depuis le 1er janvier 1998. Le problème avec cette organisation est que d’une part certains pays membres ont choisi de privilégier les relations économiques avec la Birmanie au détriment du reste, et d’autre part l’ASEAN a de toute façon pour principe la non-ingérence dans les affaires intérieures de ses pays membres.
 
D’autres pays du monde protestent haut et fort au sujet de la situation politique et humanitaire du pays, mais l’on se demande parfois à quoi sert de protester, s’indigner ou déplorer, même haut et fort, comme ce fut le cas lorsque la révolution safran fut très brutalement réprimée, ou lorsque la junte refusa l’aide humanitaire internationale au moment du cyclone, si aucune réelle pression au niveau mondial n’est faite pour contraindre un pouvoir dictatorial à démocratiser le pays qu’elle a asservi. Ce qui est sans doute plus facile à dire qu’à faire, néanmoins c’est là tout le problème de la définition, des limites, et du bien fondé de la non-ingérence des Etats. Le principe même d’appliquer des sanctions économiques, surtout dans un pays déjà exsangue, fait évidemment débat, et concernant la Birmanie en particulier, très peu de pays appliquent des sanctions. C’est le cas des Etats-Unis, qui ont d’ailleurs récemment durci leurs sanctions politiques et économiques après avoir tenté sans succès une ouverture avec le régime birman. L’Europe, quant à elle, si elle limite ses relations avec la dictature militaire, n’est pas très regardante sur les investissements privés.
 
Personne, évidemment, dans la communauté internationale, n’est dupe quant à la légitimité de ces élections et à leur probable résultat, mais certains observateurs considèrent qu’il vaut mieux cela que rien du tout. Cependant, la Birmanie, où se renforce visiblement le pouvoir dictatorial qui la ronge depuis quarante huit ans, donne plus l’impression de s’enfoncer chaque jour un peu plus, que de s’acheminer, même très lentement, vers la démocratie. La reconnaissance par la communauté internationale du résultat des élections sera déterminée par trois critères indiquant à ses yeux que la junte a l’intention, malgré tout, de paver le chemin vers la démocratie :
« - La libération de tous les prisonniers politiques
- La cessation des attaques contre les groupes ethniques
- Le dialogue avec toutes les parties prenantes pour une révision de la constitution. » (6)
Difficile d’y croire, même s’il arrive parfois à la junte de libérer quelques prisonniers politiques, histoire de prouver à la communauté internationale sa bonne foi, et même si la junte a décidé de ne pas poursuivre les dirigeants de la LND en liberté s’ils continuent leurs activités politiques, malgré le fait que le parti est désormais illégal.
 
On parle beaucoup en ce moment de la libération imminente d’Aung San Suu Kyi, qui devait de toute façon avoir lieu après les élections, avait bien précisé la junte. Ayant purgé sa peine, l’opposante devrait normalement être remise en liberté le 13 novembre prochain. Comment Aung San Suu Kyi, qui a passé quinze longues années assignée à résidence, qui a reçu un grand nombre de prix internationaux, le plus prestigieux étant le Prix Nobel de la Paix en 1991 pour récompenser sa lutte non violente (elle puise ses influences dans les philosophies et les écrits du Mahatma Gandhi et de Martin Luther King Jr), et qui a été faite Citoyenne d’Honneur de plusieurs villes, dont Paris en 2004, pourra-t-elle, une fois libérée, recommencer à lutter efficacement et légalement pour la démocratisation de son pays, puisqu’en vertu des nouvelles lois, son engagement politique sera désormais contraire à la constitution ? L’ouverture passera obligatoirement par une révision de cette nouvelle constitution. « La clé réside dans le dialogue : un dialogue sous l’égide de l’ONU, qui rassemblerait les responsables militaires, les représentants de l’opposition démocratique et ceux des minorités ethniques. » écrit sur son site Info Birmanie. (7)

Que compte faire la junte si, malgré toutes les précautions prises, elle venait tout de même à perdre les élections ? Et si elle les gagne, le pays va-t-il se refermer encore plus sur lui-même ? Bien entendu, les observateurs et média internationaux ne seront pas tolérés lors de ces élections, pour lesquelles certains activistes ont lancé des appels au boycott. Des jeunes ayant distribué des tracts appelant au boycott ont récemment été arrêtés et des média gouvernementaux ont proclamé en septembre que les personnes qui ne comptaient pas voter étaient « trop stupides pour profiter de la démocratie ». De quelle démocratie parlent-ils ? De la « démocratie disciplinée et florissante » qu’ils comptent mettre en place ? Combien de mois ou d’années faudra-t-il encore attendre pour voir enfin le retour de la démocratie, la vraie, en Birmanie ?
 
(Source des informations de cet article : articles de presse divers, site de l’organisation Info Birmanie et divers organismes cités en liens ci-dessous.)
 
 
Notes. En raison de manque d’informations en Français, les liens intégrés dans certaines de ces notes sont en anglais.
 
(1) Il y a actuellement en Birmanie 2193 prisonniers politiques, dont 257 moines.
 
(2) « Génération 88 » n’est pas un parti politique mais une organisation, très influente auprès de la population, et donc très redoutée par le pouvoir militaire. A ne pas confondre avec le « 88 Generation Students »,  un parti politique, crée en 2005, qui a des liens étroits avec la junte. D’autre part, Aye Lwin, un autre étudiant ayant participé au soulèvement populaire de 1988, mène un parti politique, le « Union of Myanmar Federation of National Politics », qui est lui aussi pro-junte (étonnant, tout de même, vu que ce sont des manifestants de 1988 qui ont créé ces partis !) et participera aux élections. Pour l’anecdote, Aye Lwin est le frère de Ye Tun, fondateur de « 88 Generation Students ».
 
(3) SPDC  : nom officiel de la junte, signifie « State Peace and Development Council ». C’est donc le SPDC qui a élaboré les nouvelles lois électorales et qui contrôle tout le processus des élections.
 
 
(4) L’équivalent de 500 $. Ce qui fait environ 355 euros, une somme énorme en Birmanie.
 
(5) USDP  : Signifie « Union Solidarity and Development Party ». Le nom officiel de la junte.
 
(6) Ces trois critères sont énoncés exactement dans ces termes sur le site de l’organisation Info Birmanie, et ont été repris tels quels dans cet article.
 
(7)  Source : Les Nouvelles de Birmanie, édité sur le site d’Info Birmanie, numéro de septembre 2010.
 
 
Quelques liens.
 
Tous les partis politiques participant à l’élection. En anglais.  Info Birmanie annonce dans son numéro de septembre des Nouvelles de Birmanie que 37 partis participeront finalement aux élections.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : International
Mardi 2 novembre 2010
Ce mois ci, honneur à U2, car c'est l'un de mes groupes préférés (et même probablement celui que j'aime le plus parmi les groupes européens encore sur le devant de la scène) mais aussi parce qu'ils ont écrit une chanson en hommage à Aung San Suu Kyi, Walk On.
 
Et comme leur discographie est très importante, je me concentrerai pour ce premier jet d'article sur quelques titres piochés dans leurs premiers albums.


 
Rien de très original dans cet article vu que tout le monde connait U2 et qu'en plus j'ai choisi de mettre des liens vers leurs méga tubes, mais bon...  il n'est jamais mauvais de se rafraîchir la mémoire de temps en temps et de revoir ses grands classiques...
 
 
 
Pour commencer, voici dans l'ordre d'apparition les trois premiers titres de l'album The Joshua Tree, 1987. Un des plus grands albums du 20ème siècle. Le chef d'oeuvre absolu... Si je m'écoutais, je mettrais des liens sur la totalité de l'album !!
 
Where the Streets Have no Name
 
I Still Haven't Found What I'm Looking For.
 
With or Without You
 
 
 
 
Quelques titres piochés ici et là...
 
Pride (in the name of love) (The Unforgettable Fire, 1984) 4 étoiles !!
 
The Unforgettable Fire (The Unforgettable Fire, 1984) Idem...
 
New Year's day (War, 1983)
 
Sunday Bloody Sunday (War, 1983)
 
 
 
A suivre...
 
 
 
 

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Par Surya - Publié dans : Best of musique
Lundi 11 octobre 2010
 
Le Cambodge est à l’honneur à Paris en ce mois d’octobre 2010. Après la représentation éblouissante de grâce et de magie céleste qu’a offert, le 10 de ce mois, le Ballet Royal dans la magnifique salle Pleyel, c’est au tour de Phare Ponleu Selpak, l’école de cirque des jeunes de Battambang, de présenter son nouveau spectacle. La troupe offrira cinq représentations à Paris du 13 au 17 octobre, avant de partir en tournée en novembre et décembre prochain.
 
 
img_home_actu1.jpg C’est dans le cadre du festival « Village de Cirque » 2010 que Phare Ponleu Selpak revient en France pour présenter, dans l’un des cinq chapiteaux montés sur la pelouse de Reuilly, puis dans d’autres villes de France (1) son nouveau spectacle intitulé « Royaumes ». On ne peut qu’être admiratif devant cet exploit de présenter une nouveauté dès octobre 2010, quand on sait que Phare Ponleu Selpak tournait encore au printemps dernier avec son précédent spectacle intitulé « Putho ! », donnant notamment une représentation en juin à Paris, et d’autres en France, en Belgique, en Espagne et en Italie. Depuis sa création, la jeune troupe s’est également produite dans d’autres pays d’Europe comme la Suisse, les Pays Bas ou l’Allemagne, et a eu l’occasion de se rendre sur l’Ile de la Réunion, en Algérie et au Japon.
Phare Ponleu Selpak est une ONG cambodgienne initiée en 1986 à « Site 2 » un camp de réfugiés de la frontière thaïlandaise. Tout a commencé avec l’organisation d’ateliers de dessin pour aider les enfants du camp à surmonter les traumatismes qu’ils avaient vécus. Au début des années 90, quelques jeunes issus de ces ateliers rentrèrent au Cambodge et décidèrent de poursuivre à Battambang l’action entreprise en Thaïlande. C’est ainsi que naquit en 1994 l’ONG Phare Ponleu Selpak, ce qui signifie La Lumière de l’Art.
De nos jours, l’ONG œuvre dans trois domaines : l’aide sociale, le domaine éducatif et le domaine culturel. Sur le plan social, elle prend totalement en charge des enfants en grande difficulté, enfants abandonnés, livrés à la rue ou au trafic d’êtres humains, enfants ayant connu des situations de violence… et met également à disposition de tous un centre de loisirs et de soutien scolaire, ainsi qu’une bibliothèque. Au plan éducatif, elle scolarise, dans l’école publique construite par ses soins, 1300 enfants, à qui elle assure une éducation gratuite et de qualité. Ces 1300 élèves peuvent également bénéficier des cours artistiques dispensés par l’organisation, au même titre que ceux qui ont choisi de suivre à plein temps ces cours dans un but de formation professionnelle. En tout, 450 enfants sont formés dans l’école d’art, qui se divise en trois pôles : les arts visuels (dessin, photo, sculpture…), les arts de la scène (école de cirque, et « théâtre de prévention » destiné aux jeunes en difficulté) et l’école de musique.
Les spectacles de l’école de cirque ont toujours un thème de référence, d’autant que les élèves reçoivent également une formation théâtrale, et comme toile de fond le passé et le présent du Cambodge, et les racines khmères en général. Le tout premier spectacle a été présenté en 2002. Son thème était le quotidien des enfants des rues cambodgiens. Jusqu’en 2007, ce sont les élèves de la première génération qui ont assuré, lors des différents spectacles, les numéros de clown, jonglerie, acrobatie, contorsion, trapèze… La deuxième génération d’élèves a ensuite pris le relai en 2008. Nous en sommes aujourd’hui à la quatrième génération.
Lors des représentations données par les jeunes artistes formés à l’école du cirque, ce sont ceux de l’école de musique qui assurent l’accompagnement musical, mélangeant instruments traditionnels cambodgiens et instruments modernes comme la batterie. Ces jeunes musiciens, à qui la musique traditionnelle n’a plus aucun secret, sont également aptes à assurer l’accompagnement musical de cérémonies traditionnelles comme les mariages, les funérailles ou les cérémonies religieuses dans les pagodes. Au Cambodge, ils assurent également l’accompagnement musical des films muets et des dessins animés. C’est ainsi que l’on pourra nous aussi les écouter au cinéma parisien MK2 Bibliothèque le lundi 18 octobre à 20 h 30, accompagnant, dans le cadre du spectacle cinématographique « Courts Voyages » avec lequel ils tourneront ensuite dans toute la France, des courts métrages de Georges Mélies et Charley Bowers,
« Royaumes » présentera un nouveau conte cambodgien, transposé dans le cadre original du karaoké, divertissement très populaire au Cambodge. On sait déjà de ce spectacle que les jeunes artistes mettront en scène leurs sentiments profonds, racontant par exemple leurs peurs ou leurs désirs, dévoilant leur intimité comme s’ouvrent les portes du royaume khmer. Ce spectacle mêlera les arts du cirque, du théâtre chanté, du conte et du théâtre d’ombre mettant en scène la version cambodgienne du Ramayana, et présentera également des tableaux plus modernes à travers diverses projections de clips et d’images. Le passé tour à tour grandiose et tragique du Cambodge ne sera pas oublié, et sera évoqué à travers le personnage d’un musicien nostalgique. Au niveau de l’accompagnement musical, le spectateur pourra savourer un savant mélange de musique traditionnelle khmère et de rythmes occidentaux, saupoudré de chansons populaires de karaoké.
Phare Ponleu Selpak est un cirque résolument différent et original, que l’on découvre ou redécouvre toujours avec bonheur. Il est servi par une troupe de jeunes, parfois très jeunes, artistes talentueux, dynamiques et créatifs. Des artistes drôles aussi, car l’humour a toujours tenu une place de premier rang dans chacun des spectacles de la compagnie. On est transporté dans un monde où l’objet le plus anodin peut devenir un magnifique instrument de musique, une contorsionniste peut transpercer un ballon d’une flèche tirée de son arc à l’aide de ses seuls pieds, un monde où un acrobate fait tournoyer dans les airs un vélo seulement tenu entre ses deux mâchoires. Bref, un autre monde…
 
Phare Ponleu Selpak raconté en images. Une belle présentation générale de l’ONG.
 
Extrait d'un précédent spectacle sur le thème des enfants des rues.
 
 
Note.
(1) Le document annonce que les cinq spectacles parisiens auront lieu à 20 h. Le programme complet sur papier du festival « Village de Cirque » donne quant à lui les horaires suivants :
- Mercredi 13 octobre à 14 h 30.
- Jeudi 14 octobre à 14 h 30.
- Vendredi 15 octobre à 19 heures.
- Samedi 16 octobre à 16 heures.
- Dimanche 17 octobre à 14 h 30.
 
Informations et réservations.
 
 
 
 
 
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Par Surya - Publié dans : Agenda culturel
Jeudi 30 septembre 2010
 
pochette-reedition-35.jpg Thomas Jerome Newton ouvre avec précautions la porte, se courbe légèrement et pénètre dans son vaisseau spatial, dans lequel il compte prochainement s’embarquer pour rejoindre ses lointains horizons. Il a atterri sur Terre sous les traits déguisés d’un humain, dans le but d’y chercher de l’aide, avec l’espoir chevillé au corps de parvenir à alerter les Terriens sur le sort d’Anthea, sa lointaine planète, qui se meurt de sècheresse.
Lorsqu’il lui arrive de laisser son esprit vagabonder dans une dimension parallèle, d’impressionnants flashs de souvenirs et d’effrayantes visions extralucides l’assaillent et le hantent. Sa femme et ses deux jeunes enfants, restés seuls là bas, à des années et des années lumière de lui, agitent leurs mains dans sa direction en signe d’adieu, tandis que son véhicule glisse tout doucement, sans faire le moindre bruit, sur le sable d’un désert sans fin écrasé par la chaleur d’une étoile dont on ne connaît pas le nom. On comprend qu’ils vont attendre patiemment, et jusqu’au bout, son retour.
Newton promène son regard pénétrant à l’intérieur de la capsule. D’étranges protubérances métalliques, à la fonction obscure, en tapissent les parois. Une volumineuse sphère, trônant au milieu du minuscule espace, diffuse une  intense lumière blanche. Son front se plisse et son visage prend une expression presque étonnée, mais déterminée.
C’est cette image de Thomas Newton entrant à l’intérieur de cet étrange habitacle, tirée du film « L’Homme Qui Venait d’Ailleurs » (« The man who fell to Earth »), dans lequel David Bowie incarne bien sûr le personnage principal, qui illustre la pochette de son très bel album Station to Station (janvier 1976), qui vient de faire l’objet d’une réédition exceptionnelle en coffret de luxe, sortie le 27 septembre dernier.
En ouvrant la pochette de ce légendaire album pour prendre le disque, c’est comme si l’on essayait de se glisser subrepticement à l’intérieur de l’univers mystérieux et aux codes parfois indéchiffrables de cet artiste à la personnalité si complexe et éclectique. Cette pochette se présente comme un mince reflet, l’aperçu fugitif d’un monde parallèle, celui de la pure création artistique telle qu’elle peut fuser d’un esprit aussi fin et subtil, aussi novateur, original et imprévisible, en un mot aussi génial que le sien.
David Bowie n’a jamais cessé de réinventer la création musicale, parvenant à faire mentalement la synthèse parfaite et sans cesse renouvelée de modes d’expression aussi divers et en apparence impossibles à fusionner que la peinture, le mime, le théâtre, le monde des idées et des mots, de la philosophie, des sciences (1), et bien sûr celui de la musique, pour en faire jaillir quelque chose de totalement personnel et nouveau. Est venu se superposer à cette démarche le résultat parfois stupéfiant, ce qui est le cas de le dire, d’expériences décalées qui l’ont mené aux limites ultimes de la réalité, et ont transformé de manière radicale et irrévocable son inspiration artistique et le paysage de ses créations.
« Station to Station ne serait pas ce qu’il est si j’avais été entièrement lucide », déclarait David Bowie, lors d’une interview accordée en 1995, au sujet de l’influence de la drogue sur son travail. Au début des années 70, David Bowie a poussé ses excès de consommation de drogues jusqu’à frôler l’autodestruction complète. Il compara même son cerveau tel qu’il était à l’époque à une passoire. « Elles m’ont démoli à un point tel que je ne pouvais même plus continuer d’en prendre. Mais je connais leur effet, qui est de vous permettre de comprendre de manière bien plus profonde à quel point notre univers est fragmenté et complexe. […] J’ai toujours été à l’aise avec les concepts de chaos et de fragmentation. Il est évident que cela est mon fil conducteur. […] » Malgré son addiction, David Bowie fera de Station to Station l’un de ses albums les plus aboutis et réussis.
« J’espère vraiment que l’artiste ne résout en réalité aucun problème, qu’il ne détient aucune solution. Son travail est de démontrer en permanence la nature toujours plus complexe et confuse de la situation. » Car la création artistique est une recherche perpétuelle, comme il l’affirmera dans cette même interview. Il ne s’agit donc pas d’arriver quelque part ni de découvrir quelque chose, mais de se maintenir dans une attitude de recherche, d’exploration, de tâtonnement expérimental.
David Bowie n’est pas seulement chanteur, musicien et acteur. Il est également mime, forme d’expression artistique qu’il utilisa parfois sur scène, mais également photographe, et peintre depuis de très nombreuses années. Parlant en 1983 de la relation entre sa peinture et sa musique, il dira : « Je crois qu’il y a une interdépendance entre les deux. J’ai remarqué que mon style pictural a toujours été le reflet de certains aspects de mes compositions musicales. L’émotion qui se dégage de la musique est la même dans les tableaux. »
Il fut le premier artiste à se mettre en scène de façon théâtrale, à tous les sens du terme, que ce soit lors de ses concerts ou sur ses albums, sous les traits de personnages qui, cependant, exprimaient toujours une des mille facettes de sa personnalité, contribuant ainsi à faire émerger une nouvelle forme d’expression artistique avec des albums et des spectacles purement conceptuels. « J’ai toujours su qu’il y avait moyen d’utiliser les différents outils et formes d’expression artistique pour créer une nouvelle dimension du rock, qui deviendrait une expérience théâtrale complète et plus seulement une expérience musicale. » déclarait-il en 1993. C’est ainsi qu’il incarna tout d’abord le mythique Ziggy Stardust , sorte d’extraterrestre aux cheveux oranges, au maquillage  outrancier et aux costumes  de scène (et parfois de ville !) totalement extravagants, et parfois inspirés du théâtre Kabuki japonais. Suivit de près le personnage d’Aladin Sane (Il faut comprendre : « a lad insane », autrement dit ‘un garçon fou’.), puis Halloween Jack , né de l’album Diamond Dogs (1974) (2). Pour finir, David Bowie redevint classique et sobre avec le personnage du Thin White Duke, le « Mince Duc Blanc », à l’élégance toujours impeccable, qui apparaît avec l’album Station to Station.
Métamorphose perpétuelle d’un insaisissable caméléon qui a toujours su étonner, surprendre et dérouter son public, mais aussi devancer, autrement dit créer, les modes successives.
Cet artiste inclassable et totalement atypique a réussi le tour de force de s’approprier, chaque fois avec succès, quasiment tous les genres musicaux, depuis la musique folk de ses tout débuts, ponctuée en 1971 de compositions très personnelles au piano, jusqu’à la techno sur l’album Outside (1995), en passant par la soul music, les compositions entièrement instrumentales des albums berlinois, comme l’étrange et Weeping Wall sur Low (1976), ou ce superbe jardin japonais sur l’album Heroes (1977), ou des créations avant gardistes sur l’album Earthlings, un chef d’œuvre sorti en1997.
 
 
pochette-originale-80.jpg Rien d’aussi expérimental dans Station to Station, dont la réédition est proposée en deux versions. La ‘classique’ contient trois CD, tandis que le volumineux coffret ‘deluxe’ offre cinq CD, un DVD audio, et même trois 33 tours, le tout accompagné de documents rares. Les deux rééditions présentent bien entendu, en plus des ‘live’ (3) et des bonus, les six enregistrements de l’album de 1976. On ne manquera pas de redécouvrir avec bonheur, si du moins on avait réussi à l’oublier, le si lyrique « Word on a Wing », « Golden Years » qui a failli donner son nom à l’album, ou ce bijou qu’est l’énigmatique « TVC15 » au refrain scandé, à la fin du morceau, de façon répétitive et totalement hypnotisante, ou encore la superbe reprise du romantique « Wild is the Wind ».
Et sans oublier, bien entendu, le superbe « Station to Station » qui ouvre de façon magistrale l’album. Morceau en deux parties (« The Return of the Thin White Duke », suivi du rythmé et entraînant « It’s too late »), dont la longueur le rendit incompatible avec la moindre diffusion radiophonique, ce qui aurait, peut-on lire, privé à l’époque l’album du succès et de la reconnaissance qu’il méritait largement auprès du grand public. C’est donc le moment de le découvrir, ou le redécouvrir, et d’en profiter pour l’aimer encore, et toujours, davantage…
 
The return of the Thin White Duke
Throwing darts in lovers’ eyes…
 
 
Notes
 
(1) Comme il le présente  parfois lui-même. Court extrait de concert avant cette interview réalisée en 2002 pour la télévision française.
 
(2) Une adaptation musicale du roman 1984 de George Orwell, contenant donc des titres comme « Big Brother », « 1984 », ou le fascinant, théâtral et très évocateur « We are The Dead » .
 
(3) Comme celui du morceau sorti en 1973, et composé en hommage à Jean Genet. « The Jean Genie »,
 
 
La pochette en noir et blanc est celle du 33 tours original de 1976, tandis que celle en couleurs correspond aux rééditions sur CD.
 
(Cet article peut être complété avec d'autres vidéos et photos. Voir dans la rubrique "Best of musique")
 
 
 

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